Tylor, op. cit., t. I, p
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terre, mais leur esprit, — car pour les sauvages toute chose a son esprit, son unie, — va retrouver le mort, — lui-même ame d'une espèce supérieure — qui s'en sert. Si bien que l'au-delà est peuplé de fantômes humains qui manient des fantômes d'armes et d'outils, se peignent avec des fantômes de couleur, s'ornent avec des fantômes de bijoux et galopent sur des fantômes de nionluies. A part cela, les conditions extérieures de la vie future sont celles de la vie présente.
Ces renseignements que l'I^thnographie livre en abondance, cadrent très naturellement avec les données de l'archéologie quaternaire. Le Paléolithique, lui aussi, est enterré avec ses outils, ses armes, ses parures. Pour le grand voyage, on a eu soin de le numir d'une bonne provision de nourriture. Voilà pourquoi, sans doute, l'Homme de la Chapelle-aux-Saints avait, à la portée de sa main, un gros quartier de venaison. Voilà pourquoi la femme de la sépulture supérieure de la grotte de Grimaldi était entourée d'une véritable profusion do coquillages comestibles.
Quant à la couleur, elle peut répondre au souci de bienséance qui anime le guerrier iroquois. Mais elle peut aussi revêtir un autre sens beaucoup plus profond. Pour les primitifs, le rouge est le symbole de l'énergie vitale, comme le sang, dont il reproduit la teinte^-. D'où l'emploi constant qu'ils en font. Ils en décorent les portes de leurs habitations, ils en peignent le corps des vivants et celui des morts avec les ustensiles destinés aux besoins posthumes de ces derniers. Or nous avons vu que parfois les squelettes paléolithiques sont immergés sous une épaisse couche d'ocre rouge. Les besoins de la panire n'expliquent pas un tel gaspillage. Si le cadavre était, peut-on dire, saturé d'ocre. c'était probablement que, par ce moyen, on se flattait do soutenir la puissance vitale du défunt. El de même qu'en Egypte la coutume de momifier les corps procède du désir de mieux ét^yer la vie du double '^ : de même qu'en Chine l'introduction d'un fragment de jade dans la bouche du mort préservera son âme do la corruption ^^, do même, chez les
92. Sur le symbolisme des couleui-s chez, les peuples primitifs on peut consuller : Grosse. Le« rïébitts de Vart, trad. Dirr (Paris, 1902), pp. 45-âO : el Bkrkusky, Znr Siimbnlik (1er Fnrhen, Zeilschrift des Vi>reins fur Volkskunde in Berlin. 1913.
'.'.■î. Cf. Maspf.ro. Flialoire ancienne..., l. I. p. 112.
94. Cf. De Groot, The religions sysiemn of China, t. I, p. 271.
Paléolithiques, le bain d'ocre rouge est une promesse et une garantie d'immortalité.
A quels rites ou croyances se rattache le rite qui consiste à replier les membres du cadavre? 11 est plus malaisé d'en décider. Dans les cas où la flexion est peu accentuée on a voulu peut-être simuler l'attitude du sommeil. Mais dans les cas où l'on observe une flexion violente, il faut recourir à une autre explication. On a parfois suggéré que le ligottage des cadavres devait être attribué à l'intention de restituer à l'homme, après sa mort, l'attitude de l'enfant dans le sein de sa mère. L'hj^pothèse, appliquée aux Paléolithiques, paraît un peu hasardée. Il semble préférable de chercher dans une autre direction. Il y a lieu de se demander si, chez les Primitifs de la Préhistoire comme chez nombre de Primitifs actuels, le respect des morts n'était pas engendré tout aussi bien par la crainte que par l'amour.
La peur des revenants n'est pas étrangère aux peuples civilisés. Parmi les peuples de culture inférieure, elle existe à l'état endémique. L'esprit désincarné devient une puissance redoutable. Il est capable des pires méfaits. Aussi prend-on parfois, vis-à-vis de lui, des précautions spéciales. Chez les Thonga (Bantous de la côte sud-est de l'Afrique), « dès que l'agonie a commencé, les assistants fléchissent fortement les cuisses du mourant sur le bassin, lui replient les membres supérieurs contre le tronc et les fixent par des liens ^^. Et voici qui est plus fort. J. Si van a observé chez les Indiens du cap Flattery, le fait suivant : <( Une femme venait de perdre son mari. Elle était remarquablement robuste et en bonne santé. Je la vis assise au bord du ruisseau, pleurant la mort de son mari, et je montai dans le haut du village... J'entendis tout à coup les lamentations des femmes, annonçant une mort. Je me hâtai de revenir et j'appris qu'il s'agissait de cette femme que j'avais vue quelques instants auparavant... Avant que je fusse arrivé à sa cabane, elle était étroitement liée et serrée dans une boîte, prête à être enterrée. Les siens ne voulurent pas écouter un seul mot, ni me permettre de tenter quoi que ce soit'^ ». Ainsi la crainte de
95. D'après A. Junod, The life of a soiiih african tribe. Vol. I. (Neuchâtel, 1912). Cf. Anthropologie, t. XXIV, p. 102.
96. J. SiVAN, The Indians of cap Flattery, dans Smithsonian contributions to knowledge..., n° 220, pp. 84-85. Cité par Lévy-Bruhl, les fonctions mentales dans les sociétés inférieures. (Paris, 1912), p. 362.
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l'esprit des défunts inspire de ligotter les corps, avant même qu'on ait eu le temps de s'assurer s'ils sont bien morts. Semblable infortune advint-elle à l'homme de Chancclade, à l'homme de Laugerie-Basse ou aux négroïdes de Grimaldi? 11 n'est pas
Fig. 103. — Un coin oe la fresque d'Alpera. Deux < sauvages > coiffés de plumes et armés d'arcs et de flèches semblent se livrer à la danse. (D'après Breuil, Anthropologie, t. XXIH, planche annexée à la p. 562).
nécessaire de pousser si loin les conjecluros. Mais il est possible que le ligoltage ait eu aussi pour cause, à l'époque quaternaire, lu peur des morts.
Ce n'est point là, d'ailleurs, le seul procédé auquel on ait recours pour se protéger contre les revenants. Dans la pensée
des Primitifs, l'âme ne se sépare que lentement de son enveloppe terrestre. Elle ne devint tout à fait inoffensive que le jour où le corps est devenu, en quelque sorte inhabitable, méconnaissable. Aussi s'in^énie-t-on à hâter leloignement de l'esprit redouté. De là vient peut-être la coutume de la sépulture au second degré ''^ Les ossements sont alors enterrés sans ordre ou même simplement dispersés. Si l'hypothèse du décharnement naturel ou artificiel, proposée par M. Cartailhac, était vérifiée, elle serait un nouveau signe probable de la peur que les morts inspiraient aux Paléolithiques. Et il n'y aurait pas lieu d'en être surpris, car, comme le dit le P. G. Schmidt, « la peur des esprits n'est pas, il est vrai, également répandue chez tous les peuples, mais la nier à peu près complètement, nier que la sépulture est, chez beaucoup de peuples, un effet de cette peur, c'est tomber dans l'excès ^*. » On tomberait dans un excès contraire à soutenir que toutes les sépultures quaternaires ont été motivées par la crainte. Kn général, les morts reposent paisibles et intacts. Tout compte fait, il semble qu'à l'époque moustérienne comme à l'époque du Renne, la vénération l'ait décidément emporté sur la peur.
Voilà à peu près tout ce que, dans l'état actuel de nos connaissances, nous pouvons affirmer ou proposer louchant les coutumes funéraires de nos Paléolithiques. L'homme quaternaire croyait à la survivance. Il concevait probablement l'âme comme une sorte de double, d'image effacée, éthérisée du vivant, et qui continuait, par delà la tombe, son existence terrestre. Il se croyait en mesure de pourvoir aux nécessités de fêtre disparu en introduisant dans sa sépulture des armes, des outils, des provisions de bouche. Il entretenait même l'espoir d'intensifier ou de protéger le souffle vital ^^* par l'emploi de certaines substances qui, à ses yeux, symbolisaient la vie. La crainte des esprits a pu lui conseiller parfois le ligottage ou le décharnemenl des cadavres. Il y avait donc, dès ce temps-là. des opi-
97. Cf. Lévy-Brt'hl, op. cit., pp. 371 et suiv. — Le bouleversement des os du mort empêche l'âme de ce dernier de venir rôder autour de sa dépouille.