CHAPITRE XV
LES NOCES DE KASSEM
l’imam HOÜSSEÏN.
O Dieu ! contemple le désastre dont le ciel et la terre sont frappés.
O Kerbela! vois comme mon âme en est oppressée.
Qui donc , en écoutant le récit de pareils malheurs , pourrait ne pas pleurer sur cette lamentable histoire 1
Contemplez le chagrip, les larmes; elles vont couler aussi bien sur une noce que sur un deuil.
O Prophète bienheureux! l’une après l’autre, des dépêches de sang viennent de t’étre adressées ; lis— les toutes, et chacune séparément1.
Et toi, Aly, dont Dieu est toujours satisfait, l’arbre de ta famille, cet arbre si superbe, le voilà, dans ton verger, courbé en deux, pliant sous le poids de la mort de tes fils. A peine étaient-ils devenus des jeunes gens!
O Housseïn, marche 5 la noce de ton cher Kassem, et regarde comme le sang remplace bien le henné aux mains et aux pieds de tes jeunes gens!
1. Ces dépêches de sang sont les âmes des Imams successivement martyrisés.
LES NOCES DE KASSEM
ZEYNÈB (se levant).
O Fathemèh! du haut du Ciel, contemple les combattants rassemblés à Kerbela.
Contemple-nous, vois-nous ici, étrangers, sans soutiens, sans amis!
O Fathemèh, vois comme le manteau de la patience de notre cher Joseph, de notre Housseïn, est déchiré par la main de cette terrible Zelykha, le malheur!
O fille de l’apôtre de Dieu, viens à ta fille, dans ce triste désert de Kerbela ; considère comme le malheur s’appesantit sur nous!
O Fathemèh, regarde Housseïn, ton fils, réduit à l’impuissance, se débattant entre les mains de ceux qui se disent les disciples de l’apôtre de Dieu.
(Zejnèb ee rasseoit.)
KASSEM (se levant et se parlant à lui-même).
Sépare-toi des femmes du harem, ô Kassem! .Recueilletoi un instant en toi-même, ô Kassem! te voilà assis, et, dans un prompt avenir, tu vois le corps de Housseïn, ce corps si. semblable à une fleur, tu le vois déchiré par les épines des flèches et des lances, ô Kassem!
Tu vivais, et il t’a fallu voir la tête et le corps d’Aly- Ekbèr tomber, séparés sur le champ de bataille, hélas!
Lève-toi donc! obéis au testament de ton père : être égorgé, voilà ce qui t’attend, ô Kassem!
Va, prends la permission du fils de Fathemèh, la meilleure des femmes, et soumets-toi à ton sort, ô Kassem !
l’imam HOUSSEÏN (se parlant A lui-même).
Hélas! l’orphelin de Hassan, les yeux pleins de larmes sanglantes, s’approche de moi.
Le rossignol sans ailes du verger de Hassan gémit du fond du cœur.
LES NOCES DE KASSEM. 407
0 Zéphyr, en passant sur les cheveux de Kassem, tu deviens du musc; verse le parfum exhalé de la douleur du fils sur le tombeau du père.
KASSEM (se parlant à lui-même).
O Dieu! que ferai-je pour supporter cette douleur si pesante?
O Dieu! que ferai-je, la lèvre ainsi desséchée par la soif, les cils humides?
S’il faut penser à rendre mon âme, la vie est pire que la mort.
Que ferai-je, dprès ce qui vient d’arriver à Aly-Ëkbèr?
Si Ilousseïn ne m’accorde pas la permission d’aller combattre, oh malheur!
Que ferai-je alors, ô Dieu, en face de mon père Hassan, au jour de la résurrection?
Ma mère, lorsque je la verrai, au jour de la résurrection, assise à côté de Fathemèh, que ferai-je, ô Dieu, devant elle, dans mon chagrin et dans ma honte?
Tous mes parents sont partis pour aller comparaître devant le Prophète.
Et moi, je n’irai pas aussi devant le Prophète! Eh! que ferai-je donc alors, ô Dieu?
L’IMAM HOliSSEÏN (se parlant à lui-même).
Sans compagnon, sans appui, que ferai-je, ô mon Dieu?
Je suis seul et en face, voilà toute cette armée! Que ferai-je, ô mon Dieu?
Me voilà sans frère, sans fils; mais, maintenant, que faire du fils de mon frère, ô mon Dieu?
KASSEM (à l'Imam Iiousseïu).
Salut, ô seuil de l’honneur et de la grandeur célestes! Tu es le seuil du ciel et le ciel du seuil (de Dieu) .
Parmi les feuillets du martyrologe, tu es le plus su-
408 LES NOCES DE KASSEM
blime. Du livre de la Création, ton histoire survivra éternellement.
Un orphelin, un enfant sans père, le front baissé, pleurant,
S’approche de toi avec une prière, ô roi dont les anges sont les gardes.
l’imam housseïn.
O àme des cieux du martyre 1 lune brillante du second des sept cieux !
Soleil armé du lasso , lune armée de flèches et de lances !
O perle unique et vierge du chaste abri de la mer de l’honneur! que viens-tu me dire ? Parle à ton oncle gémissant.
O lumière des yeux de Mohammed le tout-puissant, 6 mon oncle!
O lieutenant d’Aly, le lion intrépide, ô mon oncle !
Abbasapéri; Aly-Ekbèr a subi le martyre; te voilà sans guerriers et sans porte-étendard, ô mon oncle!
Les roses sont passées, leurs boutons sont passés , le jasmin est passé, les pavots sont passés.
Moi seul, je suis resté dans le jardin de la Foi, je suis l’épine, je suis le plus misérable, ô mon oncle.
Si tu es bon pour l’orphelin, voici le moment de le montrer. Laisse-moi partir et aller combattre, ô mon oncle.
l’imam housseïn.
O tendre, noble, fidèle, ô mon enfant! ce que tu viens de dire a bouleversé mon cœur, ô mon enfant! ô toi qui qui as été la lumière des yeux de Son Altesse l’Iman Hassan, souvenir de la douleur de sa perte, ô mon enfant!
LES NOCES DE KASSEM. 409
Ne me demande rien, n’insiste pas, ne me presse pas. C’est assez de douleur d’avoir perdu Aly-Ekbèr.
KASSEM
O toi, dont la poussière est ma couronne, prête l’oreille à ma prière.
Éteins par l’eau du martyre le feu qui brûle mon être. Accorde-moi mon désir de boire à la coupe du sacrifice ; car on a dit : « Quand la cruche est pleine, buvez et faites boire les autres. »
l’imam housseïn.
O lumière de mes yeux, cesse tes supplicatious et ton insistance. Abandonne un instant tes plaintes. Par amour pour moi, prends pitié de l'état où je suis. Hélas I ô jeune homme (puisses-tu devenir un vieillard I) prête l’oreille aux conseils.
KASSEM
O souverain, ne cherche pas ma honte. La justice ne veut pas que ma vie et mon honneur restent ensemble. Que Kussem existe et qu’ Aly-Ekbèr soit martyr, ohl plutôt que la terre recouvre ma tête et mon existence ! Quoi ! me voici, et lui, on l’a coupé en morceaux! Hélas! hélas ! puis-je accepterun tel sort? Je suis l’esclave de sa maison, et ce que je veux est mon devoir.
O Roi, sois généreux pour le mendiant qui supplie à ta porte. Comme Khezr, laisse-moi prendre pour ma part l’eau de l’existence éternelle. Vois comme, avec mesyeux en pleurs, j'ai la bouche desséchée par la soif!
Jette un regard du côté des eaux de l’Euphrate céleste. Je meurs de soif : eh bien ! accorde-moi, ô preuve de Dieu, un vase entier de l’eau de Selsebyl ; elle coule dans le paradis qui m’attend! ?
LES NOCES DE KASSEM
l’imam housseïn.
Prends pitié de ma détresse, lumière de mes yeux; estil bien que, moi qui suis roi, je t’obéisse? que moi, vieillard, dont les années sont diminuées, je demeure dans la vie? quelle justice! J’associerais à ta mère, à toi, à peine jeune homme, ma durée décrépite !
O Dieu! tout cela ce sont des paroles. Mes plaintes me sont arrachées par mon désespûr. Être orphelin, c’est un malheur sans remède pour l’orphelin ! Être orphelin, c’est un malheur éternel pour l’orphelin! Qu’ils étaient beaux, les jours que j’ai passés à Médine! mon pauvre père tenait ma tête sur sa poitrine. Par la main de son affection, il me rendait heureux, il me faisait des caresses bien plus que trop. Et maintenant, hélas! hélas! je suis tombé dans la disgrâce de mon oncle! (Sadremntài’aMistance) O Musulmans, Hassan, mon père, où est-il? O vous qui avez vos pères, être orphelin est un affreux désastre ! O orphelin, mon malheur à moi est bien au-delà du malheur ordinaire.
LA MÈRE DE KASSEM (te lovant et s'adressant à l’auditoire).
O nobles spectateurs! toute raison, tout sang-froid m’ont abandonnée ! Les cris de mon Kassem sont arrivés à mon oreille, (a Kassem) O l’amour de l’âme de ta mère! ô mon fils! toi dont le père est mort, toi, l'enfant lié à mon cœur, pourquoi t’es-tu jeté sur le sein de la terre? Pourquoi, dans une douleur extrême, as-tu déchiré ta chemise?
KASSEM
Hélas! hclas! ma mère, mon chagrin est sans mesure. Un orphelin n’a que des peines. Quand un orphelin se trouve jeté dans le monde , ô ma mère, il faut que Dieu lui vienne en aide. Je suis allé, la tête basse, devant mon
LES NOCES DE KASSEM. 4M
oncle, pour demander à Son Altesse la permission d’aller combattre. 11 m’a couvert de confusion aux yeux de mes amis. Puissé-je mourir! 11 m’a chassé de sa porte.
LA MÈRE DE KASSEM
Ne te plains pas de Son Altesse, lumière de mes yeux, puisque tu veux trouver la mort à sa suite. Le brevet du martyre, celui que Dieu accorde, ne saurait être décerné que sur l’ordre du sublime Imam. 11 faut que ce document auguste soit marqué du sceau de soixante-douze témoins, tous des justes; parmi ces soixante douze, tu seras compté aussi. Toi, dans le monde alors incréé des Idées, tu as consenti jadis à tout ce qui t’arrive! O sage, apprends maintenant, toi dont le coeur est brisé , que le destin de ton sang est fixé dans l’écrit que tu portes attaché à ton bras.
(La mère de Kasseiu l'asseoit.)
KASSEM
Gloire à Dieu! ma lettre de délivrance, je la reçois! Gloire à Dieu! le certificat démon meurtre s’y trouve, (v îimam Housseîn) O cher oncle, voici l’orphelin revenu : aide-le. C’est ici le testament de mon père; crois ce qu’il ordonne, et contente-moi en l’exécutant. Mon père m’a accordé un titre de royauté, il me promet le martyre! Regarde cet écrit que je te présente, et délivre-moi de la servitude où tu me retiens.
(Il lui remet le papier'qui était attaché à son bras.)
L’iMAM HOUSSEÎN (après avoir lu).
Hélas! hélas! cet écrit ne me donne pas la vie. Malheur! malheur! voici le papier qui va verser le sang de mes jeunes gens! O Dieu! ô mon frère, que mon existence serve de rançon à l’ordre sacré que tu m’imposes, mon Hassan! c’est un ordre sans réplique qui vient terminer
LES NOCES DE KASSEM
ton chagrin, ô Kassem! maintenant, pour obéir tout à fait, nous allons tenir une assemblée de joie, et je te montrerai mon affection en faisant de toi mon gendre.
KASSEM
Cher oncle, l’eau et la terre qui ont servi à former ton être n’étaient que bonté et affection. Réfléchis pourtant à ce que tu veux. Aly-Ekbèr git sur le sol, déchiré par l’ennemi. L’image de la joie sous ce ciel qui est pour nous noir comme l’ébène!... mais il n’y en a rien, rien! Dans cette atmosphère de douleur, le temps d’une noce! mais il n’y en a rien, rien ! Cependant, si tu l’ordonnes, comment pourrais-je désobéir? ton commandement est celui du Prophète, et sa voix est celle de Dieu.
l’imam housseïn.
O mon enfant! c’est d’après l’ordre de mon frère que je te donne ma fille; je donne ma propre fille au fils de mon frère! Où sont maintenant Mohammed et Fathemèh et Hassan l’Élu?0 vous tous, du haut du ciel, regardez-nous; j’unis une lune resplendissante à un soleil rayonnant. Et maintenant, la parole du moment estcelle-ci : « Quel douaire peut-on donner à cette heure? » Je remplacerai la splendeur des parures par une autre splendeur.
KASSEM
Je n’ai pas la force de rien ajouter à tes paroles. A une fille sans égale, comment proposerais-je d’offrir quoi que ce soit qui ait son égal ? Puisque tu me confies un corps animé d’une âme si pure, je lui livrerai tout à la fois ma vie et son essence môme, l’essence de mon cœur, l’essence de mon âme , l’essence de mon esprit et de mon souffle, sans en rien diminuer, sans en rien garder: tel je suis, tel je me donne à Zobevdèh, bien entier; et cela, je suis prêt à le donner comptant. Ce que plus tard il faudra
LES NOCES DE KASSEM. 413
ajouter encore de ce que je puis avoir en moi, tout ce qui est réuni dans le coffre de mon corps, je l’apporterai de môme sans réserve. Le collier, il lui en faut un; je lui fournirai du sang de mon cou si jeune; un chapelet pour tenir à la main, elle l’aura en rubis rouges. Les jonchées que doivent fouler ses nobles pieds, je les ferai des lambeaux de mon cadavre; et quant à des dentelles, elle en aura couleur de tulipe rouge, et des étoffes assez tachetées, assez bigarrées! Si elle accepte mes dons, je suis content; sinon, qu’elle prenne en gage ma tête et mon corps pour lui assurer l’avenir. Faut-il ici un garant qui réponde de moi? Je te donnerai l’Imam Hassan l’Élu, et Aly, dont Dieu est toujours satisfait, et avec eux le Prophète lui-méme !
l’imam houssbïn.
Voilà des paroles qui viennent de l’âme. (A l’auditoire) Soyez témoinsfvous tous, de cet excès d’infortune, soyez témoins de cette noce de douleur. Deux planètes, Vénus et Mercure vont opérer leur conjonction. Soyez témoins de cette réunion d’une lune et d’un soleil.
KASSEM (à l'auditoire).
O nouveaux mariés! soyez témoins de notre désespoir. Soyez témoins du chagrin des fiancés et de leur malheur. L’ornement de tête que je donnerai à la jeune fille sera composé des gouttes de ma gorge ouverte. Soyez témoins pour la perle que me livre l’écrin de la générosité deHousseïn.
(Kassem ra s’asseoir sur un trône placé à l’autre extrémité du sakou.) l’imam HOUSSEÏN (à Zeynèb).
O triste Zeynèb, accablée de douleurs, ô toi qui, hélas 1 est restée entre l’eau et le feu, voilà les moments de la noce, ma sœur. Apporte ici ta noble personne.
LES NOCES DE KASSEM
ZEYNÈB (à Ilousseïn).
O toi, levain de ma joie, cause de ma vie, tu parles de mariage et de joiei tu m’imprimes cent marques de feu sur le cœur. Mon frère Abbas vient de subir le martyre ; Aly-Ekbèr palpite encore dans les flots de son sang; nous pleurons toutes, nous sommes couvertes de vêtements noirs; comment nous occuper de plaisir et de bien-être? Quand on a sous les yeux le cadavre de quelqu’un de ces jeunes gens, on ne saurait se teindre les doigts de henné.
l’imam housseïn.
O affligée! tu parles avec raison. L’édifice de notre joie est bien fragile. Fais pourtant un effort, ô mon éprouvée! va auprès de Zobeydèh, ma fille. Qu’elle te laisse arranger et parer ses cheveux de fée, afin qu'on l’unisse à Kassem.
(L’Imam Housseïn se rasseoit sur son trône.)
ZEYNÈB (se parlant à cl e-même).
O mon Dieu ! jette sur moi un regard de miséricorde. Il n’y a qu’une seule Zeynèb et cent mille chagrins, (a zobejdèh) O bouche pareille à un bouton de fleurs ! toi qui as la couleur de la rose autour de l’oreille, ô lys silencieux, malgré tes blanches pétales semblables à dix langues, ouvre tes yeux sur mon visage, afin que je te dise le message de ton père.
ZOBEYDÈH.
O ma tante, que ma tête soit la rançon de tes pieds! que cent filles comme Zobeydèh soient sacrifiées pour toi ! Pourquoi la pléiade reçoit-elle la visite de la lune? Prononce sur moi l’ordre de mon père.
ZEYNÈB.
O lumière du cœur, splendeur des yeux , ton père te marie. Il prétend unir ta puissance d’aimer à un autre
LES NOCES DE KASSEM
amour, en te liant à Kassem au visage de lune. L’ordre de ton père n’est pas autre. Dis-moi ce que tu décides.
ZOBEYDÈH.
O ma tante! par ce message, par cette volonté, tu as mis le feu dans mon âme. O ma tante! considère, vois : le corps d’Aly-Ekbèr est tombé, lacéré en cent lambeaux, sans tète! Il ne nous convient pas de penser ni à la joie ni à la chambre nuptiale. Oh! puissé-je aller dans la chambre nuptiale du tombeau!
ZEYNÈB.
Far Dieu lui-méme! le droit est du côté de ton père. Nous ne devons ni gémir, ni frapper nos mains d’impatience. Hélas! ton père a prononcé un ordre absolu. Qu’est-ce qu’un ordre? Qu’est-ce qu’absolu? Ton père est la preuve du Livre du Créateur; il est notre roi, il est notre maître.
ZOBEYDÈU.
O ma tante! bien que mes cheveux soient emmêlés, quelle violette leur comparerait sa tète? Mon père est roi. C’est à lui de savoir ce qui est bien ; s'il veut me brûler, il est le maître.
(Elle se rasseoit.)
ZEYNÈB (à l'Imam Houssei:i).
O roi assis sur le trône de l’empire de l’univers, que cent existences comme celles dé ta Zeynèb soient ta rançon! Se pliant à tes ordres, mettant de côté sa douleur, la triste Zobeydèh est prête à obéir.
(Zeyoèb se rasseoit.)
l']MAM HOUSSEÏN (à la mfcre de Kassem, sa belle sœur).
O bru de Fathemèh, ô mère de Kassem, approche, voici le jour du mariage de ton fils : viens auprès de Kassem. J’entends qu’à cette heure la joie pénètre dans son
LES NOCES DE KASSEM
cœur affligé. Tu n’en savais rien. Viens lui porter des souhaits de bonheur.
LA HÈRE DE KASSEM
O héritier du vicaire du Dieu juste, du Créateur, ordonne-moi de périr; ne me parle pas de noces! S'il faut que Zobeydèh soit une épousée et Kassem un marié, il n’y a pas ici de henné, il n’y a pas de chambre nuptiale ; ce ne sera pas une noce, mais une fête de douleur. Parmi les peines et les douleurs sans remède, quelle est celle-là ? Mon Kassem se marie. Mais où sont donc ses compagnons de joie?
l’imam housseïn.
Mère de Kassem, tout à l’heure, dans la plaine d’angoisse, la tombe servira de lit nuptial, et le linceul sera la robe de noces. Ne t’afflige pas! Kassem, cette lune brillante va dans un instant, à la face du soleil, teindre ses mains du henné de son propre sang; il les aura rouges comme la planète de Mars. Bien que ton fils, ainsi que Jésus, semble, depuis la mort de Hassan, être né sans père, console-toi : il va trouver une compagne, de même que le soleil éclatant est associé à la lune.
LA MÈRE DE KASSEM
S’il en est ainsi, ordonne, Housseïn ; que ta sœur invite à la noce la mère désespérée qui pleure la mort de son Aly-Ekbèr. Mon pauvre orphelin, qui n’a pas un père pour veiller sur lui, va, lui, perdre sa mère, il l’a déjà perdue! Et pourtant, non, me voilà encore! je suis encore sa mère! O Seigneur ! qu’elle meure, cette mère désespérée !
l’imam housseïn.
Mère de Kassem, tu tires des étincelles de mes os. Par la vie de Kassem! tu fais jaillir le feu de mon âme en
LES NOCES DE KASSEM
m’adressant de telles paroles. Zeynèb, ô ma sœur, viens, ô ma Zeynèb! Les cicatrices de mon âme sont rouvertes. Viens, viens, ô mon Dieu ! ô mon Dieu !
ZEYNÈB (se levant).
Mon frère, pourquoi le flambeau de ton âme pétille-t-il ainsi? Te voilà pleurant encore ! tes sœurs Koulsoum et Zeynèb sont-elles mortes? Mon cœur tombe dans la stupeur en entendant tes gémissements et tes cris. Puisse-t-elle mourir, ta sœur Zeynèb! que veux-tu dire avec tes appels à Dieu?
L IMAM HOUSSEÏN (montrant «a belle-sœur, mère de Kassem.)
Voilà cette femme qui veut nous réjouir le cœur et l’âme! Elle a l’idée de réunir autour de Kassem des compagnons de joie, et maintenant, suivant les rites ordinaires, elle entend t'inviter, toi et Omm-Leyla, la vieille mère du déplorable Aly-Ekbèr, à la fête que nous préparons.
ZEYNÈB.
O mon Housseïn, épargne-moi les cérémonies et les rites : la couleur du sang d’ Aly-Ekbèr est autour de mes doigts. (A la mère de Kassem.) O mère de Kassem, le cœur de Zeynèb s’est brisé sous tes paroles ! Omm-Leyla est assez dispensée de paraître à la noce. Pourtant, va toi-même, si tu veux; invite-la avec ses yeux noyés de larmes. Cela ne regarde que toi, Kassem, Omm-Leyla elle-même et le cadavre d’Aly Ekbèr !
(Elle se rasseoit.)
LA MÈRE DE KASSEM (à l'auditoire).
Que dirai-je, ô Musulmans, moi qui suis sans amis et sans soutien, que dirai-je en présence de la mère désolée du déplorable Aly-Ekbèr?
LES NOCES DE KASSEM
OMM-LEYLA (mère d’Aly-Ekbèr, assise près du cadavre, et lui parlant).
Ressemblance parfaite du visage du Prophète, déplorable Aly-Ekbèr , toi que les poignards ont déchiré en cent lambeaux, déplorable Aly-Ekbèr 1 A Medine, au milieu des cris de joie, j’avais taillé déjà tes vêtements de noce; et voilà que tu as butté en chemin, déplorable Aly- Ekbèr!
LA MÈRE I*K KASSEM (à l'auditoire).
J'ai honte, ô mes amis, de proposer à cette affligée de venir à des noces, quand elle est là, occupée à verser des larmes sur son fils mort!
OMM-LEYLA (à l'auditoir.').
Musulmans! dans ce monde périssable, quelle femme a reçu comme moi le coup de la mort d’un tel fils? Mon Aly-Ekbèr ! rameau sans feuilles dans le jardin de mon cœur, déplorable, déplorable enfant! Relève-toi, cyprès de mon âme! ne reste pas ainsi étendu ! Il avait dix-huit ans, dix huit ans! Il était si jeune !... Je t’ai taillé des habits de noce, tu ne les a pas mis, et moi, j’ai déchiré les miens; je croyais pourtant bien te voir .marié, et je ne savais pas que je serais assise ici, pleurant ta mort. Mais mon espoir est long et ma vie sera courte ; il n’y a rien à faire si ce n’est de chanter les louanges de Dieu et de dire : gloire à lui 1
LA MÈRE DE KASSEM (à Omm-Leyla).
Il faut que je t’adresse une requête que m’imposent les circonstances.
OMM-LEYLA.
O rossignol, gazouille ce que tu veux.
LA MÈRE DE KASSEM
Pourquoi restes-tu ainsi affaissée et désolée ?
LES NOCES DE KASSEM
OMM-LEYLA.
Mon fils est devenu celui de la mort, ma sœur.
LA MÈRE DE KASSEM
Puissé-jc mourir de ta douleur! mais jusques à quand ton cœur restera-t-il ainsi à pétiller sans donner de lumière?
OMM-LEYLA.
Que peut faire une mère dont le fils est mort?
LA MÈRE DE KASSEM
Viens t’asseoir un instant dans un coin de ma tente.
OMM-LEYLA.
Quel désir, dis-moi, as-tu dans le cœur?
LA MÈRE DE KASSEM
J’ai honte de t’en parler.
OMM-LEYLA.
N’aie pas honte, sœur, ne te trouble pas.
LA MÈRE DE KASSEM
Housseïn veut faire une noce de douleur.
OMM-LEYLA.
Que la noce que veut faire Housseïn soit heureuse!
LA MÈRE DE KASSEM
Fixe tes yeux sur le pauvre Kassem, privé de son père.
OMM-LEYLA.
Fixe tes yeux sur mon pauvre Aly-Ekbèr haché en morceaux !
LA MÈnE DE KASSEM.
Mon fils n'a pas de père pour veiller sur sa tète.
OMM-LEYLA (à l’auditoire).
O jeunes gens! mon Aly-Ekbèr n’a plus de tête !
420 LES NOCES DE KASSEM
LA MÈRE DE KASSEM
Viens, sœur, viens près de Kassem, viens lui teindre les mains de henné.
OMM-LEÏLA
Les cheveux d’Aly-Ekbèr sont encore humides de sang I
LA MÈRE DE KASSEM
Tu ne veux donc pas, sœur, venir à cette noce?
OMM-LEÏLA
Se peut-il, ô mon Dieu, que tu sois à ce point sans tendresse pour moi et sans émotion devant ma douleur!
LA MÈRE DE KASSEM
Viens, mets sur ta tête cette étoffe à fleurs d’or.
OMM-LEÏLA
Retire ta main de ma tête!... ô Dieu grand!
LA MÈRE DE KASSEM
Prends ce vêtement doré , vois mon trouble et mon angoisse.
OMM-LEÏLA
Je suis vêtue du sang d’Aly-Ekbèr.
LA MÈRE DE KASSEM
Sois généreuse; viens, mon fils est si jeune.
OMM-LEÏLA (s'écriant).
Viens à mon secours, ô Zeynèb ! protége-moi !
ZEÏNÈB ise levant).
Me voilà, ô Omm-Leyla la désolée, me voilà, moi qui suis la sœur du souverain de la Foi! Si tu es mère, moi je suis mère aussi, et j’ai aussi de mes ongles déchiré ma poitrine pour la mort de notre Aly-Ekbèr.
l’imam 110USSEÏN (sur son trône).
Jusqu’à quand gémirez-vous, mes rossignols? cessez de vous lamenter; teignez vos pieds et vos mains de
LF.S NOCES DE KASSEM. 421
henné en l’honneur de la noce de Kassem ! Occupe-toi un instant, 6 Zeynèb, de la joie de Kassem; revêts le pauvre fils de Hassan des vêtements de noce.
(Les femmes et les enfants entourent Kassem, assis sur son trAne, lui jettent de l’eau de rose, lui attachent des bracelets et des colliers, et répandent des dragées autour de lui.)
ZEYNÈB (parant Zobeydèh).
O Zobeydèh-Fathemèh ! revêts une robe d’or, revêts-là. Hélas! ô nouvelle mariée au cœur blessé; orne-toi, ornetoi, hélas! Remercions Dieu de cette nouvelle mariée qui vient baiser les yeux de Kassem?
LA MÈRE DE KASSEM (à l’auditoire).
O mes amis, versez de l’eau de rose : voilà une noce, voilà une noce, hélas! Écriez-vous : « Qu’ils soient heureux! des baisers, des baisers, hélas! »
ZEYNÈB.
Assieds-toi sur le trône, Zobeydèh-Fathemèh, ma bienaimée, ma bien-aimée, hélas! je verserai sur ta tête les bonbons de noces, les bonbons, hélas!
(Zobeydèh s'asseoit A côté de Kassem, avec un Toile doré sur la tête.)
LA MÈRE DE KASSEM
Kassem, sur tes mains je mettrai le henné, le henné, hélas! Je ferai jaillir de mon cœur la lumière de la joie ; de la joie, hélas! Où sont tes amis? où sont ceux qui doivent te teindre de henné? Mon enfant, que ta noce, que ta joie soient heureuses! que la fleur du bonheur soit toujours sur ta tête!
ZEYNÈB.
Et toi, Fathemèh-Soghra, où es-tu, mon enfant, que je ne te vois pas avec nous dans ce désert? Où es-tu, pour teindre aussi de henné le bout de ta chevelure ; de ta chevelure, hélas! O Seigneur Dieu! que la main de la douleur se retire de Kassem, l’honneur du monde!
LES NOCES DE KASSEM
0MM-I.EYLA.
Que je sois la rançon de ta vie, ô souverain des serviteurs de Dieu! j’ai une prière à t’adresser, 6 Imam de la foi! Maintenant qu’Aly-Ekbèr, parti subitement, emporté par la mort, laisse mon cœur désespéré de l’avoir vu tomber au premier souffle d’automne, permets, 6 roi de Médine et de Betha, que pour Aly-Ekbèr lui-môme je dispose une chambre nuptiale.
l’imam housseïn.
Va, mère d' Aly-Ekbèr, prépare les cérémonies de la noce pour le cadavre de ton fils!
OMM-LEYLA (à l'auditoire).
Femmes, qui pleurez, au nom du Prophète, apportez ici la litière nuptiale d’ Aly-Ekbèr! L’automne est venu, la douleur m’a détruite; j’ai le cœur en cendres, les yeux noyés. Toutes les fleurs lèvent leurs têtes au-dessus du sol, hormis ma fleur... elle courbe sa tète.
L IMAM HOUSSEÏN (se levant et s’avançant vers le cadavre: les femmes et les enfants couvrent leurs têtes de sable.)
Les puissances du chagrin ont de nouveau envahi mon âme. Les espérances trompées d’ Aly-Ekbèr me sont revenues à la mémoire 1 Prends mon bras, ô Zeynèb l’Excellente, mène-moi là où la place de l’âme d’ Aly-Ekbèr est vide, (il se place devant le cadavre) A ton corps humide de sang, ô Aly-Ekbèr, salut! O jeune homme renversé de ton siège, ô Aly-Ekbèr, salut! Cher fils, pourquoi ne me consoles-tu pas? pourquoi ne réponds-tu pas à mon salut? Ouvre tes yeux sur mon visage, ô Aly-Ekbèr! moi aussi, moi Housseïn, je suis ton père, regarde-moi, ô Aly-Ekbèr! Est-ce que ton âme désolée serait mécontente de moi parce que, lumière de mes yeux, je n'ai pas pris soin de te donner une épouse? moi, ton père, moi qui meurs de soif, je n’ai
LES NOCES DE KASSEM
jamais rien vu jusqu’ici qu’on pùt te reprocher, et cependant, me voilà devant toi, moi, Housseïn, et toi, tu restes couché! Pourquoi me manquer de respect? ne m’offense pas ainsi en vue de l’ennemi. Je te conduirai au lit nuptial. Baise ma main ! Les flèches et les lances ont traversé ton corps délicat. A quoi cela conduit-il qu’à faire mourir Housseïn de chagrin? Cette douleur que tu me donnes a fait de moi, en un instant, un vieillard accablé : vois, comme, à tes côtés, je tombe sur la terre!
(Le* femmes et les enfants sc couvrent de sable.)
OMM-LEYLA.
Tu n’avais pas coutume d’être ainsi sans égards, mon Aly-Ekbèr! Voilà Housseïn debout, et tu restes couché en présence de ton père? Ne pleure pas ainsi, mon Housseïn, que je te serve de rançon, et que des milliers d’ Aly-Ekbèr comme le mien t’en servent également!
l’imam housseïn.
0 femmes, modérez vos transports par amour pour Zobeydèh-Fathemèh. Amenez ma fille, 6 filles de Fathemèh. Avance dans la chambré nuptiale, ô Kassem, afin que je remette en ta main la main d’épousée de cette pauvre Zobeydèh-Fathemèh. Fathemèh-Soghra, où est-elle, pour habiller la mariée? Oh, si cette noce avaiteu lieu au temps où vivait Fathemèh 1 !
ZEYNÈB.
11 convient maintenant que les femmes prononcent les bénédictions d’usage. Apportez les bouquets de fleurs pour le fiancé. Et toi, Kassem, bouton de rose du jardin du
1 Ici, je cherche à bien distinguer entre les trois Fathemèh celle dont il est question. Le texte, au contraire, fait consister sa beauté à es confondre dans l’esprit de l’auditeur.
LES NOCES DE KASSEM
cœur de l'Imam Hassan, attache tes regards brillants de joie sur le visage de la fille de ta tante!
OMM-LEYLA {parlant an cadavre d’Alj-Ekbèr).
Les voilà toutes , ô mon fils, les voilà qui offrent des fleurs à Kassem; mais moi, je lui donnerai en place une partie de ta tresse. <a Kassem) Puissé-je être ta rançon, à toi, ô Kassem, qui vas contempler l’objet encore inconnu de ton désir! Mon Aly-Ekbèr t’adresse ses vœux de bonheur.
KASSEM ET SA FIANCÉE (ensemble).
Aly-Ekbèr, où es-tu? ta place est vide ! dans ce monde mauvais ta place est vide !
(On voit entrer dans le tekyèh dos musiciens jouant de la flûte et du tambourin ; des palefreniers mènent des chevaux richement harnachés et couverts de housses brodées. Kassem monte sur un d’eux et est conduit en cérémonie par les enfants et les femmes, à l'exception d'Omm-Leyla. On lui jette des fleurs. Derrière lui marchent des musiciens, jouant des airs funèbres et conduisant une litière drapée de noir, qui est destinée à Aly-Ekbèr.
Ici la scène est supposée changer. On est dans le désert, à l’extérieur des tentes des Imams, entre elles et les troupes syriennes. Fanfares de tambours , de trompettes et de kernas. Paraissent le général Yézyd, Ibn-Sayd, et Shemr.)
IBN-SAYD (4 Shemz).
Que signifient ces gémissements et ces lamentations sur . le champ de bataille, ô Shemr?
SHEMR.
Il se peut que ces pleurs de gazelle soient des plaintes poussées par ceux qui meurent de soif.
IBN-SAYD
Il semblerait que c’est une noce ! on entend le bruit des mains frappées l’une contre l’autre !
SHEMR.
Ce doit être une scène de douleur. Les femmes se meurtrissent la poitrine et la tète.
LES NOCES DE KASSEM
IBN-SAYD
Les cris d’une femme arrivent à mon oreille. Elle pleure un mort.
SDEMR.
C’est Omm-Leyla, la vieille mère d’AIy-Ekbèr, qui vient d’être tué.
IBN-SAYD
Le roi de la Foi célèbre cependant, ce semble, une noce dans ce désert.
SDEMR.
Pour qui irait-il faire une noce et donner des baisers sur les yeux?
IBN-SAYD
11 marie Kassem afin de le rendre content.
SDEMR.
Autorise-moi à leur porter mes vœux de bonheur.
IBN-SAYD
11 t’est permis, va! prononce des vœux de bonheur sur le roi, abandonné de l’univers entier, et fais de môme pour moi, pour Ibn-Ziyyad et pour Yézid!
SDEMR (d’une voii insultante & l'Imam Housseïn).
O fleur du Jardin des créatures, reçois mes vœux ! Pour la joie de Kassem, ton gendre, reçois mes vœux! Le monde ne se souvient de rien de pareil à cette fête de noce que tu donnes aujourd’hui. Reçois mes vœux! il se peut que cette assemblée de fête soit bientôt changée violemment en une assemblée de deuil, Reçois mes vœux! et après t’avoir offert mes vœux, j’annonce à Kassem qu’il lui faut se préparer au martyre.
(Shemr »ort. — On sc retrouve dans l’enceinte des tentes,)
426 LES NOCES DE KASSEM
L’iMAM IIOUSSEÏN (sur son trône).
Que de pleurs pour ta dureté, ô ciel d’azur! quelles flèches tu fais pénétrer dans le fond de mon âme! le destin, pour me tuer, tient déjà la corde prête; le sort brandit dans sa main le poignard de la violence. Où irai-je, que faire, quelle ressource trouver? irai-je en Chine, au Khatay ou dans l’Inde, l’Anatolie ou l'Europe?
KASSEM (A l'Imam).
Pour Dieu! jusqu’à quand resteras-tu ainsi la tète baissée et le cœur serré, ô mon oncle? Il ne convient pas qu’un homme d'honneur demeure accablé sous le poids. Cette noce, ô mon Dieu ! je n’en ai rien vu encore que de la douleur, {a zobcjdth) Que Dieu te garde! car pour moi, je te quitte, ô ma fiancée !
(Il l'embrasse.)
ZOBEYDÈH (lui rendant ses caresses).
Toi, dont la taille élancée est celle du cyprès, marche doucement, doucement; interroge ce triste moment, doucement, doucement !
KASSEM
Rameau fleuri, pleure comme le rossignol, doucement, doucement! Tire de ton cœur ses soupirs enflammés, dou cernent, doucement !
ZOBEYDÈH.
Fils de mon oncle, la fumée de la douleur tourbillonne dans mon âme. Viens, assieds-toi, calme l’embrasement de ton cœur, doucement, doucement !
KASSEM
Toi, dont les cheveux de jacinthe s’enroulent en boucles rondes comme le fruit du noisetier, remplis de pleurs tes yeux qui semblent des amandes; laisse tomber le jus de
LES NOCES DE KASSEM. 427
la grenade sur les feuilles de la rose, doucement, doucement 1
ZOBEYDÈH.
O viens! reste un moment assis; l’éclat de ton visage est le flambeau qui, tous, nous éclaire; laisse-moi tourner autour de toi, comme le papillon, doucement, doucement!
(Zobeydèh accomplit autour de Kassem l’ancien rite de respect et d’affection en tournant autour de lui.)
KASSEM
Tu me troubles, ô ma nouvelle, ma triste épousée! tu enlèves à mes mains les rênes de ma volonté, doucement,
doucement ! (Kassem se 1ère pour s’éloigner, Zobeydèh le retient par le
bord de son habit). Laisse aller mon vêtement; nous ne dépendons pas de nous-mêmes !
ZOBEYDÈH.
Ne retire pas de ma main le pan de ton habit! je n’ai plus de force, je n'ai plus de résignation!
KASSEM
Que dis-tu? et depuis quand donc les nouvelles mariées éprouvent-elles un autre sentiment que la joie?
Z.'BEYDÈH.
Les gens disent quelquefois : Telle fiancée a porté malheur!
KASSE5’.
Hélas 1 ce voile doré qui pare en ce moment ta tête n’y restera pas.
ZOBEYDÈH.
Non. Sur ma tête je mettrai un voile noir s'il faut que je sois loin de toi.
KASSEM
Ne t’afflige pas, tu t’en iras captive avec ma tante.
LES NOCES DE KASSEM
ZOBETDÈH.
A qui me confieras-tu, toi qui t’en vas si ardent?
(Kassem l'embrasse encore et la quitte. Elle se rasseoit.)
KASSEM (à l’Imam Housseïn.)
O roi sans ressources et sans armée, souverain dont les paroles sont douces, arrange toi-méme le linceul autour du corps de ton Kassem, aux lèvres de sucre.
l’imam housseïn.
O rossignol du verger divin du martyre 1 je te déchire ta chemise comme on déchire la pétale d’une fleur. Voilà ton linceuil, je te l’attache! J’embrasse ton visage, cette lune! 11 n’y a pas de terreur, pas d’espoir, sinon par Dieu!
(Kassem parait, suivant l’nsage des Arabes, au moment de livrer un combat mortel , enveloppé dans son linceul , qui entoure ses épaules et sa taille.)
KASSEM
Cent remerciments de ce que, par la bonté de mon généreux oncle, le moment arrive où je vais porter ma vie à la somme des vies ! Il est temps qu’elle sorte de l’intérieur de sa coquille, la perle isolée, et qu’elle aille se placer au coin de la couronne de l’Être Souverain.
ABDOULLAH (tout jeune enfant, frère de Kassem.)
Vois, frère, dans le chagrin qui me presse je ne suis plus maitre de moi !
Je vais rejoindre notre père Hassan, mon frère. Je vais lui porter des nouvelles de Housseïn.
ABDOULLAH.
Si tu vas combattre l’infidèle, je ne veux pas; je ne veux pas!
LES NOCES DE KASSEM
KASSEM
Laisse-moi partir, toi dont je suis la rançon! Laissemoi donner ma vie pour notre oncle.
ABDOULLAH.
Je pensais qu’au jour de tes noces j’allais porter devant toi deux flambeaux allumés.
KASSEM
En place de deux flambeaux de joie, tu allumeras les lumières sur ma tombe.
ABDOULLAH.
A qui recommanderas-tu ta mariée? Mon cœur est plein de douleur pour elle.
KASSEM
Viens! je remets en tes mains la mariée que j’abandonne sans soutien dans ce désert.
ABDOULLAn.
Et moi, dans les mains de qui me confieras-tu, moi, dont la tête est la rançon de tes pieds!
KASSEM
Je te confierai, ô mon frère, aux mains de notre oncle auguste. (A iionsscïn.) O mon oncle, mon oncle, mon cher oncle, je te recommande Abdoullah ; ô Ilousseïn ! O lumière de mes yeux I je remets sa main dans la tienne. Il est sans soutien et sans amis; ô mon oncle, protége-le. Après moi, à chaque instant, il faudra tâcher de distraire sa douleur.
l’imam houssbïn.
Mon corps succombe au chagrin de ces deux enfants sans père. Vois l’état où je suis, ô éternel ! O juste! Abdoullah est l’âme de son oncle; il est le chéri de mon cœur ; il est le souvenir de Hassan, le seigneur des hommes.
430 LES NOCES DE KASSEM
KASSEM (à Zobeydèh.)
Viens, ma fiancée, que je te regarde encore une fois, que je cueille une fleur de joie du jardin de ton visagel
(Ils s'embrassent.)
KASSEM ET ZOBEYDÈH (ensemble à l’auditoire.)
Amis! privés de ceux que vous aimez, pleurez sur la séparation. Mes amis, malheur, malheur sur la séparation! La séparation nous tue; que Dieu retire notre malheur !
KASSEM
Notre prochaine entrevue sera à la résurrection. O famille sacrée, adieu !
OMM-LEYLA.
Rançon de mon âme, ô mon Kassem! mon chéri 1 Pourquoi n’as-tu pas dit adieu au cadavre de mon Aly-Ekbèr ?
KASSEM (debout auprès du mort.)
Aly-Ekbèr, fils de mon oncle, mon vaillant! si jeune, livré à la mort! moi aussi jeune, me voilà sans espérance ! Le sabre et le poignard t’ont mis en cent lambeaux. Hélas ! je n’ai pas vu tes noces. Bien qu’en ce moment nous soyons séparés, ne t’afflige pas, j’arrive derrière toi.
OMM-LEYI.A (à Kassem.)
Quand tu vas entrer, les yeux humides, dans le jardin du paradis, baise pour moi la tète d’ Aly-Ekbèr.
(Fanfare. Un palefrenier amène un cheval de bataille; Kassem le monte et prend un bouclier : entrent Jbn-Sayd, Shemr et des soldats vêtus de cottes de mailles.)
KASSEM (le sabre à la main, à l'ennemi )
O renards astucieux et féroces, lequel de vous viendra se mesurer avec moi? Moi aussi, je suis un fruit royal de l’arbre ; moi aussi je suis un ornement et un bijou de la couronne et du trône; moi aussi, je suis un des rayons
LES NOCES DE KASSEM. 431
des- deux astres souverains : je suis le fils de Hassan et le neveu de Housseïn !
SHEMR.
Soldats! prenez sa vie comptant! Rendez ses amis témoins de sa mort!
O main de Dieu, lumière demes yeux, Imam Housseïn, regarde-moi! O souverain, lune favorable, regarde-moi!
(Fanfare, bataille, Kassem et les Syriens sortent du tekjèh en se battant; on les perd de vue.)
L’iMAM HOUSSEÏN (assis sur son trône.)
O orphelins, tirez de votre corps des soupirs de chagrin. Placez tous le Koran sur votre tête. Des prières pour Kassem sont ici un devoir impérieux; car il est seul dans la bataille, et, il n’y a qu’un instant, il est devenu le
gendre de Housseïn. (Toutes les femmes et les enfants, avec le Koran sur leur tête, se couvrent de sable). O Seigneur Dieu ! pour l'a— mour du Prophète!
ZOBEYDÈII (cachée derrière latente.)
O Dieu, ô mon maître, amen, amen!
l’imam housseïn.
Aly, époux de Fathemèh, la dame de la Résurrection, accorde la victoire à Kassem qui combat sans aide ! gardelede la méchanceté de Azrek le maudit.
ZOBEYDÈII.
O Dieu, 6 mon maître, amen, amen!
L’iMAM HOUSSEÏN (à Zeynèb.)
Ces gémissements plaintifs, ma sœur, de quel être malheureux viennent-ils? Qui est là, derrière la tente? qui répond amen ?
ZEYNÈB.
Ces cris viennent de l’épouse désespérée de Kassem,
432 LES NOCES DE KASSEM
dont les yeux roulent des perles par le chagrin qu’elle souffre pour son mari.
L’iMAM HOUSSEÏN (à Zobcydèh.)
O épousée ! ô cœur soucieux de mon gendre Kassem ! ne tire pas de pareils sanglots de ta poitrine endolorie.
(Fanfare. Rentre Kassem, il descend de cheval et s’approche de lloassein; les femmes et les enfants l’entourent.)
KASSEM
Mon oncle, tu es roi! Kassem est ton chef de guerre! écoute ce que je vais dire : Que ma vie soit la rançon de ton chagrin ! Quand un général remporte la victoire, il reçoit un présent d’honneur; Kassem a triomphé, ô monarque puissant! Le général des troupes de Syrie, Azrek, a été renversé par mon sabre baigné dans son sang. J’ai fait reculer les rangs de l’armée impie. Honore Kassem d’un présent, puisqu’il est ton soldat. Vois, ton gendre est le chef et le général de tes fidèles.
l’imam HOUSSEÏN.
Que je sois la rançon de ton visage ! parle : quel présent veux-tu ? Que je sois la rançon de la force de ton bras, parle : quel présent veux-tu? Que je sois la rançon de ta main et de ton glaive, parle : quel présent veuxtu ? Je ne te refuse pas mon âme, parle : quel présent veux-tu ?
KASSEM
Ma langue s'est desséchée dans ma bouche, ô mon oncle. Le présent que je veux, c’est de l’eau.
l’imam HOUSSEÏN.
Tu me couvres de honte, Kassem! que faire ? Tu veux de l'eau; il n’y a pas d’eau.
Si je pouvais humecter ma bouche, j’en finirais avec les gens de Koufa.
LES NOCES DE KASSEM
l’imam housseïn.
Par ma vie, je n’ai pas une goutte d’eau!
KASSEM
Si cela était permis, j’humecterais ma bouche de mon propre sang.
l’imam housseïn.
Cher enfant, que puis-je faire contre les défenses du Prophète 1 ?
KASSEM
Je t’en supplie, fais en sorte que mes lèvres soient seulement mouillées, et, je te l’assure, je serai vainqueur des ennemis.
L IMAM HOUSSEÏN (posant sa bouche sur celle de Kassem).
Va maintenant, et qu’Aly, fils d’Aboutalcb, te conduise dans le droit chemin !
LA MÈRE DE KASSEM
Arrête, ô mon cher enfant! A peine jeune homme, tu brises le cœur de ta mère, et si vite, si vite !
ZOBEYDÈn.
Ta chambre nuptiale est devenue une chambre de mort, ô fils de mon oncle, et si vite, si vite !
LA MÈRE DE KASSEM
Tu t’échappes de ma main, ô bâton de ma vieillesse, hélas ! hélas !
ZOBEYJDÈH.
Il s’écarte de moi, le nouveau jeune homme, hélas! hélas !
LA MÈRE DE KASSEM
Ame de ta mère, fiancé sans bonheur, que ferai-je?
1. Le sang étant essentiellement impur, Kassem ne pourrait s’en désaltérer sans crime.
LES NOCES DE KASSEM
ZOBEYDÈH.
Je nourris ma vie du sang de mon cœur !
KASSEM
Malheur ! de tous les côtés, du sel tombe sur mes blessures! Infortuné que je suis ! où est le remède à des malheurs si divers? D’une part, les gémissements de ma mère mettent mon cœur en feu; de l’autre, les pleurs de mon épousée me jettent dans un désordre terrible. Où arrêter mes yeux? sur la douleur, sur le regret, sur le visage de ma mère désespérée, ou sur celui de mon épousée nouvelle ?
ZOBEYDÈH ET KASSEM (ensemble à l'auditoire).
O Musulmans! pour deux infortunés sans amis, versez de vos yeux des larmes de sang ; gémissez ; dites dans votre chagrin : la séparation est horrible! la séparation, c’est le malheur !
KASSEM (à Zjbeydèh'.
En souvenir de moi, ne revêts jamais de vêtements verts ou rouges; sois toujours habillée de noir afin que les gens disent: son mari est mort. Du reste, au jour de la résurrection nous nous reverrons. Je te quitte, adieu!
(Shcmr et ses soldats paraissent dans le tekyèh. Kassem remonte à cheval et tire son sabre. Fanfare, combat. Kassem sort du tekyèh avec les Syriens.'!
ZOBEYDÈH (seule).
Tu es parti, et avec toi, fils de mon oncle, est parti mon bonheur. Après tout, ma tendresse, ce me semble, n’avaitpas beaucoup touché ton cœur ; ah! s’il en est ainsi, ne songe pas à moi, la dédaignée, qui suis ton épouse : mais vois en moi ce que je suis aussi, la descendante du Prophète, et aime-moi pour cela.
LES NOCES DE KASSEM. 435
KASSEM
chcTal est couvert d’une housse sanglante, à laquelle est attachée en quinnce une quantité de fuseaui de bois teints en ronge, figurant des flèches. Kassem, lui-même, a revêtu une sorte de chemise pareillement garnie. Son casque est tombé; une entaille sanglante est figurée sur sa tète jusqu’à la moitié du front. Son visage est sillonné de ruisseaui de sang, ses mains en sont rouges. Il a perdu son bouclier et son sabre. Fanfares et tambours.)
O Aly, le maître de l’épée tranchante! au secours, ô mon aïeul auguste, au secours!
(Il tombe et meurt.)
SHEMR (entrant et brandissant son sabre.)
Belle épousée, plongée dans le désespoir, sors, viens ici ! Kassem est revenu te voir. Sors, viens ici !
l’imam housseïn.
Accours, Zeynèb ! Kassem est vraiment marié ! Sa noce est devenue l’affliction éternelle de Kerbela ! Va, qu’on tende de noir sa chambre nuptiale; dis à sa femme qu’elle s'habille de deuil !
ZEYNÈB.
Si la femme se revêt d’un voile noir, certes, la mère de Kassem va expirer de douleur. Gomment pourrais-je, moi, tendre de noir la chambre nuptiale? Que*plutôt le ciel livre au vent la poussière de ma vie ! Relève-toi, ù cher neveu, aux gémissements de ma voix. Eh bien, oui ! je vais couvrir ta chambre nuptiale de noir.
LA MÈRE DE KASSEM (à Zeynèb).
Toi, chère à Fathemèh, ô Zeynèb, que veux-tu faire ? Aurais-tu appris qu’ils ont tué mon fils!
ZEYNÈB.
Couvre ta tête de noir, ô ma sœur à l’âme déchirée! Que ta vie soit conservée ! Ton Kassem est mort.
LA MÈRE DE KASSEM
Hélasl mon destin est renversé; mon fils, enlevé par la mort, est abattu. Viens, nouvelle mariée, je suisaudés-
LES NOCES DE KASSEM
espoir; viens, nouvelle mariée de irion pauvre enfant si brave, que je te mette un voile noir comme tes cheveux. O seigneur, 6 mon Dieu, qu'il n’y ait jamais une autre mère comme moi! Le sort a placé ma main dans la main du chagrin.
ZOBEYDÈH.
O malheureux Kassem ! que je sois la rançon de la foi! Reviens un seul instant dans cette chambre nuptiale où ta place est restée vide. Ta main rouge de sang, frotte-la sur mes yeux. Et regarde ! qui est plus rouge, elle ou leur couleur à eux?
IA MÈRE DE KASSEM (à U mfcre d’Aly-Ekbèr).
Salut, mère d’un jeune homme emporté par la mort!