‹ Les religions et les philosophies dans l'Asie centrale par le comte De GobineauChapitre 14 sur 71 · INSURRECTION DE ZENDJAN CAPTIVITÉ ET MORT DU RAB · texte numérisé non relu

INSURRECTION DE ZENDJAN CAPTIVITÉ ET MORT DU RAB

Cette attitude ne pouvaft pas durer indéfiniment. Le rebelle surtout avait intérêt à la faire cesser le plus tôt possible, afin de ne pas laisser tomber l’ardeur des siens. Ce fut cependant l’autorité légitime qui engagea la lutte, et cela pour une cause en réalité assez futile, si l’on tient compte des usages du pays et des graves raisons qui auraient dû porter le gouverneur à gagner du temps.

Un des partisans de Moulla Mohammed-Aly Zendjâny avait une contestation avec le fisc relativement à l'impôt et il avaitplusieurs fois refuséde payer. Cela se fait enPerse en tout temps et à tous moments, et quand l'adversaire du fisc a un protecteur tant soit peu considérable, le fisc passe condamnation; il se contente d’un arrangement qui ne lui est qu’à demi favorable. 11 eût été sage de suivre ici la coutume et de ne pas considérer un chef de parti qui traînait quinze mille enthousiastes à ses talons comme un homme inutile à ménager. Ce n’est pas chose convenue en Asie que force doit toujours rester à l’autorité ; quand cela est, tant mieux; mais quand cela n'est pas, le scandale est minime.

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Quoi qu’il en soit, Émyr Aslan-Khan fit mettre le récalcitrant en prison. Le Zendjàny en ayant été informé, montra l’indignation la plus vive, et demanda que le gouverneur, revenant sur son jugement, lui renvoyât immédiatement son homme. Émyr Aslan-Khan déclara qu’il était dans sa charge de faire respecter les lois ; que Moulla Moharnmed-Aly ne l’en empêcherait pas et que le cou- .pablene seraitpasélargi. Sur quoi, Mohammed-Aly donna l'ordre de jeter par terre la porte de la prison et de lui amener son protégé chez lui.

Émyr Aslan-Khan avait prévu les conséquences de sa réponse et avait mis sur pied les troupes dont il pouvait disposer, de sorte que lorsque les partisans du Zendjàny, rassemblés par toute la ville, se présentèrent devant la prison pour exécuter le commandement de leur chef, ils trouvèrent la place occupée. A cette vue, leur irritation fut portée au comble. Ils se répandirent dans tous les quartiers et dans tous les bazars en poussant de grands cris et appelant le peuple à la révolte; ils commencèrent à envahir les maisons, à courir sur les terrasses, à casser, briser, rompre, déchirer, détruire et piller tout; puis ils se jetèrent sur les logis de leurs principaux adversaires et les détruisirent de fond en comble : en même temps, le feu éclata sur plusieurs points de la ville.

Moulla Mohammed-Aly, voyant que le moment de la bataille était arrivé, se trouva prêt à tout. 11 ordonna d’élever des barricades, et composa son gouvernement. Hadjy Ahmed fut nommé lieutenant du chef; Hadjy Abdallah-Nerraz, principal conseiller; Hadjy Abdallah- Khebbar, gouverneur ou commandant de la place ; Abdel-Baghy, préfet de police , et le prévôt des marchands d’habits, Meshhedy-Souleyman, ministre d’Étati

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Hadjy Razem-Geltougy, installé comme chef de l’arsenal,' s’occupa immédiatement de fondre deux pièces de canon en fer et un certain nombre de ces pièces, appelées zembourèk, que l’on place ordinairement sur le dos des chameaux et qui lancent des biscaïens. Chacun, dans le parti, reçut son emploi, son titre, sa fonction, et se mit à l’œuvre. Tout le monde ardent à réussir, le fut de môme à obéir; la confiance dans le chef était absolue et universelle.

Aussitôt que, du côté des bâbys, on eut ainsi fait les préparatifs indispensables, on assaillit les hommes du gouverneur. Un esclave géorgien de ce dernier, Asad- Oullah, fut tué d’abord de cinq blessures; c’était un homme d’une bravoure remarquable. Un autre jeune homme appelé comme lui Asad-Oullah, fils du séyd Hassan, sheykh-oul-Islam, et de la sœur de Hadjy Dàdàsh, le négociant, fut aussi tué d’une balle. Du côté des bâbys, quelques hommes tombèrent et l’on fit prisonnier un certain sheykhy, renommé pour sa force corporelle et son audace. On l’amena aussitôt devant les deux moudjteheds, Aga-séyd-Mohammed, et Hadjy myr-Aboulkassem, qui, lui appliquant les prescriptions relatives à l’apostasie et à la révolte, le déclarèrent digne de mort. Le gouverneur fit exécuter à l’instant la sentence.

Cependant la nuit était venue, et chacun des deux partis, établi sur le terrain dont il avait pu s’emparer ou qu'il avait pu défendre, attendit le jour sous les armes.

11 faut s’imaginer une ville persane. Les rues sont étroites, d’une largeur de quatre, cinq ou huit pieds tout au plus. Le sol, qui n’est pas pavé, est rempli de trous profonds, de sorte qu’on ne saurait cheminer qu’avec des précautions infinies pour ne se pas casser les jambes. Les

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maisons, sans fenêtres sur la rue, montrent des deux côtés une continuité de murs, le plus souvent hauts d’une quinzaine de pieds et surmontés d’une terrasse sans garde-fous, quelquefois aussi çà et là dominés par ce qu’on appelle un balakhanèh ou pavillon presque à jour, qui indique d’ordinaire la maison d'un personnage riche. Tout cela est en terre, en pisé, en briques cuites au soleil, avec les montants en briques cuites au four. Ce genre de construction , d’une antiquité vénérable et qui , dès avant les temps historiques, était en usage dans les antiques cités de la Mésopotamie, est véritablement pourvu de grands avantages ; il est à bon marché, il est sain, il se prête également aux proportions les plus modestes et aux prétentions les plus vastes ; on en peut faire une chaumière à peine blanchie à la chaux ; on en peut faire au.ssi un palais, couvert du haut en bas d’ étincelantes mosaïques en faïence, de peintures et de dorures précieuses. Mais, comme il arrive pour toute chose au monde, tant d’avantages sont un peu compensés par la facilité avec laquelle de pareilles demeures s’écroulent sous le plus petit effort. 11 n’est pas besoin du canon; la pluie, si l’on n’y prend garde, suffit. C’est ainsi qu'on peut comprendre la physionomie particulière de ces emplacements célèbres où le souvenir et la tradition montrent des villes immenses dont on n’aperçoit plus rien que quelques débris de temples, de palais, et des tumulus semés dans la plaine. En quelques années, en effet, des quartiers entiers disparaissent sans laisser de traces, si les maisons ne sont pas entretenues.

Comme toutes les villes de Perse sont construites sur les mêmes données et formées des mêmes éléments, on peut se représenter Zendjân , avec son enceinte crénelée et munie de tours, sans fossés, ses rues tortueuses, étroi-

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tes et défoncées. Au milieu existait une sorte de citadelle grossière, nommée • Château d’Aly-Merdan-Khan. » Le second jour de l’insurrection, Moulla Mohammed-Aly s’en empara ; ce ne fut pas pour lui et les siens d’un médiocre avantage que de s’être ainsi pourvus d’un point d’appui.

Le troisième jour, les bâbys, exaltés par leurs succès^ firent un effort prodigieux pour se rendre maitres de la personne même du gouverneur. Le combat dura toute la journée ; mais leur chef, Myr Salèh, que Moulla Mohammed- Aly avait nommé colonel , ayant été tué par Abdoullah- Beg, cavalier nomade de Kenkawèr, l’attaque prit fin. Des deux côtés il y eut assez de morts sur le carreau , et on ne tenta rien de plus.

Le quatrième jour, les musulmans virent, avec une grande joie, entrer dans le quartier de la ville qu’ils occupaient, Sadr-Eddooulèh, petit-fils de Hadjy Mohammed-Housseïn-Rhan, d’Ispahan, à la tête des cavaliers des tribus du Khamsèh, arrivant de Sultanièh. Le lendemain encore et les jours suivants, les renforts affluèrent. Ce furent d’abord Seyd Aly-Khan et Shahbàr-Rhan, l’un de Firouzkouh , l’autre de Maragha , avec deux cents cavaliers de leurs tribus respectives; Mohammed-Aly-Khan Shahysoun , avec deux cents cavaliers afshars ; puis cinquante artilleurs avec deux pièces de canon et deux mortiers ; de sorte que le gouverneur se trouva pourvu de toutes les réssources désirables , et entouré d’un bon nombre de chefs militaires dont plusieurs avaient de la réputation. Mais ce n’était pas là précisément ce qui était fait pour lui plaire davantage. Tous ces grands gentilshommes des tribus sont, à la vérité, décorés de titres que l’on traduit par les appellations de général et de colonel; mais, en réalité, ce sont des chefs féodaux qui

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commandent souverainement à leurs hommes, et n’acceptent guère pour ces hommes et pour eux-mèmes que les ordres qui leur conviennent. 11 en résultait que si Émyr Aslan-Khan se voyait traité avec beaucoup de déférence, il se devait sentir aussi sous la tutelle des nombreux conseillers qui lui étaient survenus, et obligé de compter avec des amis qui, au fond, se considéraient comme ses pairs et même ses supérieurs. Cependant, on tomba d’accord de faire une attaque générale sur les barricades et les retranchements des bàbys.

Avec bien de la peine on réussit à forcer quelques rues et à occuper un certain nombre de cours ; mais on perdait du monde, et, en somme, après quelques jours de ce rude labeur, on s'aperçut qu’on avait gagné trèspeu de terrain. On résolut donc d’employer des moyens plus énergiques, et l'on creusa une mine sous un des points jugés les plus importants à reconquérir ; mais, comme on s’y prit mal pour combiner l'attaque avec le moment de l’explosion, on enleva la position, à la vérité, mais avec tant de morts qu’il eût presque mieux valu être repoussé. Néanmoins, on eut ainsi une sorte de bonne nouvelle à faire parvenir à Téhéran, en n’annonçant que la moitié de ce qui s’était passé. 11 était temps : le premier ministre, l’Émyr Nizam, extrêmement tourmenté et inquiet de ce qui allait advenir du bâbysme, avait besoin d’être rassuré. Il envoya encore des renforts et l’ordre d’en finir à tout prix. 11 défendait, d’ailleurs, d’acheminer des prisonniers sur Téhéran, et ordonnait de torturer et d'exécuter sur place tout ce que l’on prendrait. Une semblable injonction n’était pas nécessaire pour exciter les combattants. En Asie, comme en Europe, la guerre de rues a une telle puis-

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sance pour exaspérer de peur tous les instincts conservateurs de la vie, la terreur y est portée à un si suprême degré de tension, que la férocité, comme une conséquence naturelle , s’y développe plus qu’ailleurs. Les troupes royales n’avaient pas plus envie de faire grâce que les bâbys, et, soit dans un parti, soit dans l’autre, celui qui tombait aux mains de l’ennemi était assuré d’avance de son sort. Tous les jours on se battait, tous les jours on se tuait; mais les bâbys, bien que très-lentement, perdaient du terrain et reculaient. Une des journées les plus terribles dont le journal du siège fasse mention, est celle du 5 de Ramazan.

Moustafa-Rhan, Khadjar, avec le 15* régiment deShegaghy ; Sadr-Eddooulèh, avec ses cavaliers du Khamsèh ; Seyd Aly-Khan de Firouzkouh , avec son propre régiment; Mohammed-Agay, colonel, avec le régiment de Nasser, autrement dit le régiment du roi ; Mohammed- Aly-Khan, avec la cavalerie afshar; Néby-Beg, le major, avec la cavalerie de sa tribu, et une troupe des hommes de Zendjân restés fidèles , tout cela s’acharna, dès avant le point du jour, contre les ouvrages des bâbys. La résistance fut terrible , mais désastreuse. Les sectaires virent tomber successivement des chefs qu’ils ne pouvaient guère remplacer, des chefs vaillants, et, à leurs yeux, des saints : Nour-Aly, le chasseur; Bekhsh-Aly, le charpentier, Khodadad et Feth-Oullah-Reg, tous essentiels à la cause. Us tombèrent, les uns le matin , les autres le soir. J’ai vu à Zendjân des ruines de cette rude journée; des quartiers entiers n’ont pu encore être rebâtis et ne le seront peut-être jamais. Certains acteurs de cette tragédie m’en ont raconté sur place des épisodes. Us m’ont montré, en imagination, les bâbys montant et descendant les

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terrasses et y portant à bras leurs canons. Souvent le plancher peu solide, en terre battue, s’enfonçait; on relevait, on remontait 1a pièce à force de bras; on étayait le sol par-dessous avec- des poutres. Quand l’ennemi arrivait, la foule entourait les pièces avec passion, tous les bras s’étendaient pour les relever, et quand les porteurs tombaient sous la mitraille, cent concurrents se disputaient le bonheur de les remplacer. Assurément c’était là de la foi.

Dans cette journée, Moulla Mohammed-Aly , voyant qu’il fallait reculer, prit un grand parti : ce fut de faire une diversion en incendiant le bazar. Aussitôt que les musulmans virent les flammes s’élever au-dessus des voûtes de ces longues allées qui sont les artères des villes orientales, une grande partie quitta le combat pour aller éteindre le feu, et aussitôt les bâbys, profitant de cet avantage, ressaisirent non-seulement le terrain qu’ils avaient perdu ce jour-là, mais une partie de celui qu’on leur avait arraché les jours précédents. 11 n’est pas douteux qu’ils allaient se trouver les maîtres de la ville, si l’on n avait vu arriver tout à coup Mohammed-Khan, alors Beglièrbéghy et Myrpendj, ou général de division, devenu aujourd’hui Émyr Touman. 11 lit sa jonction avec les troupes déjà occupées dans la ville; il leur amenait trois mille hommes des régiments de Shegaghy et des régiments des gardes, puis six canons et deux mortiers. Presque en même temps entraient à Zendjàn , par un autre côté, Gassem-Khan, venant de la frontière du Karabagh; Aslan-Khan, le major, avec les cavaliers du Kherghan, et Aly-Ekbèr, capitaine de Khoy, avec de l’infanterie. Tous avaient reçu , chacun dans leurs pays respectifs , des ordres du roi et ils accouraient.

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Avec tant de troupes, les choses devaient aller mieux pour les musulmans. On occupa des points négligés jusqu'alors, et il ne resta pas aux rebelles un côté qui ne fût menacé. L’avssaut général commença.

Moulla Mohammed-Aly réussit à jeter le désordre dans le régiment du roi , en lui ménageant une ou deux occasions de piller, préparées exprès. Le piège réussit, et le régiment malmené, ayant perdu une vingtaine d’hommes, fut ramené par les bàbys. Pendant qu’il reculait, les autres colonnes d’attaque n’étaient pas plus heureuses, et le Beglièrbéghy, effrayé de l’aspect de la ville, des ruines accumulées et fumantes, de l’intrépidité des bâbys, de la rage de tout le monde, et surtout voulant, d’après ses instructions, en finir à tout prix, par quelque moyen que ce fût, mais le plus vite possible, le Beglièrbéghy chercha à négocier, et envoya un parlementaire à Moulla Mohammed-Aly.

Cette résolution devait parailre un peu inattendue et mémo étrange aux chefs (pii avaient jusqu’alors conduit les hostilités. Mais clic fut appuyée hautement par Aziz-Khan, aujourd’hui général en chef des troupes de l’Azerbeuljan, et alors premier aide de camp du roi : il passait à Zendjân , se rendant à Tiflis pour féliciter le grand duc héritier de Russie, à l'occasion de son arrivée dans le Caucase. Les deux hommes de cour pn^chèrent de concert la paix et la concorde ; et, afin de donner un témoignage éclatant des intentions toutes bienveillantes du gouvernement, aussi bien que des leurs propres, ils firent mettre en liberté un certain nombre de bàbys, pris les armes à la main et qu’on n'avait pas encore eu le temps de mettre à mort., Les ])aroles les [dus douces furent portées au chef des sectaires; on l’accahla de pro-

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messes et d’offres séduisantes pour lui, pour les siens, pour sa religion; on ne demandait de lui qu’une seule chose, c’était de consentir à discuter simplement, afin que l’on pût s’entendre et mettre fin à une guerre aussi inutile que désastreuse. Le propre frère du premier ministre, Mirza Hassan-Khan, qui, venant de l’Azerbeydjan, se pendait à la capitale, approuva, en passant à Zendjàn, ce que proposait le Beglièrbéghy, appuyé déjà du premier aide de camp du roi. On ne se battait plus, on se surveillait; un silence profond régnait dans les rues désertes; seulement des sentinelles, veillant partout, occupaient les hautes terrasses, le sommet des balakhanèhs, les coupoles des mosquées et le haut de ces conduits d’air, pareils à ce qu’on appelle sur les navires « des manches à vent, » qui servent à rafraîchir, pendant les ardeurs de l’été, ces appartements à demi souterrains, nommés zir-è-zémyns.

La trêve ne dura pas longtemps. A moins d’être plus simple qu’un enfant, on ne pouvait s’imaginer sérieusement que Moulla Mohammed-Aly irait se prendre à -la douceur exagérée dont les commissaires du roi venaient tout à coup faire parade. A la vérité, les Orientaux ont souvent de ces naïvetés, tant lorsqu’ils désirent tromper que lorsqu’ils s’empressent d’être trompés : c’est ce qu’en Europe on a la bonhomie d’appeler Yastuce des Asiatiques. Ce qui est ici certain, c’est que, après quelques passes de finesse, les deux partis comprirent qu’ils ne pouvaient ni s’arranger, ni se séduire, ni se jouer. 11 ne restait donc qu’à se reprendre corps à corps et à s’entre-détruire, et c’est à quoi on s’occupa de plus belle. Non -seulement l’acharnement fut plus exalté encore qu’on ne l’avait vu, parce que le Beglièrbéghy promet-

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tait, donnait, récompensait, mais aussi punissait avec une rigueur excessive la moindre apparence de relâchement, mais encore la cruauté arriva des deux parts à son point extrême. Si les musulmans s’y portaient avec frénésie, les bâbys ne leur cédaient en rien,' et on les vit inventer pour leurs prisonniers ce supplice de les brûler à petit feu avec des barres de fer rougies, appliquées successivement et lentement sur toutes les parties du corps. Au moment où le patient allait expirer, on lui tranchait la tête et on la lançait au milieu des troupes musulmanes.

Enfin, les menaces de la cour, les encouragements et les renforts se succédèrent avec une telle rapidité, il s’établit une disproportion si écrasante, quant au nombre et aux ressources, entre les bâbys et leurs adversaires, que le résultat final devint évident et imminent; la révolte allait être étouffée, et il ne se pouvait plus qu’elle ne le fût pas. Le régiment de Gherrous, commandé par le chef de la tribu, Hassan-Aly-Khan, aujourd’hui ministre à Paris, enleva le fort d’Aly-Mer^an-Rhan ; le 4® régiment força la maison d’Aga-Aziz, un des points les plus fortifiés de la ville et la réduisit en poussière; le régiment des gardes fit sauter le caravansérail, situé près de la porte d’Hamadan; il perdit un capitaine et assez de soldats par l’explosion, mais enfin resta maitre de la place. Ce qui animait admirablement les soldats, outre la peur, c’est que le butin était immense. Tout ce que possédaient les plus riches familles de la ville avait été successivement apporté et déposé dans les retraites fortifiées que Moulla Mohammed-Aly avait fait établir dans les quartiers tombés entre ses mains.

La situation était donc désespérée, et les bâbys savaient

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assez le sort qui les attendait. Alors vinrent les manifestations du fond des cœurs. Comme au château du She\ kh Tebersy, on vit des faibles qui devinrent des apostats et des transfuges; mais on en vit en très-jætit nombre et ils furent solitaires, point en troupe; ensuite il y eut des bâbys convaincus et fermes qui ne voulurent pas mourir; de ceux-là, une bande, composée de vingt-cinq hommes, se conjura pour se frayer un passage à travers les troupes royales. On cite là Nedjèf-Kouly, fils d’Hadjy Kazem, forgeron; c’était lui qui avait trava*illé aux deux canons de fer. Il y avait aussi Haydar, l’épicier, homme remarqué dans les deux camps par sa bravoure, puis Feth-Aly, le chasseur, et encore d’autres. Tous réunis, ils se précipitèrent sur les troupes royales, qui ne devinèrent pas leur dessein, les traversèrent jusqu’à la porte de Kazwyn, qu’ils franchirent, et, se jetant dans le désert, puis dans la montagne, ils réussirent à gagner Tharèm. De là, ils se dirigèrent sur Dizedj. Mais ils y furent saisis par les gens du village, qui, les ayant garrottés, les ramenèrent à Zendjân, où ils furent, les uns après les autres, et à des jours différents, torturés et tués. Ce n’était pas une fin qui put encourager d’autres bâbys à s’enfuir. Peut-être n’en avaient-ils pas d’ailleurs la tentation. Ce qui est certain, c'est que, de même encore qu’au château du Sheykh Tebersy, le nombre des déserteurs fut extrêmement faible, et celui des apostats presque nul.

Cependant, je le répète, rien ne pouvait être plus désespéré que la position des assiégés. Leurs principales positions et les plus fortes avaient été successivement enlevées. Il ne leur restait presque plus de vivres ni de munitions, tandis que leurs adversaires ne manquaient de rien. Us avaient perdu un grand nombre de leurs plus

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braves champions, et tous les jours ils en voyaient tomber d’autres, sans espoir aucun de les remplacer. Au contraire, à chaque instant, ils voyaient accourir, soit de Téhéran, soit de TAzcrbeydjan, soit d’Hamadan, de partout, des régiments de troupes régulières, des fusiliers des milices et des cavaliers des tribus.

Bientôt périrent encore deux zélés : Hadjy Ahmed, fabricant de peignes, et Hadjy Abdoullah, boulanger. Peu d’instants après, Moulla Mohammed-Aly, qui donnait des ordres et combattait au milieu de ses gens, dans le mémo lieu, eut le bras fracassé d'une balle et tomba à terre. On s’empressa de le relever ^t on le transporta dans une maison pour panser la blessure. Comme le faitétait arrivé au fort du combat, peu de personnes s'en étaient aperçues ; on résolut de le cacher, et de défendre la maison jusqu’à l’extrémité. Mais quelle résistance peuvent opposer des murs de boue et de briques séchées au soleil et qui n’ont aucune épaisseur? Les troupes royales, voyant les bébys se concentrer sur ce point et y opposer une rage extraordinaire de défense à leur rage d’attaque, s’acharnèrent d'autant plus. On traîna une pièce de canon et un mortier contre ces murs débiles, imbibés de sang et d’où partait une fusillade roulante. Bref, la maison tout à coup s’écrouUi ; ce qui était dedans, ce qui était dessus roula pèle-méle avec les poutres et les matériaux; il n’y avait plus rien qui tint, et ce rien, cependant, les soldats ne purent pas le prendre; ils ne parvinrent pas à en approcher; car la résistance ne fut ni ralentie ni moindre. Ils battirent donc en retraite et allèrent essayer d’autres efforts sur un autre point.

Au bout d'une semaine de souffrances, Moulla Mohammed-Aly comprit que sa dernière heure était arrivée.

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Non-seulement sa blessure s’était envenimée par l’impossibilité de lui donner des soins sérieux, mais il avait été roulé et contusionné de la manière la plus grave par la chute de la maison. Se voyant ainsi au bout de son rôle, Moulla Mohammed-Aly réunit ses partisans autour du tapis sur lequel il allait expirer; il les fit asseoir en cercle, et, au bruit du c-anon et de la mousqueterie , il leur donna ses dernières instructions. Elles ressemblaient fort à celles que le Boushrewyèh avait laissées à ses Mazendérânys.

Il les engagea à ne pas se laisser abattre par sa perte, et à tenir tête à l’qnnemi jusqu’à la fin. Il leur montra que ce n’était pas un exploit bien coûteux; car, en ce qui le concernait, lui, il allait renaitre dans quarante jours, et pour eux non plus, la mort n’aurait pas une rigueur plus longue. En parlant ainsi, il souriait et exhortait chacun à se montrer également gai et dispos , rien ne devant affliger, disait-il, dans les accidents si transitoires dont on était menacé. En causant de la sorte, il expira.

Ses amis l’enterrèrent avec les vêtements qu’il portait et mirent son sabre à ses côtés dans sa fosse. A peine avait-il cessé de vivre que le vjde terrible qu’il laissait se fit sentir par l’absence complète de commandement, et pourtant les circonstances ne permettaient pas de se passer d’une direction forte et rapide. On n’en avait plus. Les braves gens ne manquaient pas , ni les croyants fidèles; mais plus de tête suffisamment puissante, et l’on comprit de suite que l’on n’était plus même en état de vendre sa vie le prix qu’elle valait.

Les bâbys tinrent donc à la hâte un conseil de guerre tumultueux, à l’issue duquel les principaux personnages,

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Mirza Rizay, lieutenant du chef défunt; Souleyman, le cordonnier, son vizir; Hadjy Mohammed-Aly ; Hadjy Aly, de Shyraz, envoyé par le Bâb et blessé de telle façon qu’il expira peu après; enfin Dyn-è-Moharamed et Hadjy Kazem Geltoughy, écrivirent une lettre à Émyr Aslan- Khan et à Mohammed-Khan, le Beglièrbéghy, dans laquelle ils déclaraient que, si on voulait leur garantir la vie sauve, ainsi qu’à ce qui restait de leur monde, ils consentiraient à mettre bas les armes.

Les généraux de l’armée royale étaient si peu sûrs d’un succès que leur promettait leur prépondérance de forces, mais que leur déniait leur infériorité de foi et d’énergie, qu’ils s’empressèrent d’accepter les termes de la capitulation. Ils déclarèrent que non-seulement, comme chefs militaires, ils renonçaient à exercer aucun châtiment sur les bâbys, mais encore que, bien que la loi religieuse fût formelle et exigeât leur extermination, ils la feraient taire, de sorte que, à aucun point de vue, les vaincus n’avaient rien à craindre. Tous les engagements ainsi bien pris, bien compris, expliqués et écrits, les bâbys mirent le fusil sur l’épaule, et, sortant en foule, foule blessée, épuisée et souffreteuse, de derrière leurs barricades et leurs retranchements, ils se rendirent au camp royal.

Tout d’abord on demanda aux chefs ce qu’était devenu Moulla Môhammed-Aly. Ils répondirent qu’il était mort*, et, comme leurs interlocuteurs se montraient incrédules, ils indiquèrent le lieu de sa sépulture, en faisant observer qu’il était facile de se convaincre là qu’ils ne disaient que la vérité. Les généraux s’empressèrent de se rendre sur les lieux; on ouvrit la tombe, on trouva le chef bâby, couché paisiblement, avec soh sabre à son côté. Cette vue fit plaisir à Émyr Aslan-Khan, au Beglièrbéghy et à

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leurs familiers. Elle les fit rire, et, en m^me temps, elle produisit chez eux une excitation qui devint bientôt un retour de rage. On arracha le cadavre de son dernier lit; on le mit à nu, et, pendant trois jours, on le fit traîner, attaché par un pied, dans toutes les rues et les carrefours de Zendjàn, le montrant ainsi bien moins aux hommes (il n’en restait presque plus) qu'aux ruines béantes, témoins irrécusables, et que le dernier outrage ne faisait pas ' taire, de son courage intrépide ainsi que de sa foi. Quand il ne resta plus que des lambeaux de chair, on les abandonna aux chiens. Le butin que l'on put ramasser, dans les quartiers rendus par les bàbys, devint le partage du soldat, mais surtout des chefs. La ville était vide aussi bien que déserte. La fureur religieuse y avait promené le meurtre, rhiccndie et la destruction; la fureur déprédatrice y glana. 11 ne restait plus rien à faire aux troupes royales qu’à s’en retourner. C'était le troisième jour depuis la capitulation.

>\lors Mohammed-Khan, Beglièrbéghy, Émyr Aslan- Khan, gouverneur, et les autres commandants, dont la parole avait garanti la vie sauve aux bàbys, ayant réuni ces derniers en })résence des troupes, firent sonner les trompettes et befttre les tambours, et donnèrent ordre que cent soldats choisis dans chaque régiment missent la main sur les prisonniers et les rangeassent sur une seule ligne devant eux. Cela fait, on commanda de massacrer ces gens à coups de baïonnette; ce qui fut fait. Ensuite on prit les chefs, Souleyman, le cordonnier, et lladjy Razem Gelloughy, et on les souffla à la bouche d’un mortier. Cette opération, d’invention asiatique, mais qui a été pratiquée par les autorités anglaises, dans la révolte de rinde, avec cette supériorité que la science et l’intelli-

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