LE MONDE D APRÈS PLATON
clame que la science a pour objet le général, c'est-àdire cette commune notion qu'éveille un même terme dans lesprit de tous ^ Platon ne se métie pas comme son maître des forces de la pensée ; s'il en retient les préoccupations morales, c'est pourtant à l'explication de la nature qu'il travaille, cest à la découverte de Dieu qu'il s'avance, Ejv ôay, tt, vv/O- La nature n'est qu'un monde d'apparences, reflet des Idées, essences générales qui possèdent en elles, sous une forme supérieure, toutes les demi-perfections d'ici-bas : la plus haute est lldée du Bien, cause finale vers laquelle converge l'universalité des êtres, cause formelle qui leur communique à tous l'intelligibilité et la réalité. Et c'est elle que contemple et imite Dieu. Le Dieu de Platon est Dieu unique, démiurge ordonnateur et providence ; il réfléchit, il délibère et il agit ; mais il ordonne seulement une matière préexistante ; mais toujours il est distingué de l'Idée du Bien qui trône solitaire au sommet des essences. Dans le Dieu de Platon, d'Anaxagore et de Xénophane, on reconnaît sans trop de peine l'Ame divine de la Nature que chantaient les poètes : les exigences nouvelles de la
' Sur le détail de la dialectique socratique, cf. Boutroux : op. laïuL, 46-63. « La forme extérieure en est le dialogue avec certains traits particuliers, lironie, la maieutique, le rôle capital assigné à la possession de soi et à l'amour. Le fonds logique, c'est la définition et l'induction : il vise à substituer à des opinions aveugles des maximes réfléchies : la définition exprime l'essence générale qui est l'objet de la science ; l'induction qui découvre cette essence générale, suppose l'observation, l'analogie, la discussion. »
conscience morale et de la pensée scientifique ont modifié sa physionomie sans transformer son essence.
11 était réservé à Aristote ^ d'opérer la synthèse de tout ce mouvement d'idées et de le transmettre à l'avenir. «Sil est vrai qu'en certains hommes s'incarne parfois le génie d'un peuple, et que ces vastes et puissants esprits soient comme l'acte et la perfection oij tout un monde de virtualités trouve son terme et son achèvement, Aristote, plus que personne, a été un tel homme : en lui le génie philosophique de la Grèce a trouvé son expression universelle et parfaite )) ; par lui, tout le patrimoine scientifique accumulé en Orient par plusieurs siècles de labeur a été sauvé de l'oubli. L'universalité, tel est, en effet, « le premier caractère de l'œuvre d'Aristote. Théorie et pratique, métaphysique et science d'observation, érudition et spéculation, la philosophie d'Aristote embrasse tout. Elle est, ou elle veut être, le savoir, dans sa totalité. Plus nette que chezPlaton, plus générale que chez Anaxagore et Démocri te, se déQraf>'e chez Aristote l'idée de la science... : c'est l'ambition de pénétrer jusqu'à l'essence et à la
* Aristote [384-322], discii)lc de Platon, précejDtcur d'.Vlexandrc de Macédoine, ouvre à Atlièncs vers 334 Técole péripatéticienne. Cf. E. Boulroux : Eludes dlnsloire de la philosophie [Paris, 4'iOl, 2« éd.], 95-209; Piat : Avis la le, 1903; Ravaisson : Essai sur la Métaphysique dWrislote, I. I*aris, 1837 ; Zellcr : Die Philosophie der Griechen, II, 2. Lcipzifj:, 1879 ; et le manuel d'Ueberweg. Pour plus de détails, cf. Schwab: liibliographied'Anslole. Paris, 1896.
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cause des choses^ ». Il aborde tous les domaines et partout il marque son empreinte; partout « il cherche ridée dans le fait, le nécessaire et le parfait dans le contingent et l'imparfait ; partout il travaille à substituer aux données fuyantes de Tobservation sensible des conceptions fixes et des définitions... Il est observateur et il est constructeur : d'une manière générale, il allie et combine intimement létude scrupuleuse des faits et l'effort pour les rendre intelligibles. Les faits sont pour lui le point de départ, mais il ne s"y lient pas : il cherche à en extraire les vérités rationnelles qu'il sait d'avance y être contenues... Le plus souvent, et surtout quand il s'agit de choses métaphysiques ou morales, avant d'aborder l'étude des choses en ellesmêmes, il recherche et discute toutes les opinions qui existent sur la matière... L'histoire n'est pas pour lui une fin dernière, quoiqu'il ait au plus haut degré la curiosité des faits, mais elle est un moyen indispensable. Elle fournit à l'esprit les matériaux sans lesquels il s'agiterait dans le vide. Aristote s'est livré à des études historiques approfondies dans tous les domaines de la science ».
Comme il vise à connaître les faits en tant qu'ils sont et en tant qu'ils doivent être -, il est conduit à déter-
' Boutruux : loco citato, 107, 11^-113. Dans tout ce paragraphe, je résume, ou je cite textuellement, l'étude de E. Boutroux citée plus haut.
- Sur la logique d'Aristote, cf. les Catégories, les Analytiques (premiers et derniers)., les Topiques.
miner « les conditions sous lesquelles l'esprit conçoit quelque chose comme nécessaire » et donc à considérer la science dans sa forme. Il distingue les instruments de la pensée et leur rôle. Les prédicables ou universaux \ les catégories -ouclasses des mots et des choses — car jamais il n'a douté quil y eût « proportion et accord entre la pensée et 1 être», — les rapports logiques tels que lidentité ou la contradiction ; les propositions * et le raisonnement syllogistique tel quil l'a créé % tels sont les instruments de la science. Elle est constituée par la démonstration qui repose et sur les rapports logiques et sur les principes propres au sujet ^ : ces principes sont des virtualités qui sommeillent dans lesprit et que l'expérience fait passer à l'acte. Mais beaucoup de faits naturels — ceux qui ne se répètent pas toujours — ne comportent pas la science : ils ne peuvent être conçus comme nécessaires. Ils constituent le domaine de la dialectique ou
' Genre, espèce, différence, propre, accident.
-Essence, quantité, qualité, rapport, lieu, temps, silualion, manière d'être, action, passion.
^ Affirmatives ou négatives, universelles ou i)articulières. « Seules, elles comportent vérité ou erreur. )>
^ Lui-même nous le dit. S'inspirant des matliémaliques, il a adapté aux notions qualitatives des rapports de grandeur. — L'induclion, pour Aristote, est un cas particulier de syllogisme. Elle vise à une classification naturelle des êtres et des faits, rend possible la prédiction, fournit de véritables lois. Mais cette possibilité de prédiction est limitée : les genres sont radicalement séparés les uns les autres.
■"' Par exemple le continu inhérent à retendue ; le discontinu inhérent au nombre.
MÉTAPHYSIQUE d'ARISTOTE 149
logique du probable, qui prend son point d'appui, non dans une définition nécessaire en soi, mais dans une opinion vraisemblable. Des choses fortuites il n y a aucune science, daucune manière.
Sil ny a de science que du général, il nest que des êtres individuels'. La science des individus est néanmoins possible, en tant que la science en acte est distincte de la science en puissance ; cette science en acte qui a pour objet lindividu s'obtient par une intuition et suppose l'expérience. Tous lesélres individuels donnés sont sujets au devenir, et le devenir requiert Yexistence de quatre principes : 1° une matière ou substrat, théâtre du changement, cest-à-dire de la substitution dune manière détre à une autre ; 2^ une l'orme ou détermination; 3° une cause motrice ; 4° un but. Ainsi les principes d'une maison sont : « le bois comme matière, lidée de la maison comme forme, l'architecte comme cause motrice, et l'habitation à réaliser comme but. » Mais ces quatre principes se réduisent à deux : laynatière qui n'est ceci ni cela, qui peut devenir ceci ou cela ; la forme qui « est ce qui fait de la matière une chose déterminée (-:66s -•.). Elle est la perfection, l'activité, l'àme de la chose ». Il est entendu, du reste, que cette opposition est relative. « La matière absolument indéterminée n'existe pas... elle a une disposition à recevoir la forme, elle la
' Sur la métaphysique dAristote. cf. .la coUeclioa de ses notes, faite sans doute peu après sa mort [publiée sous le titre de Métaphysique dans l'édition dAndronicos : 14 livresj.
désire. La forme iiest plus quelque chose d'hétérogène par rapport à la matière : elle en est l'achèvement naturel. La matière est puissance, et puissance capable de deux contraires déterminés. » La forme est acte. Et le passage de la puissance à l'acte n'est pas la juxtaposition d'éléments préexistants : c'est une création absolue, spontanée, d'être et de perfection. L'être soumis au devenir ne dérive donc ni de l'être ni dunon-étre, mais de l'être en puissance, intermédiaire entre l'être et le non-être. — Mais « Véh^e qui devient ne trouve son explication dernière que dans un être éler^ nel. Déjà l'existence de Dieu se prouve, d'une manière populaire, par la perfection graduelle des êtres, par la finalité qui règne dans la nature. Elle se prouve scientifiquement par lanalyse des conditions du mouvement ». Le mouvement, c'est-à-dire la relation de la matière à la forme, est éternel, puisqu'éterncl est le temps. « Mais qui dit mouvement, dit, par là même, mobile et moteur. Donc le mouvement, en tant qu'éternel, suppose un mobile éternel et un premier moteur immobile. » Celui-là est le ciel, celui-ci Dieu. On peut dire encore : « l'actuel est toujours avant le potentiel. Le premier, dans l'absolu, n'est pas le germe, mais l'être achevé. De plus, lactuation ne saurait se réaliser si l'acte pur n'existait déjà. Dieu est cet acte pur » ; « le conditionné suppose l'inconditionné. » Acte pur, inconditionné. Dieu est exempt d'imperfection. « Il est la Pensée ayant pour objet la pensée et elle seule. » Il meut, sans le connaître — ce serait déclioir — le
PHY.-IQUE d'aRISTOTE 151
monde impartait : suprême désirable, suprême intelligible, il est le terme des désirs obscurs qui agitent le monde. C'est dire quil lui est transcendant et logiquement antérieur.
« L'effet immédiat de l'action divine, c'est le mouvement rotatoire de l'ensemble de l'univers, d'oi^i résultent les mouvements ou changements des choses périssables. » Ce mouvement de l'univers corporel est spontané : la nature tend toujours, et d'elle-même, vers le meilleur. C'est une cause, agissant en vue d'une fin ; cause éternelle, comme Dieu même, conspirant avec lui pour faire toujours, autant qu'il est possible, « ce qui doit être le plus beau ». La physique est la science des êtres corporels, dont l'ensemble constitue la nature, en tant qu'ils sont sujets au mouvement, soit au mouvement local f'-popà), soit aux mouvements dérivés, combinaison i à/.Ao-co':':), naissance ou disparition des corps composés .(^évs':'.; et ç^^ci), croissance ou décroissance laoçY,^-.; et ç6(c;!.;). Les substances, en effet, se combinent et se transforment; elles donnent naissance à des composés spécifiquement distincts, comme ces composés se résolvent eux-mêmes en substances élémentaires (terre, eau, air, éther). La raison de ces transformations, c'est la disposition de la matière à se dépouiller d'une forme pour en revêtir une autre sous l'action du milieu ambiant (^Tfor,?-.:; ; et c'est aussi l'inéluctable finalité qui est la loi de la nature. — Les corps se divisent en deux classes distinctes, ainsi que le suggère l'obser-
vation : les corps célestes et les corps terrestres. Les corps célestes sont doués du mouvement local le plus parfait, à savoir le mouvement circulaire, tandis que les corps terrestres ont pour propriété le mouvement rectiligne. Puisque le mouvement circulaire est uniforme et que le changement sul)stanti(»l suj)pose une certaine opposition entre le point de départ de la transmutation et son terme, il est clair que les corps célestes sont immuables, incorruptibles et impérissables, soustraits à la passion, à la croissance et à la décroissance : leur substance élémentaire est l'éther. Les corps terrestres, au contraire, sont cliangeanls et périssables ; opposés entre eux par leur mouvement connatureb ensuite par leurs qualités sensibles (chaud, froid, sec, humide), les quatre éléments expliquent le processus deleur naissance et de leur disparition K
* D'^p^^s do Wiilf : Ilisloire de la philosophie médiévale, 72 (l'e éd., 4900). Sur la j)Iiysi(iiio d'Aristotc. cf. los 8 livres do la J^hysique, les Irailôs de la f/éiiéralion, du Ciel, de l'âme, dos Météores...
On prendra une idée plus prôcise de cvWc science naissante en considôrant sadémarche dans un domaine délerminé. Je choisis a slalique. dont P. Duhem vient de retracer l'histoire, quasi inconnue jusqu'à ccjour[/.e.9 Qrirjines de la Slalique. Paris, 1905- 190G. '1 vol. in-S". — Cf. aussi, du même : Eludes sur Léonard de Vinci, I, 190ti. Paris). Aristole conçoit solidairement les lois de l'équilibre et los lois du mouvement : un mécanisme est en équilibre quand il n'est pas en mouvement : et voici l'axiome qui domine tout son système : « la mémo puissance qui meut un cortain poids avec une certaine vitesse jjout aussi mouvoir un i)oids K fois plus grand, mais avec une vitesse K fois moins grande » [Cf. de Cœlo. V. [i. éd. Didot, II, 414 : et Physique, VII, 51- A moteur égal, les vitesses de douxcorjis sont inversement j)ro|)ortionnollosà leurs poids : les vitesses qui animent dou.x poids inégau.x. suspendus aux doux bras inégaux d'un lovioi', sonl entre