CHAPITRE V
LA RELlij[ij-\ JUIVE
B. — Les Prophètes.
Avec plus de vigueur, avec plus de succès que les « Justiciers », les Rois et les Prophètes restaurent et développent la tradition mosaïque. Le peuple de lahvé se ressaisit, réagit à l'intérieur contre les Cananéens qui tuent sa foi, réagit au dehors contre les ennemis qui ruinent sa terre. La Royauté et le Prophétisme attestent à la fois la vitalité nouvelle de ses vieilles traditions.
L épanouissement de la civilisation palestinienne sur la côte phénicienne et dans le royaume hébreu coïncide avec 1 époque assez courte que limitent l'éclipsé de l'antique empire égyptien et 1 aurore du nouvel empire assyro-chaldéen. Et comment s'en étonner, si la Palestine est le chemin qui de l'Euphrate conduit au Xil, et s il est aussi nécessaire d'y dominer pour les Thoutmosis ou lesRamsès que pour lesTéglath-Phalasar et les Nabouchodorosor? Tandis que Tyr ressuscite la confédération sidonnienne et colonise la Méditerranée occidentale comme celle ci colonisait, aux xiv^ etxni® siècles, la Méditerranée orientale, les tribus d'Israël
214 L\ RELItîION^^IYE
tentent nn suprême effort pour s'iirmc lier à 1 anarchie qui les livre, épuisées, à leurs voisins. Les Philistins^ viennent de les écrasera Apliec. lorsque, poussées par Samuel, elles décident de mettre à leur tète un roi unique; aucun Juif n"a été à pareil honneur. Saiil^, de la tribu de Benjamin, est désigné, sacré, acclamé : il balaye la Terre Sainte des ennemis qui Tinfestent ; mais, après de longues années, il est rejeté par son peuple pour avoir désobéi à lahvé ^ Et David
' Los Philistins sont un de ces i)cuples de la mer qui. venus d'Asie Mineure, des lies de la mer Egée et de Grôce, troublèrent si fort rilgypte : ils s'établirent vers 4220, avec lagrément de Ramsès III, en Syrie du sud, vers Raphia et Joi)pé. On les appelait l'oulasaté [Maspéro : Histoire, II, 402: Lagrange : Livre des Jurjes. 26*2]. Ils disputent aux Hébreux la conquête de Canaan.
- 1050-1010. Lidée de royauté se fait jour quand Israël est devenu sédentaire, au temjys de (Jédéon, l'ennemi de Baal et le vainqueur des Madianitcs. Si lui-même refuse le pouvoir, Al)imelek, son fds, se fait nommer roi de Sichem (Naplouse) par les Israélites et les Cananéens réconciliés. Mais il est aussitAI combattu (par Gaal), et bientôt renversé [Jiu/es, 6-9. Lagrange : op. laiul., 118-184]. L'apologue de lotliam exprime clairement la répulsion d'Israël pour la royauté [Jttfjes. 9, 8-l.j] : ce sont les inutiles et les plus vils qui la désirent.
-• Sur l'histoire de la royauté juive, cf. la bibliographie p. 183. n. et Benzinger : Die Biicher der Kônifie. Friburg, 1891: die Jiiicher der Clironik. Tiibingen. 1901: Smith : A cvitical... commetilary on tlie hook of Samuel. Edinburg, 1899.
La principale source de 1' « liistoire des rois est fournie par les i\ni\\vi^ livres des Rois [on des /îè^/ie.ç; on appelle parfois les deux premiers le ou les livres de Samuel) : ils sont tous dominés par l'idée que la prosj)érité nationale d'Israël dépend de sa fidélité à I?.hvé. Le livre I raconte l'histoire de Samuel, de Saul et de David (avant son avènement) : le livrell. le régne de David; le livre III, le règne de Salomon et de ses successeurs jusqu'à Josaphat (en Juda\ et Ochozias (en Kphraïm) : le livre IV l'histoire de Juda et d'Ei>hiaim dej)uis Ochozias et Elie. .loram et Athalie juscpi'à la des-
LA ROYAUTE JUIVE 21 o
]ui slilcîmIc '" qui transforme k'S tribus en un royaume organisé : aidé de Joab, il enlève aux Jébuséens
traction de Jérusalem par Nabouchodorosor. — Les deux premiers livres (= le livre de Samuel] sont, ce semble, une compilation de deux histoires parallèles, rédigées, Tune dans le royaume de Juda (J), l'autre dans le royaume d'Ephraim (El, au cours du vin» siècle; elle a sans doute été retouchée par un élève des prophètes au vn*' ou au viip siècle. Les deux derniers livres sont certainement une compilation de plusieurs documents dont les principaux sont : a) les Acles de Salornon ; b) les Annales cFhrai'l : c) les Annales de Juda; la compilation date de la fin du \w siècle: elle a été prolongée et retouchée au temps de l'exil.
Une source secondaire est fournie par les deux livres des Chroniques (ou des Paralipomèness qui racontent l'histoire d'Israël depuis Adam jusqu'à ledit de Gyrus. 338. Ces deux livres ont été compilés au cours du v^. du iv ou du iif siècle : sans doute le livre d'Esdras-Néhémie ne formait-il avec les Chroniques qu'un seul et même livre. L'auteur, quel qu'il soit, envisage surtout la Loi comme un code de prescriptions rituelles: son esprit est strictement sacerdotal. 11 ne s'intéresse qu'au royaume de Juda et particulièrement à la maison de David. Il veut manifestement raffermir la restauration d'Israël en montrant l'identité de l'Église postéxilienne avec l'Israël d'autrefois. [Son édition du livre des Itois semble avoir été divisée en sections, désignées chacune par le nom d'un prophète.] Sur ses sources, cf. Gautier, II, 314. Au fond, les Chroniques se rattachent à la littérature des midrasch.
Sur les Prophètes, indépendamment des ouvrages généraux cités supra p. 184. n.. cf. Reuss : Les Prophètes, 1876 : Bruston : Histoire critique de la littérature prophétique, 1881 : Robertson Smith : The prophets of Israël and their place in hislory to the eif/ht cenfury, lS^-2: Maignan : Les Prophètes, 1893: Cornill : Der israelitische Prophetisrnus, 2^ éd.. 1896: Kraetzschmar : Prophet und Seher im alten Israël. Tûbingen, 1901 : Kittel : Profetie und Weissar/un'j, 1899 ; Wildebœr : lahvedienst und VolksreliQion in Urai'l. Friburg, 1S99: Davidson : OUI Testament prophecy. Edinburgh. 1904: Kirkpatrik : The doctrine of tfie Prophets. 3«éd.. 1901: Réville : Le prophétisme hébreu j:, 1900; et Annales de philosopliie chrétienne, mai 1906,
216 LA- REUGION JUIVK
Uru-Salim, leur place forte, il s'y établit, il en lait la capitale de son Ktat ci se tourne contre les Philistins qu'inquiète la monarchie rivale; il les écrase, ainsi que les Moabites. Les Ammonites mutilent ses ambassadeurs : il court à eux, et, malgré le secours qu'ils rencontrent auprès des Syriens et des Iduméens, après une guerre longue et acharnée, il bris<i complètement leur puissance : ses voisins deviennent ses tributaires. C'est le rôle de Salomon ^ d'ajouter à la force de ce royaume le prestige de la richesse et l'éclat des constructions fastueuses. Il élève à lahyé, après se})t années de travaux, le Temple que David n'avait pu construire et dont le luxe devient légendaire. Il transforme Jérusalem, bâtit ou relève Ilasor, Mageddo, Gazer, Palmyre, ouvre sur la mer Piouge le port d"Asiongaber d'où partent les flottes pour Ophir-, tandis |
qu'il protège les caravanes qui relient son royaume à Tyr et à IKuphrate. Il fait entrer Israël dans le cercle des nations civilisées. Par malheur, à sa mort % la prospérité d'Israël décline. L'égalité des conditions, la simplicité primitive des mœurs disparaissent ^ Grisé
- Arabie du sud ou Inde.
•* C'est à ce moment qu'il convient d'envisager la révolution qu'a entraînée pour les Bcnû- Israël leur établissement ix Canaan. Ils habitent un territoire d'environ 16.000 k(]; la |)()|)iilation totale est sans doute un peu inférieure à un million (d'après Buhl) ; l'usapfe de l'argent est connu depuis les temps les jilus anciens, bien (pie la monnaie soit postérieure ù la capti- \ilé. — 1. La vie sédentaire et agricole se substitue à la vie
>ALOMON 217
par les richesses, détourné de lalivé parles séductions de la Phénicie à qui l'unissent d'incessants rapports, Israël est de plus la victime de ses rois. Car la grandeur de Salomon et de David n'a pas voilé leurs crimes aux yeux de rÉternel; Salomon surtout sest laissé séduire par l'étranger, et ses débauches ont scandalisé son peuple; c'est un despote oriental. Les Hébreux n'ont accepté qu'en frémissant, sous la pression des circonstances, le joug- d'un monarque ; le fils de Saul,Isboseth, a tenu longtemps David en échec ; Absalon a trouvé contre celui-ci de nombreux partisans; à peine Salomon a-t-il disparu qu'un schisme disjoint le royaume.
Roboam, son fils, insulte à Sic hem les notables des tribus du nord; Ephraïm, la plus puissante, et qui se vante de descendre de Joseph, le sauveur des autres
nomade et pastorale [I. Rois, 11, 5: III. Rois, 19, 19], l'élevage demeurant toujours une branche importante de léconomie sociale [I. Rois, 25. 2: II. Rois, 13, 23...]; — 2. La solidarité familiale desserre ses liens en raison de l'importance prépondérante que prend la propriété foncière, qui est toujours propriété privée: la vie municipale apparaît : les Anciens du bourg font concurrence aux Anciens de la tribu; — 3. Jérusalem exerce une grande iniluence [G. Sorel : Le système historique de Renan, II] : elle suscite la naissance d'une classe de fonctionnaires [le makzir, le secrétaire, le chef des gardes, etc.], et d'une classe de commerçants et d'industriels ; elle provoque un essor de la richesse, qu'accompagnent des exactions odieuses, Téclosion de révoltes, la disparition des petites propriétés \Michée, 3, 1 : Isa'ie,3, l.o: 1,17, 28 : 5, S. etc...]. [Voir aussi Buhl-Cintré, 29-34 : 66-73 : 188]: — 4. J'ajoute dcu.x traits qui résument toute cette évolution : l'égalité disparait et le pauvre hait le riche: la situation de la femme se relève, dans le fait, sinon dans le droit [II. Rois, 14. 1: I. Rois^ 9. 11 ; 25. 23...].
2i8 XÏ-A. RELir.ION JUIVE
lils (le .lacob, trouve l'occasion toujours cherchée de se soulever contre Juda, auquel le vieux patriarche a donné le (h'oit d'aînesse ; soutenu par l'Kgypte, Jéroboam se met à sa tète et réunit en un royaume séparé les neuf tribus du nord. L'apostasie religieuse suit la séparation politique : le culte des veaux dor remplace le culte de lahvé. Mais lahvé se venge ; la famille de Jéroboam est massacrée par Baasa ; et, lorsque ' Omri fonde dans la cité nouvelle de Samarie une dynastie qui s'éloigne, elle aussi, et |)lus encore-, de lalivé, lalivé déchaînesurclle, fléau vengeur, les armées assyriennes. Le fils dOmri, Achab, a épousé Jézabel, la nilc du roi de Sidon ; il est écrasé à Karkar par Salmanasar II ', sa famille est détruite : le prophète Klie sacre Jéhu. L'enfant de Jéhu, Joachaz, revient pieusement au culte national, lalivé le récompense, lui et ses successeurs, Joas et Jéroboam II, en leur donnant la paix, quelquefois la victoire. Mais voici que, malgré Amos et Hosée, Ephraïm s'éloigne encore de son Dieu : la maison de Jéhu est détruite à son tour*. Téglalli- Phalasar II oblige Manahem à lui i)ayer tribut, écrase Pliacée et son allié le roi de Damas, lui enlève la Gali-
' Au (Irliut (lu i.\'^ siècle.
■ l»('lt e( Loisy voiont dans lo cullo dos voaiix d"or« unofornio rîrossiôro... du (Mdto do Inlivô » pluUM (|u"uno aposinsio pr(»|>rrnionl dito IPcIt, n', 100. —Revue a)H/lo-ro)iimne, III, 3'.)8|. Au syniholo (]e l'archo. roslô dans lo royauiuo du sud, lo loyauino du nord subsliluo le syndîoh^ du voau d'iu'.
3 En 8o4. Jéhu est sacré en Si2.
' Par Solum vers 763.