‹ Les reliques et les images légendairesChapitre 5 sur 10 · PARTICULIER DE LA CÉLÈBRE DENT VÉNÉRÉE · texte numérisé non relu

PARTICULIER DE LA CÉLÈBRE DENT VÉNÉRÉE

a Ceylan

La première de ces dents est l’objet de la vénération des dieux (Trâyastrimçats).

La seconde est vénérée dans la capitale du Gandhàrâ.

La troisième dans le pays des rois de Kalinga (1).

(1) J. Gerson da Cuxha, Mémoire sur la dent relique de Ceylan, dans Annales du Musée Guimet, in-4, t. VII, pp. 397- 484, spécialement 432-484.

La quatrième est honorée par un roi de Nagas.

C’est la troisième qui est actuellement vénérée à Ceylan. Son histoire mérite d'être brièvement contée (1).

La canine supérieure gauche de Çakya fut recueillie par son disciple Khêma, et portée par lui dans la ville de Dantapura (ville de la dent), capitale du royaume de Kalinga. Elle y resta huit cents ans, mais au bout de ce temps, excité par les réclamations et les plaintes des brahmanes que le roi de Kalinga avait expulsés, le roi de Pàtalaputra (Pâtna ) Pàndu envoya une armée pour s’emparer de la précieuse relique. Dès qu’il l’eut en sa possession, il essaya de la détruire. Il la fit jeter dans une citerne remplie de charbons ardents : du puits sortit un lotus éblouissant au sein duquel brillait la dent sacrée ; c’est là, parait-il, l’origine de la célèbre formule : Om mani padme hum, qu’on peut traduire : « Le joyau est dans le lotus ». Alors Pàndu la fit plonger dans un marais putride, mais le marais fut purifié et la dent demeura intacte. Irrité de ces échecs le despote la fit enterrer ; elle reparut au jour sous une fleur de lotus d’or; il la fit battre par un marteau puissant avec une enclume de fer: elle s’y incrusta

(l)Le Lalila Vislara, môme édit., 1. 389 et 398.

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sans être altérée. Après d’autres tentatives infructueuses, le persécuteur se convertit et renvoya la relique à Dantapura. Mais elle n’y était plus en sûreté ; de nouveaux ennemis vinrent pour s’en emparer et le roi de Kalinga prit parti d'en faire présent au roi de Ceylan, Mahasena, vers l’an 910 de J. -G. Il la lui envoya par sa fille Hemâmâlà et son gendre Dantakumarâ déguisés en brahmanes. Déposée d abord à Anuradhapura près du rejeton de l’arbre sacré, elle fut transportée à Kandy en 1268. Elle y devint l’objet d'un tel culte et d'une telle vénération que lorsqu’en 1560 les Portugais s en emparèrent à Jaffna, le roi de Pégou fit ollrir au viceroi, Constantin Bragance, trois cent mille cruzades (un million de francs) pour le rachat de la précieuse relique. L’offre du roi de Pégou fut dédaigneusement refusée à 1 instigation de l’archevêque de Goa, Gaspard de Leon Pereira. Le prélat crut devoir opérer lui-même contre cette idole païenne : il la pila de sa propre main jeta la poudre qu’il obtint dans le feu et les cendres dans la rivière en présence d une foule considérable.

La mesure fut inefficace. Les bouddhistes affirmèrent que la relique détruite par les Européens n’était qu’une copie, un fac-similé de la dent authentique du Buddha. Soigneusement

sauvegardée, celle-ci avait été transportée au Pégou, d’où elle revint à Ceylan à une époque plus tranquille.

En 1815, la relique tomba avec l ile de Ceylan en la possession de l’Angleterre. En 1818 pendant une rébellion contre les Anglais elle fut enlevée par les prêtres chargés d'officier dans le sanctuaire. Enfin elle fut définitivement livrée à l’Angleterre en 1825.

Le major Forbes qui la vit le 28 mai 1828 dit que c’est un morceau d’ivoire décoloré, légèrement courbé d’à peu près deux pouces de longueur et d’un de diamètre à sa base 1 . En 1858 lors de l’exposition en l’honneur de la délégation birmane qui vint en prendre une copie, un témoin oculaire la décrit ainsi : « Le morceau d’ivoire est à peu près de la dimension du petit doigt; il est d’une belle couleur jaune fauve, un peu courbé vers le milieu et plus gros d'un bout que de l’autre. Au centre du gros bout, qui est censé la tête de la dent, on remarque un petit trou où l’on pourrait introduire une épingle; à l’extrémité opposée, qui passe pour la racine de la dent, une trace d’érosion semble indiquer qu’on a enlevé un fragment de la relique.

« A voir la direction transversale des veines

(1) Forbes, Eleven Years in Ceylan, I, 293.

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de l’ivoire on pourrait aisément établir que c’est là un simple morceau de dent, et nullement une dent complète dans toutes ses parties (1). » Goblet d’Alviella qui la vit plus tard déclare que cette relique lui semble une dent de tigre (2).

Le temple bouddhique où la relique est conservée a paru mesquin à certains visiteurs (3) ; mais ceux qui ont assisté à l’adoration, dans un esprit de sympathie, en ont emporté un souvenir ineffaçable. Ecoutez André Chevrillon :

« Dans l'oratoire bouddhique, tout était clos, secret, mais plein de rayons, comme un cœur, i plein d’une vie tendre et chaude qui affluait du dedans et se concentrait là, sur elle-même, avec lia senteur des fleurs et des fumées, les lueurs i de l’or, la jaune lumière tremblante et pure de Itoute clarté du jour. Cette petite chambre était I l’un des foyers du vieux mysticisme humain ; •celui de l’Asie bouddhique y brûlait; des âmes •d’Indo-Chine et du Japon venaient s’endormir à tsa chaleur. Les murs eux-mêmes semblaient (dégager de glorieuses effusions : vieux marbre jjauni comme celui qui luit sourdement autour

(1) J. Barthélemy Saint-Hilaire, le Bouddha el sa religion, IP., 1866, in-12, pp. 421-422. Cf. ibid, pp. 317, 321, 417 à 423.

(2) Goblet d’Alviella, Inde et Himalaya, pp. 90-94.

(3) Mgr Laouënan, Lettres sur l'Inde, Paris, 1893, in-8, pp. 51-

du sépulcre adoré de Jésus, marbre poli, attiédi par l’âge et le contact des mains, des corps, d’aspect mol et comme imprégné de la tendresse des prières, comme pénétré du fluide humain. Enfin des substances précieuses et douces qui ne servent pas d’ordinaire aux architectures, mariées à ce marbre devenu pareil à l’ivoire, aidaient à nous envelopper de surnaturel et de sacré. Les hauts rectangles vides, et celui dont l'ouverture encadrait le sanctuaire étaient sertis de bandes successives d'or et d argent et de véritable et vieil ivoire, et ces matières ductiles, ciselées en bordures de feuillages semblaient fondre en se pénétrant; la légère, la pâle candeur de l’argent Huait imperceptiblement dans la pâleur plus chaude de l'or à demi dédoré, dans la mollesse veinée du tendre ivoire ; les reflets des creux et des reliefs jouaient et se mêlaient; cela semblait immatériel et sans poids ; on eut dit que, de la tremblante lumière épanchée par les cierges, une onde s’était prise pour toujours aux arêtes des grandes baies rectangulaires et flottait alentour, et l'on pensait aux lieux saints de l'ancien Orient, au temple de Salomon, aux naos chryséléphantins, aux légendaires chapelles où l'ivoire et les métaux précieux s’unissaient au santal de l’Inde et de l'Arabie. Ce rideau de soie que les acolytes

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maintenaient écarté au-dessus du jubé d’argent, c’était le zaïmph des mystères phéniciens. Par de là scintillaient le sacraire, les cassettes, la châsse, les plats et les vases d’or, et tout cet or était ponctué de pierreries : émeraudes, topazes, saphirs, pierre de lune, rubis, brûlant en feux multicolores dans l’ombre, achevant par leurs musiques secrètes de nous ravir à la terre et «de nous dissoudre le réel (1). »

Il est donc incontestable que ce morceau «d’ivoire que beaucoup tiennent pour être une !rdent du Buddha reçoit un culte incomparable. Kl n’est pas douteux, d’autre part, qu’on ne peut croire raisonnablement qu’il s’agisse là véritablement d’une dent de Bhagavat.

Pour la dent qui fut vénérée à Ceylan avant l’être détruite par les Portugais nous savons qu’elle passait aux yeux de certains pour la dent H*un singe (2).

« Dans la tradition épique de l’Inde, Vishnu, «ersonnifié dans Râma, a les singes pour alliés. ^<a forme la plus lumineuse et la plus éclatante du dieu est très distincte de sesmanifesiations occultes et mystérieuses. Au quatre-

(1) A. Ciievrili.on, Sanctuaire s el Paysages d'Asie , Paris, in-12, pp. 4 i-45. Cf. tout le chapitre intitulé : Le temple

ouddhique, pp. 36-50.

(2) Annales du Musée Guimel, VII, 459.

vingt-sixième hymne du dixième livre du Rig- Yéda, Vishnu, sous la forme de Kapi (singe) ou de Vrishâkapi (singe qui répand, singe qui produit la pluie; , vient détruire les offrandes du sacrifice cher à Indra (1). » Nous pourrions rappeler les histoires de nombreux singes mythiques du Ramayana ou des Yédas, elles viendraient confirmer que le singe fut souvent dans l’Inde l’une des formes revêtues par les dieux. Tout cela tend à faire croire que le singei fut l’objet d’un culte. Mais nous savons d’ailleurs expressément qu’il y a dans 1 Inde une espèce de singe ( Semnopilhecus entellus ) vénéré comme un animal sacré, parce qu'il a pris part, suppose-t-on, à l’entreprise de Râma et qu’il a dérobé dans Pile de Lankha le fruit du manguier (2).

Mais s’il est probable que le singe fut vénéré par lesVishnouïtes, ne peut-on pas admettre que le culte des dents du Buddha, dont l'une au moins passait pour avoir été une dent de singe, fut un culte de substitution et que ces soi-disant reliques bouddhiques ne sont en réalité que des reliques vishnouïtes débaptisées ?

« Parmi les reliques personnelles du Buddha, écrit Barthélemy Saint-Hilaire, ce sont peut-

(1) A. DE Gubernatis, Mythologie zootogique , II, 104.

(2) A. de Gubernatis, Mythologie zoologique. II, 111-112.

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être les dents qui jouent le principal rôle. Hiouen- Thsang en a vu plus d’une douzaine dans les diverses parties de l’Inde qu’il a parcourues et il atteste que le roi Çîlâdilya, son protecteur, fut sur le point d’entreprendre une guerre contre le roi de Kachmire, parce qu’on lui refusait une dent du Buddha, qu’il voulait avoir. Celle-là, beaucoup moins longue que bien d’autres, avait encore un pouce et demi ; elle était d’un blanc jaunâtre et, au dire du dévot missionnaire, répandait en tout temps une vive lumière (1). »

On dira peut-être que le grand nombre de ces dents est dû à l’existence de fac-similé des dents véritables ou simplement à l’astuce des brahmanes. Il reste cependant qu’il faut bien reconnaître que la plupart d’entre elles pour ne pas dire toutes n’avaient jamais appartenu au Buddha; que la taille de plusieurs décelait une origine animale et enfin que l’importance de leur culte laisse supposer qu’il remontait dans les siècles au-delà du Bouddhisme jusqu’au Vihnouïsme auquel il s’est superposé.

(1) Barthélémy Saint-Hilaire, le Bouddha el sa religion » p. 225.

§ V. — L’arbre Bodhi

C’est sous cet arbre, également connu sous le nom d’arbre de la connaissance, que le Buddha atteignit l’intelligence suprême du mystère divin et arriva à la certitude. 11 était situé à 10 kilomètres au sud du village ou de la colline de Gaya en un lieu appelé depuis Gaïa Buddha. Le figuier original dut exister jusqu'au dixhuitième siècle où il a été brûlé par un roi venu d’Assam (1).

Cet arbre a depuis lors été renouvelé plusieurs fois. On peut voir encore un arbre de cette espèce en cet endroit. M. Rousselet en son Voyage au pays des Badjas en parle ainsi : « A une petite distance, dit-il, dans le sud de Gava, se trouvent les ruines de célèbres établissements bouddhiques qui s’étaient élevés autour du jeune pîpal de Buddha. Les pèlerins vont encore aujourd’hui adorer cet arbre ou celui qui l’a successivement remplacé au même endroit depuis deux mille cinq cents ans. L’arbre actuel n’a guère, plus de deux à trois cents ans et ne

(1) Fournereau, le Siam ancien, Paris, 1S95. in-4. I, 109, note.

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paraît pas devoir vivre beaucoup plus longtemps car il a perdu la plupart de ses branches. Il occupe le sommet d’une terrasse dont on peut reconnaître l’authentique origine bouddhique, aux fragments épars de la balustrade qui l’entourait et qui reproduit le genre de Sanchi. En avant de l’arbre sacré, est un temple de briques dans lequel le général Cunningham a cru reconnaître l’édifice élevé par Açoka vers 250 avant Jésus-Christ. »

Cet arbre célèbre de l’espèce Ficus religiosa a un rejeton qui existe encore à Ceylan où il aurait été porté par le fils et la fille du roi Açoka (Dharmâçoka) au troisième siècle avant notre ère.

La translation de cette branche sacrée de l’arbre Bodhi fut faite à l’occasion de la conversion de l’ile de Ceylan au bouddhisme. L’auteur du Mahâvança nous en a laissé un récit merveilleux : « Le roi Dharmâçoka voulut aller la couper de sa propre main à Bodhimanda; il la plaça lui-même sur le navire qui devait descendre le Gange, et il l’accompagna jusqu’au lieu de l’embarcation à Tâmralipti. 11 ne s’en sépara qu’en versant des larmes abondantes; et il la confia aux soins de sa fille Sanghamitla qui se rendait à Sinhala suivie de onze autres religieuses, car Mahinda avait bien pu ordonner

des prêtres, mais la loi ne permettait qu'à une femme d’ordonner les prêtresses ou religieuses. »

Mahânâma, en racontant le voyage miraculeux de la branche du Bodhidrouma. élève le ton ordinairement fort simple de son récit et il en arrive presque au lyrisme.

« Le vaisseau dans lequel était embarquée la branche du Bodhi fendait rapidement les ondes; et sur le grand Océan, à la distance d'un yodjana, les vagues s’aplanissaient devant lui. Des fleurs de cinq couleurs différentes s’épanouissaient à l’entour, et la musique la plus suave remplissait l’air de ses mélodies. D innombrables offrandes étaient apportées par des divinités innombrables, tandis que les nâgas recouraient en vain à leurs enchantements magiques pour ravir cet arbre divin. »

Sanghamittâ, la grande prêtresse, déjoue leurs mauvais desseins par la puissance de sa sainteté; et bientôt le navire chargé de cette incomparable relique arrive à Djamboukola. Tout est disposé dès longtemps sur le rivage pour la recevoir avec toute la vénération qu’elle mérite. A peine le navire est-il en vue. que le roi se précipite dans les eaux et s’y avance jusqu'au cou. Il entonne un chant de joie et de piété en l’honneur du Buddha, et il fait transporter la

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caisse où l’arbre est placé par seize personnes des seize castes, qui vont la déposer dans une magnifique salle préparée pour elle. Il investit la branche sacrée de la souveraineté de Langkâ; et lui-même pendant trois jours et trois nuits, il fait sentinelle à la porte de la salle, et lui offre les plus riches présents.

On peut se faire une idée delà marche triomphale de la branche depuis le vihâra de Pâtchina, où elle avait été d’abord remise aux mains des prêtres, jusqu’à la capitale, Anourâdhapoura, où elle n’arrive que le quatorzième jour, « a 1 heure où les ombres sont le plus étendues ». Au lever du soleil, on la fait entrer par la porte du nord delà ville; elle la traverse en procession, et elle en sort par la porte du sud pour se rendre dans le délicieux jardin de Mahàmégha, ou on doit la mettre en terre. Seize princes revêtus des plus brillants habits sont tout prêts à la recevoir; mais la branche, échappant aux mains des hommes, s’élève tout à coup dans les airs, ou elle reste, aux yeux de la foule stupéfaite, brillant de l’auréole que font autour d’elle six rayons lumineux. Elle redescend au coucher du soleil; et d’elle-même elle va se planter en terre, ou pendant sept jours la couvre un nuage protecteur, qui l’arrose de pluies bienfaisantes. Les fruits poussent en un instant;

et le roi peut propager dans l’ile entière l'arbre merveilleux, le Bodhi, gage du salut éternel (1).

Enfin nous ne devons pas oublier qu’il n’y a guère de Pagode dont l’enceinte ne protège un Tlian-Phô ou arbre Bodhi ( Ficus religiosa . Et tous ces figuiers sont sacrés et considérés comme une relique de Buddha (2). Le nombre des figuiers de l’Inde qui sont devenus un objet de culte pour les Indous et spécialement pour les bouddhistes serait infini 3 ).

Le Ficus religiosa'e st-il devenu sacré en souvenir du Buddha ou cette explication est-elle le résultat d’une exégèse secondaire ? Il me semble beaucoup plus probable qu’il s'agit là d’une très antique plante sacrée, véritable protectrice contre les embûches et les tentations que doivent traverser les Sages pour devenir des brahmanes accomplis. Longtemps considéré comme la demeure de la trinité hindoue, Brahma, Yishnu et Siva, mais spécialement de Vishnu dans son incarnation de Krishna, on trouve cet arbre mêlant ses racines et ses branches à toutes les ruines des vieux temples et

(1) Barthélemy Sanit-Hilaire, le Bouddha el sa religion, pp. 347-349.

(2) L. Fournereau, le Siam ancien, P., 1895, in 4, I, 109.

(3; A. de Gubernatis, la Mylhologie des Plantes, Paris, 1SS2,

in-8, I, 21.

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les traditions antiques qui s’y réfèrent subsistent encore dans le Folklore de l'Inde (1).

Mieux encore, nous retrouvons dans le vieux temple de Gaya tout proche du lieu où croissait l’arbre Bodhi, nous retrouvons, dis-je, une empreinte de pied divin en tout analogue à celle que nous avons étudiée sous le nom de pied de Buddha et qui nous est présentée encore aujourd’hui comme l’empreinte du pied de Vishnou (2).

Le Buddha s’était placé sous le figuier pour y puiser les enseignements des dieux ; il y apprit à connaître les secrets de la Trinité brahmanique et la pensée intime de Vishnou. Rien d’étonnant par suite si cet arbre fut dans une certaine mesure identifié avec lui. L’arbre Bodhi ne cessa pas d’être la demeure de Vishnou, soit qu’il s’incarnât en Krishna, soit qu’il s’incarnât en Bhagavat.

Le réformateur du lamaïsme au quinzième siècle : Tsong-Kaba, aujourd’hui encore vénéré comme Buddha, n’est-il pas lui aussi identifié partiellement avec un arbre sacré ?

« La montagne au pied de laquelle Tsong- Kaba a reçu le jour, est de venue un lieu fameux

(1) W. Crooke, The Popular Religion and Folk-Lore of Northern India, Westminster, 1896, in-8, II, 97-98.

(2) W. Crooke, loc. cil., II, 199-200 et planche.

de pèlerinage. Les Lamas sont accourus de toutes parts pour y bâtir leurs cellules et peu à peu s’est formée cette florissante lamaserie dont la renommée s’étend jusqu’aux confins les plus reculés de la Tartarie. On l'a appelé Kounboum, de deux motsthibétains qui veulent dire dix mille images. Ce nom fait allusion à l'arbre qui, suivant la légende, naquit de la chevelure de Tsong-Ivaba, et qui porte un caractère thibétain sur chacune de ses feuilles.

« Cet arbre existe encore, et nous en avions entendu parler trop souvent, dit un célèbre missionnaire, durant notre voyage pour que nous ne fussions pas quelque peu impatient d’aller le visiter. Au pied de la montagne où est bâtie la lamaserie, et non loin du principal temple bouddhique, est une grande enceinte earrée formée par des murs en briques. Nous entrâmes dans cette vaste cour, et nous pûmes examiner à loisir l’arbre merveilleux. Nos regards se portèrent d'abord avec une avide curiosité sur les feuilles et nous fûmes consterné d’étonnement en voyant sur chacune d'elles des caractères thibétains très bien formés; ils sont d’une couleur verte, quelquefois plus claire que la feuille elle-même... les caractères nous parurent faire partie de la feuille comme les veines et les nervures... la position qu'ils aiïec-

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SI

tent n’est pas toujours la même ; on en voit tantôt au sommet ou au milieu de la feuille, tantôt à sa base ou sur les côtés, les feuilles les plus tendres présentent le caractère en rudiment, et à moitié formé; l’écorce du tronc et des branches, qui se lève à peu près comme celle des platanes, est également chargée de caractères. Si l’on détache un fragment, on aperçoit sur la nouvelle les formes indéterminées des caractères, qui déjà commencent à germer; et, chose singulière, ils diffèrent assez souvent de ceux qui étaient par-dessus. Nous cherchâmes partout mais toujours vainement, quelque trace de supercherie; la sueur nous en montait au front (1)... On sourira sans doute de notre ignorance ; mais peu nous importe pourvu qu’on ne soupçonne pas la sincérité de notre relation.

« L’arbre des dix-mille images nous parut très vieux, son tronc, que trois hommes pouvaient à peine embrasser, n’a pas plus de huit pieds de haut; les branches ne montent pas, mais elles s’étendent en panache, et sont extrêmement touffues ; quelques-unes sont desséchées et tombent de vétusté ; les feuilles demeurent tou-

(1) Cependant la supercherie serait désormais avérée. Mgr Biei, vicaire apostolique du Thibet, aurait reçu les confidences désastreuses d'un lama converti. Rémy, Spirites et Illusionnistes, P., 1911, in-12, pp. 61-63.

jours vertes, le bois, d’une couleur rougeâtre, a une odeur exquise et qui approche un peu celle de la canelle. Les Lamas nous dirent que pendant l’été , vers la huitième lune, il produisait de grandes fleurs rouges d'une extrême beauté. On nous a assuré aussi que nulle part il n'existait d’autres arbres de cette espèce, qu'on avait essayé de le multiplier par des graines et des boutures dans plusieurs lamaseries de la Tartarie et du Thibet, mais toutes ces tentatives avaient été infructueuses IL »

Quoi qu’il en soit des relations de l'arbre Bodhi avec Bhagavat, il ne paraît guère douteux qu’avant d’être baptisée relique de Buddha ou arbre de Buddha, il fut véritablement l’arbre de Vishnu et que ce fut pour déraciner le vieux culte vishnouïste ou plutôt pour enraciner la nouvelle religion qu’il fut introduit à son heure dans le culte et la légende bouddhiques.

Cette recherche n’aura pas été vaine si elle a mis en lumière les liens profonds qui unissent les religions vivantes aux religions mortes. Les pratiques bouddhiques ne sont en l’occur-

(1) Hue, Souvenirs d’un voyage dans la Tarlarie et le Thibel , Paris, Rondelet, 11*01, in-8, II, 115-117. L’empereur Khang-Hi s’étant rendu en pèlerinage à Kounboun, fit construire à ses dépens un dôme d’argent au-dessus de l'arbre des dix mille images. IIi c, id., p. 117.

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rence que des survivances vishnouïtes et les reliques du Buddha les reliques d’un passé plus lointain ; elles nous font remonter jusqu’aux vieux cultes naturalistes primitifs où l’animal, l’arbre et le soleil étaient de véritables êtres divins.

En 1522, les Français attaquaient Milan défendu par les Sforces. En 1523, les Vénitiens sont pressés par Charles-Quint, qui veut les détacher des Français. François Ier fait de nouveaux préparatifs pour descendre en Italie. Dans la même année, 1524, le général Bonivet ne peut secourir Crémone ; elle est forcée de capituler. La patrie du fameux général Antoine de Lève, Pavie, inutilement défendue par sa bravoure, tombe entre les mains des Français, avec le château de Milan. « De longs malheurs furent la suite de cette guerre obstinée ; de terribles factions déchirèrent toute l'Italie, jusqu’à ce qu’en 1527, après la trêve que firent

(1) Revue de Psychothérapie et de Psychologie appliquées, 1" avril 1911, gr. in-8, pp. 316-325.

les ministres de Charles-Quint, Rome se vit eu proie à l'armée du Connétable de Bourbon, et éprouva des désastres dont la mémoire ne s’effacera jamais... La disette, les inondations, la famine, la peste, l’état désespéré des choses, conduisirent alors l’Italie, et Rome particulièrement, à un point de désolation si déplorable que les hommes ont cru que depuis l’origine du monde il n’y avait pas eu d’époque si malheureuse...

« J’imagine qu’à cette époque, les hommes qui voyaient la barque mystérieuse de Pierre assaillie par un si épouvantable ouragan, et la patrie en proie à des maux si lamentables, conjecturèrent, à l’aspect des prodiges extraordinaires que Dieu opérait, qu’il voulait par là rassurer et soutenir leur foi dans une tentation aussi forte (1)... »

« Ce fut dans cette occasion (année 1524) que l’image de N.-D. des Grâces de Brescia devint miraculeuse. Un grand nombre de personnes, priant devant elle, le jour de la Pentecôte, on remarqua que le visage de Marie ouvrait et fermait les yeux, avec un air de gravité et de douceur divines ; qu’elle joignait aussi les mains et les séparait; l’Enfant Jésus élevait

(1) Miracles arrivés à Rome en 1790, prouvés aulhenliques, parle docteur Jean Marchetti, Paris, 1801, in-12, pp. 84-87.

aussi les yeux el les mains vers sa mère ; des rayons d’une lumière extraordinaire sortaient aussi des yeux de saint Joseph, qui est peint dans le même tableau. Ce miracle a été vu de mille personnes, de l’évêque Famagouste, et de plusieurs prélats et laïques de toute qualité: il n’est pas possible d’en douter il.»

Vers le même temps (entre 1524 et 1530/. la très dévote image de la Vierge, qui était sous la vieille porte de l’église de Saint-Jean du Temple à Pistoie se mit à remuer les veux « comme si elle eût été vivante (’2 ».

Brescia et Pistoie étaient menacés par les armées étrangères, mais n’eurent pas à souffrir autant que bien d’autres villes (3;. Il faut donc admettre, ou que la Providence s'intéressait plus particulièrement à leurs habitants, ou que des gens habiles surent provoquer des phénomènes qu’ils jugeaient propres à soutenir le moral de leurs concitoyens.

Le jour de Pâques 1627, l’on vit l’image de la sainte Vierge, de la terre de Zcndinara, fer-

(1) Don G. Felice Astolfi, Hisloria universale delle imagini miracolosc délia gran Madré di Dio , Yenetia, 1024, in-4, p. 510 (H. 3.812). Voir aussi Corner, Nouvelles historiques des apparitions et des images les plus célèbres de la Sainte Vierge, Venise, 1701, in-8, p. 377.

(2) R. P. Joseph Donduri, Délia piela di Pistoja, Pistoja 1606, in-8, p. 165.

(3) Muratori, Annales, édit, de Rome. t. X, pp. 197 et 273.

mer et ouvrir les yeux à plusieurs reprises en répandant quelques larmes. Cette statuette en bois d’olivier avait été faite à la ressemblance de celle de Loretle (1).

« Le capucin Marc d’Aviano, fameux par les miracles qu’on lui attribue, passa à Neubourg en 1686. Comme il entrait dans l’église de St-Pierre, il aperçut dans un coin une vieille Nostredame de bois qui estait toute estropiée, et toute chargée de poussière. Le zèle le saisit en mesme temps que la douleur de voir cette N.-D. en si mauvais état. 11 se prosterna tout de son long devant elle, se mit à frapper sa poitrine, et à s’épandre en lamentations. Comme il estait dans ces gémissements, il cria tout d’un coup : miracle, et protesta que la bonne N. Dame avait remué les yeux et l’avait regardé; il y avait alors plusieurs vieilles femmes dans l’église, qui accoururent aux cris du capucin. et qui embrassèrent avec joye l’occasion de pouvoir dire qu’elles avaient esté témoins d’un miracle. Il ne les fallut pas solliciter longtemps, elles s’écrièrent avec le capucin que la N. Dame l’avait regardé. Il sortit incontinent avec elles et remplit toute la ville du prétendu

(1) Corner, Nouvelle s historiques des apparitions et des images les plus célèbres de la Sainte Vierge , Venise, 1701, in-8, p. 102.

miracle. Il fut appuyé des Puissances, et après certains préalables qu'il n’est point nécessaire de raconter, on alla à St-Pierre en procession ; on débarbouilla la statue ; on osta le Sacrement de dessus le grand autel, qui lui estait dédié: on habilla splendidement la Nostre-Dame. et on la mit sur cet autel, où elle fait des miracles par millions. Les Princes et le Peuple 1 accablent de présens, et on y vient de toutes parts en pèlerinage (1). »

« En 1716 les Turcs ayant déclaré la guerre aux Vénitiens, et ayant assiégé Corfou, un certain Noël Scarfa fut averti par la Sainte \ ierge de faire des prières pour les âmes du Purgatoire, afin d’obtenir la victoire sur les Infidèles. Cette vision s’étant divulguée, une foule de peuple accourut à la Sainte Vierge, dans 1 Eglise de Sainte-Vile (Pellestrine) où un très grand nombre des assistants fut saisi d'une juste crainte, en voyant la sainte image fermer et ouvrir en haut les paupières. Plusieurs Vénitiens, accourus au bruit d’un prodige si étonnant, en furent témoins oculaires, et la réalité en fut évidemment prouvée par un procès-verbal dressé dans toutes les formes, à l’officialité de 1 évêque de

(1) M. Misson, Nouveau Voyage d'ilalie. La Haye, 1727, in-12, I, 113-114. Sur la moralité du personnage : Ibid., I. 308-309.

Chioggia. Monseigneur Jean Soffielli en était alors évêque : le 14 juillet 1717, il porta un décret en faveur de la vérité des susdits miracles. Le sénat de Venise institua deux offices perpétuels, en mémoire d’un si grand bienfait, et fit don pour brûler devant la sainte image, d’une lampe d’argent (1). »

Ces deux derniers cas sont très instructifs, ils nous font voir combien il fut facile à des dévots plus ou moins fourbes ou illuminés, probablement l’un et l’autre (l’hystérie s’accompagne toujours d’une tendance presque invincible à tromper ou à mentir), de déterminer la même suggestion collective.

Mais ceci n’était rien auprès de la colossale épidémie qui devait éclater dans les États de l’Église, à l’époque des guerres de la Révolution.

Depuis le milieu de juin 1796, jusque vers le milieu de janvier 1797, de nombreuses madones d’Italie et quelques autres saintes images furent le siège d’étranges phénomènes. « Les statues, les tableaux paraissaient s’animer: des mouvements d’yeux, des larmes coulant avec abondance, des sueurs expressives et merveilleuses

(1) Corner, Nouvelles historiques des apparitions et des images les plus célèbres de la Sainte Vierge , Venise, 1701, pp. 79-87.

devenaient comme une révélation perpétuelle, tantôt prophétisant des malheurs, tantôt réveil- Iantles espérances. Une commissionfut instituée par le pape Pie VI pour suivre et décrire ces faits qui s’étaient passés aux yeux des multitudes accourues de tous les points du monde. Les enquêtes, les dépositions de plus de neuf cents témoins, confirmèrent ce que tous avaient vu; et ce fut alors seulement que pour en perpétuer le souvenir l’Église romaine créa une fête spéciale sous le titre de N.-D des Prodiges 1 . »

« L’église de San Nicoli di Lorenesi, située dans le quartier de la place Navone, possédait, depuis l’année 1792, une madone, tableau d'assez belle exécution, dont un pieux Jésuite s'était longtemps servi dans ses prédications. Les prêtres de cette église avaient coutume de ré-

(1) R. P. Matignon, la Question du Surnalurel, Paris, 1863, in-12, p. 607. La Relation de ces prodiges a été faite par le docteur Jean Marchetti, examinateur apostolique du clergé : De Prodigi avvenuli in moite sacre imagini specialmenle di Maria sanlissima, secondo gli autenlici processi compilali in Roma , memorie eslrallo e ragionale, Roma, 1797. in-8 de lvti-293. Il en a paru plusieurs traductions françaises, la première à Hildesheim en 1799, une seconde à Paris chez Jagot et Relin en 1801, une troisième à Liège en 1816. Enfin une étude beaucoup plus complète, dont l’une des parties résume le travail précédent, parut en 1850, sous le titre suivant : Histoire des images miraculeuses de Rome et des Étals de l'Église en 1796 et 1797; introduction à i histoire des images miraculeuses de Rimini et de l'Église en 1850. par un bibliophile catholique, Paris, 1850, in-8 de ni-102 p.

LES IMAGES QUI OUVRENT ET FERMENT LES YEUX 9t

citer en commun, tous les samedis, une heure avant le coucher du soleil, devant le maitreautel, les litanies de la très Sainte Vierge. Au mois de juin 1796, l’un d’eux, M. Nicolo Rinaldi vit à plusieurs reprises, durant cette récitation, l’image ouvrir et fermer miraculeusement les yeux. Il n’osa parler de cette vision, couvrit le fait d'un silence absolu, et déclina ainsi l’honneur de publier le premier un miracle, dont la divulgation allait appartenir à des lèvres moins timides. En effet, vers la fin du mois de juin, des bruits extraordinaires commencèrent à circuler dans Rome. On y apprit qu’à Ancône, à la date du 25 juin, une image de la Sainte Vierge, vénérée sous le titre de Regina sanclorum omnium et connue sous le nom de V ierge de San Giriaco, ouvrait et fermait miraculeusement les yeux. Les jours suivants apportèrent la confirmation de cette nouvelle. Le prodige continuait et semblait avoir pris un caractère permanent. Les populations des Marches accouraient pour en être témoin. Enfin à la date du 6 juillet 1796, le cardinal Ranuzzi, sous les yeux duquel ces choses se passaient, ordonnait d’imprimer et de publier un récit de l’événement. Ainsi le fait ne put être, à Rome, l’objet d’aucun doute. Ces nouvelles y produisirent une sensation profonde. Ce n’était pour-

tant que le prélude des faits extraordinaires qui allaient éclater à Rome même.

«Le 9 juillet 1796, jour mémorable dans les fastes de la ville pontificale, le soleil se levait dans un ciel pur et inondait la cité de ses flots de lumière. Il était environ huit heures du matin, lorsque, sur la voie publique, près de la place des Saints-Apôtres, un inconnu s'arrête et raconte qu’à l’heure même, à quelques pas de là, il a vu la madone de l’Archetto ouvrir et fermer les yeux, comme celle de San Ciriaco...

« Le phénomène se propagea d'heure en heure. Avant la fin de la journée, on le constatait dans presque tous les quartiers de Rome. Les ateliers se fermaient : les travaux étaient suspendus ; la foule se croisait dans toutes les directions. L’agitation se prolongea jusqu'à une heure fort avancée de la nuit. Le lendemain, 10 juillet, au lever du soleil, les rues furent de nouveau envahies. Ce jour-là et les jours suivant, le cercle du miracle s'agrandit encore. Les églises de Santa Maria dei Miracoli des Agonisants, de Santa Maria délia Yallicella, de San Niccolo in Carcere, de San Martino di Monti, des Frères de Saint-Jean de Dieu, la vieille église de l’hospice de la Consolation, plusieurs autres chapelles ou oratoires publics

ou particuliers, eurent leurs madones miraculeuses. La nomenclature que nous avons sous les yeux en signale plus de cent. Quelquefois, la vierge tutélaire du foyer domestique ellemême, l’image léguée par les aïeux, a daigné s’animer et jeter sur la famille éplorée un regard consolateur (1). »

Frosinone, Veruli, Torrice, Caprano, Frascati, Urbania, Mercatello, SanLiberato, Calcata, Todi, ont eu également une ou plusieurs madones miraculeuses. L’épidémie atteignit son maximum de développement en août 1796.

A Ancône, le miracle s’était prolongé sans interruption depuis le 25 juin 1796, jusqu’au mois de janvier 1797. Le 23 de ce mois, les miracles se renouvelaient encore ; c’est alors que les citoyens, sous la présidence des magistrats, prirent une décision portant que les journées des 25 et 26 juin seraient célébrées chaque année par une messe et des prières solennelles. Quelques jours après cette délibération, le 10 février 1797, Bonaparte faisait son entrée à Ancône. Persuadé que le miracle d’Ancône était le résultat d'une fraude du clergé, destinée à soulever le peuple contre les Français, il fit appeler MM. Cyriaque Capoleoni et Joseph

(1) Histoire des images miraculeuses de Rome et des Étals de l'Église en 17% et 1797, Paris, Lanier, pp. 6-7 et 11.

Cadolini, chanoines de la cathédrale. Après leur avoir fait de sanglants reproches, il ordonna de couvrir l’image. Le 12 février 1797, une draperie fut placée devant le tableau miraculeux lj. L’ordre du futur empereur avait sans doute été entendu de toutes les madones d'Italie, car vers le même temps tous ces miracles diminuèrent. En février, les prodiges de Rome se renouvelaient encore, mais à de rares intervalles. En mars tout avait cessé.

Que nous soyons là en présence d'un fait de suggestion collective, cela n'est pas douteux. Nombre de personnes qui ont alors visité ces diverses images n’ont jamais vu le miracle 2); « quelques-unes n’ont pu satisfaire leur pieuse curiosité qu’à la quatrième ou cinquième visite et tous se souviennent à présent très bien, que lorsqu’ils ont pu se placer à une distance favorable pour voir, et qu'ils n'ont cependant rien vu, alors néanmoins iis entendaient le peuple attester que le prodige avait lieu 3L »

Le docteur Jean Marchetti nous dit que « le

(1) Histoire des images miraculeuses, pp. 19-25.

(2) Jean Marchetti, Miracles arrivés à Rome en 1796 prouvés authentiques , ou extrait raisonné des procès-verbaux des prodiges qui ont eu lieu à Rome, sur un grand nombre de Saintes Images, spécialement de Notre-Dame, Paris, An X (1801), in-12, p. 71.

(3) Jean Marchetti, toc. cit., p. 50.

Tout-Puissant est maître de faire voir ou de faire entendre des prodiges à qui il veut (1), » et nous cite en exemple des faits évangéliques. Nous ne le contesterons pas ; mais il reste certain qu’il ne peut s’agir là de phénomènes objectifs, car tout le monde les aurait vus à moins que Dieu eût fait toute une série de nouveaux miracles, pour empêcher nombre de « gens pieux » de les apercevoir.

Mais cette suggestion fut-elle spontanée et se développa-t-elle d’elle-même dans le populaire, uniquement sous l’impression des désastres qui menaçaient l’Italie ? Je ne le pense pas. Lors de l’entrée de Bonaparte à Ancône, les miracles eussent dû redoubler dans les autres villes de la Péninsule, et particulièrement à Rome. Il n’en fut rien, au contraire, nous les voyons partout s’arrêter. Dès que le clergé eut compris qu’il serait dangereux d’entretenir les prodiges, ils cessèrent. Nous avons donc le droit de penser qu’il ne fut pas étranger à la naissance et au développement de cette épidémie miraculeuse. Le docteur Jean Marchetti nous en fournit d’ailleurs la preuve.

« Dans le temps de ces prodiges, notre peuple avait, depuis quelques années, et a encore une

(1) Jean Marchetti, toc. cil., p.76.

dévotion très spéciale pour l’image miraculeuse de la Sainte Vierge qui est honorée à Saint- Barthélemy de Beryamasqae , et connue sous le nom de Notre-Dame de la Compassion. On en a peint sur toile et on en a gravé d'innombrables copies qui sont répandues partout, et dont un assez grand nombre était déjà placé dans les rues et dans les places publiques de la ville. La confiance donc, la vénération, la dévotion universelle, étaient tellement dirigées, dans les honneurs qui se rendaient à Marie, et dans les prières qu’on lui faisait, vers cette image de Notre-Dame de la Compassion, que cette pieuse prévention populaire est ici un fait qu’on ne saurait contester par sa notoriété générale. On voit le peuple s’empresser autour d’elle dans toutes les circonstances qui ont coutume d’exciter sa ferveur, telles que sont spécialement les calamités publiques : or. si le sentiment des désastres, qui nous menaçaient alors, et qui depuis sont devenus bien plus funestes, si la nouvelle des prodiges arrivés le *25 juin à Ancône, et dans d’autres lieux de la Marche d’Ancône et qui, dès les premiers jours de juillet, avaient commencé à faire du bruit dans Rome, eussent été capables d’exciter les pieuses imaginations du peuple, et de donner quelque efficace à une certaine émulation qui le portait à

voir aussi, dans Rome, ce miraculeux mouvement des yeux d’une sainte image de Marie, qu’on ne disait pas encore avec assurance avoir été vu ailleurs, il est bien certain alors, et toutes les conséquences raisonnables rendent évident que toutes les imaginations de notre peuple auraient fait mouvoir, le 9 juillet, les yeux précisément à toutes les images de Notre-Dame de la Compassion. Or, il est arrivé ici, je ne craindrai pas de le dire, un nouveau miracle, qui est que la dévotion, le concours, la confiance de tout le peuple, ont continué sans interruption, dans le temps de nos prodiges, comme auparavant envers ces mêmes images de la Compassion, pariticulièrement dans l’église de Saint-Barthélemy, «et qui que ce soit n’a eu la tête échauffée pour «dire avoir vu jamais remuer ses yeux (1). »

Les prodiges eussent du en effet éclater à ll’occasion des images de cette Notre-Dame de lia Compassion si l’épidémie eût été d’origine ipopulaire ; mais —et c’est ici la naïve remarque :d’un « bibliophile catholique » — « chose «remarquable, la première des images sur lesquelles Marie ait fait éclater sa puissance a appartenu à un membre de l’illustre Compagnie de IJésus, alors dispersée et persécutée, et le der-

p) Docteur Jean Marchetti, Miracles arrivés à Rome en 1796, in-12, pp. 38-41.

nier miracle aura lieu sur la place del Gesû, en face précisément de l’Eglise et de la maison de cette même compagnie (1). »

D’autre part, la façon dont on procéda à l'information juridique est singulièrement propre à éveiller nos soupçons. On eût dû, selon l’usage, nommer des experts pour procéder à l’examen « du matériel des images»; or, on: décida de passer outre, tant en raison du grand nombre des images à examiner, — notez que le procès n’en a retenu que 26, — qu’en raison de ce que les images n'étaient pas nouvelles (2).

Est-ce à dire que nous pensions qu'il s'agisse dans l’ensemble d’images truquées ? Non pas. La chose serait invraisemblable pour bien des raisons. Mais nul n'ignore que le dispositif des yeux de certaines images du Christ par exemple, où les prunelles sont peintes sous les paupières, images que l’on trouve aujourd'hui dans les boutiques des marchands catholiques, donne précisément l'illusion que les yeux s'ouvrent et se ferment alternativement à ceux qui les fixent durant un certain temps (3b

(1) Histoire des images miraculeuses, Paris, 1850, in-8, p. 6, note 2.

(2) Docteur Jean Marchetti, Miracles, pp. 56-59.

(3) Les yeux entourés de perles peintes ou superposées peuvent donner également une semblable illusion.

II suffisait donc de quelques retouches pour établir soit ce dispositif, soit un autre (1) pour favoriser la naissance de cette hallucination collective.

Une fois le phénomène hallucinatoire amorcé, il se produisit des mouvements « qui ne sont pas ordinaires aux yeux humains (2) » et on nous déclare, au moins pour un témoin, que le visage de Marie, lorsqu’il remuait les yeux, ne lui apparaissait plus naturel mais difforme (3).

Les premiers témoins des mouvements de certaines images (à Saint-Sylvestre in Capite, par exemple) (4) sont des personnes que le sacristain n’a jamais vues. L’image de N. -D.de la Lampe, dans l’Eglise de Saint-Jean-de-Dieu, qui donna lieu aux phénomènes les plus extraordinaires, et dont nous avons des gravures avant et après l’événement, ne tourne plus la tête du même côté à la fin de la campagne. Nous pouvons supposer que la première était truquée

(1) Cf. W. de Fonvielle, la Physique des Miracles, Paris, 1 1872, in-12, p. 210. Les deux types de mouvements oculaires

des images les plus fréquents sont décrits par le docteur • J. Marchetti, lac. cil., p. 187.

(2) Docteur J. Marchetti, loc. cil., p. 192. Ce mouvement ' fut, nous dit-on, le mouvement ordinaire des saintes images,

I p. 201 et pp. 311-312.

(3) Docteur J. Marchetti, loc. cil., p. 192.

(4) Docteur J. Marchetti, loc. cil., p. 221.

et que l’on a jugé bon de la changer 1 . La procédure a négligé d’assurer le contraire. La statue de N.-D. du Rosaire qui était dans la chapelle domestique de M. Louis Galli avait certainement été repeinte (2). On pourrait multiplier les observations de ce genre.

Mais, quelle que soit la part du truquage, il reste néanmoins que l’ensemble de ces prodiges cons- ■ titue une épidémie de suggestion collective, des mieux caractérisées, et d’ailleurs parfaitement décrite par le docteur Jean Marchetti.

« Je ne dis pas qu’il ne puisse être arrivé, et qu’il ne soit en effet arrivé quelquefois, à l’un ou à l’autre, par une pieuse prévention, par fatigue ou par éblouissement des yeux, par un trop grand éloignement de l’objet ou par quelqu'une des causes qui peuvent physiquement produire une erreur dans les sens, d'avoir cru voir ce qui n’était pas, et d’avoir reçu de ses organes un rapport, une relation non conforme aux impressions extérieures ; mais peut-on coin- j prendre qu’une erreur si grossière ait eu lieu dans tous, dans un si grand nombre, dans de tels personnagesqui se tenaient sur leur garde, etqui employaient tant de précautions pourn'ètre pas

(1) Docteur J. Marchetti, loc. cil., pp. 235-214.

(2) Docteur J. Marchetti, loc. cil., p. 264.

trompés ?Et cequi est bien plus encore, et ce qui porte la démonstration à un point qui n’aura jamais de réplique, que cette même erreur se soit produite dans l’imagination, ou dans les yeux de plusieurs centaines de témoins, précisément au même instant, ni plus tôt, ni plus tard, ni avant, ni après, en sorte que tous les yeux (pour me servir ici d’une expression vulgaire) aient tous ensemble la berlue, et que toutes les voix réunies s’élèvent au même instant pour attester qu’elles voient ce qu’elles ne voient point, et tout cela un très grand nombre de fois par jour, et tous les jours de plusieurs mois, tout cela, je le répète, est plus difficile à entendre et à expliquer que le mouvement d’une montagne qui se jetterait dans la mer.

« Du reste, une fois devenus plus exercés et plus pratiques dans ce genre extraordinaire d’expérience, nous avons bientôt appris à voir avec certitude, quand le miracle arrivait réellement à chaque image , ou quand la pieuse imagination de quelques fidèles produisait en eux cette illusion ; car, lorsque la multitude était occupée à de dévotes prières, ou à regarder tranquillement le tableau, s’il n’arrivait aucun mouvement dans les saints yeux de Marie ou de Jésus, alors elle restait tranquille ou continuait ses prières en commun ; et il arrivait

très souvent que quelques bonnes femmes ou quelques idiots du peuple, élevant une voix incertaine, avertissaient les assistants qu’il arrivait quelques mouvements dans les yeux, ou quelque changement dans le visage : alors on entendait seulement deux ou trois personnes qui, dispersées dans la foule et excitées par cet avis, ou peut-être ne voulant pas paraître moins dévotes que lesautres répondaient :

« Oui, oui, c’est vrai ; voyez, voyez », ou autres paroles semblables ; mais le reste de la foule et des sages, qui ne voyait pas la même chose, restant en silence et les yeux fixés, faisait entendre clairement que ce pieux avis était l’effet d’un enthousiasme particulier, s’il n'était pas une grâce spéciale, qui leur fut accordée. Mais lorsque les paupières peintes sur la toile, et les : prunelles prenaient véritablement ce mouvement merveilleux, qui a été attesté par un si grand nombre, alors nous ne cesserons de le répéter et de l’inculquer, le témoignage géné^ ral, semblable à une décharge de mousqueterie, sortait à la fois de toutes les bouches, et une seule voix mêlée de toutes les expressions par lesquelles chacun cherchait à signaler sa sensation, retentissait partout, et on voyait le peuple se proterner, ou pleurer, ou se frapper la poitrine, ou exprimer de toute autre manière ce

qu’il voyait de ses yeux et ce que son cœur éprouvait (1). »

Pie VI avait une grande confiance en Jean Marchetti, qu’il nomma examinateur du clergé romain, puis président du collège et de l'église des Jésuites. Ce personnage se signala par ses menées politiques. Aussi, lors de l’entrée des Français à Rome, en 1798, il fut enfermé dans le château Saint-Ange, puis banni du territoire de la République romaine ; il retourna dans sa patrie (Empoli en Toscane) où il fut de nouveau emprisonné, la Toscane ayant été envahie par les Français. Après que Pie VII eut excommunié Napoléon, Marchetti, soupçonné d’avoir conseillé cette mesure, fut exilé quelque temps à l’île d’Elbe (2).

Ce n’est pas trop dire qu’il avait été Pâme de cette épidémie religieuse, et Napoléon ne s’y était pas trompé. Dans la relation que nous avons souvent citée, Marchetti reconnut qu’il fut un de ceux qui déconseillèrent l’expertise du matériel des images miraculeuses (3). Sans doute avait-il ses raisons.

La dernière épidémie de ce genre que nous

(1) Docteur Jean Marchetti, Miracles arrivés à Rome en 1799, Paris, in-12, pp. 32-36.

(2) Abbé F. Perennès, Dictionnaire de biographies chrétiennes, P., Migne, 1851, in-4, 11, 1370.

(3) Docteur Jean Marchetti, toc. cil., p. 56.

connaissions, arriva en 1850, lorsque le Pontife, qui avait été chassé des États de l'Église par la Révolution de 1848, y rentrait sous la protection des Français, mais empli des pressentiments de la fin prochaine de sa royauté.

Un tableau de la mère de Dieu, connu sous le nom de Mère de Miséricorde, et placé dans la petite église de Sainte-Glaire, àRimini, attira l’attention par des mouvements d’yeux et des pleurs. Cette toile avait été peinte en 1796, par un citoyen noble de Rimini, du nom de Joseph- Soleri Brancaléoni.

« Le samedi, 11 mai 1850, jour doublement consacré à Marie, la dame Anne Bugli , comtesse Baldini, accompagnée de deux jeunes filles, entra dans l’église Sainte-Claire, vers le matin, pour y faire ses oraisons. Leur surprise fut grande, lorsqu’en priant devant la sainte image, elles en virent le visage changer considérablement de contenance. Les yeux roulaient dans leur orbite, et s’élevaient vers 's ciel. Elles se retirèrent sous l’impression d'une religieuse terreur, résolues à garder le silence jusqu'à une nouvelle épreuve. Le lendemain, le miracle se renouvela en présence de plusieurs autres personnes qu’elles avaient amenées, et notamment de la dame Éléonore Borgliori, née marquise Buonadrata. Celles-ci prévinrent les Ré-

vérends Pères missionnaires du Précieux Sang qui desservaient l’église Sainte-Claire ; ils constatèrent eux-mêmes le prodige, après s’être assurés préalablement, en considérant longtemps et attentivement d’autres images, que ce n’était pas une hallucination du sens de la vue. L’après-midi du même jour, le prodige n’était plus un mystère pour personne ; l’église, es rues et les places voisines étaient encombrées d’une multitude ravie de joie, ou trépidante d’une pieuse curiosité ; et dès lors il y avaitdes centaines, pour ne pas dire des milliers de témoins, car le prodige se renouvelait souvent; et tous ceux qui dans l’étroite chapelle pouvaient se placer de manière à bien voir la sainte image en étaient témoins en même temps. »

Dans les semaines qui suivirent, Fossombrone, Santa Agata, Feltria, San Genecio, Terni, Lugo, Sant’ Archangelo, Montbaroccio, et plusieurs autres cités, eurent leurs madones miraculeuses.

Par un bref du 25 juillet 1850, Pie IX autorise l’évêque de Rimini à offrir une couronne d’or à la Mère de Miséricorde. Enfin, le 11 janvier 1851, une lettre épiscopale, après enquête juridique, décrétait l’authenticité et le caractère surnaturel des susdits prodiges.

Ces miracles contribuèrent sans aucun doute

à préparer une atmosphère favorable à la proclamation du dogme de l’Immaculée-Conception qui fut défini par Pie IX le 8 décembre 1854.

Cette même année, il se produisit un cas aberrant et fort propre à détourner l'esprit des fidèles de la pensée de Marie : un tableau du Sauveur dans une église de Rome f Santa Maria de Monticelli) sembla tout à coup ouvrir et fermer les yeux à plusieurs reprises. Le cardinal-vicaire fit enlever le tableau sous prétexte d’enquête et ne le rendit à la vénération des fidèles qu’après que les imaginations se furent apaisées (1).

(1) R. P. Matignon, la Question du Surnaturel, Paris, 1863, in-12, p. 608. — Le prodige arrivé à Campo Cavallo (près de Lorette), à l image de la Vierge des Sept-Douleurs, mérite une étude spéciale. Ce miracle qui remonte à 1892 et continuait encore en 1896 demeure, dit un pieux auteur, « un défi actuel et permanent à la libre pensée orgueilleuse de la fin du dix-neuvième siècle ». Le Livre des Merveilles, Prodiges et Faits miraculeux au dix-neuvième siècle. Lille, 1896, grand in-8, p. 279.

LES RELIQUES CORPORELLES DU CHRIST

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