ONGLES, BARBE ET CHEVEUX, DENT, LARMES, SANG, NOMBRIL ET PREPUCE
Sur quoi sont fondés ceux qui ont recueilli ceslarmes, ces sueurs, ce sang... etc., qu’ils respectent plus que la voix et doctrine du fils de Dieu si haut résonnante en l’Évangile ? Qu’ils nous allèguent quelque chose de Saint Jean, de Saint Pierre, de Saint Paul, des trois autres évangélistes : et qu'ils cessent de nous présenter leurs songes et leurs mensonges.
J. Calvin, Traité des Reliques.
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Les foules, la chrétienne comme les autres, ont toujours manifesté un véritable besoin de souvenirs immédiats de ceux qu’elles ont adorés ou vénérés. Il n’est pas douteux en 1 occurrence que ce sentiment a singulièrement favorisé le développement des divers cultes suscités parles reliques du corps du Christ. — Ce sentiment est celui des gens simples à la fois sentimentaux et matérialistes et se retrouve chez les dévots de nombre de religions. Notre étude sur les reliques du Buddha en témoigne sulfisamment.
Mais en collationnant et groupant ces notes, j’ai bien dû m’apercevoir qu’il s’en dégageait un autre enseignement. En dehors de la foule passive et extasiée me sont apparues les communautés monastiques, fort souvent bénédic-
tines, où l’on avait sinon fondé du moins entretenu le culte. Les évêques contemporains qui continuent de tolérer et de bénéficier de la dévotion à la sainte Larme d’Allouagne ou au saint Prépuce de Coulombs m’ont apparu insincères. Je ne m’en suis pas réjoui.
On conserve malgré tout une secrètetendresse pour une Eglise sur les genoux de laquelle on a été bercé. D’autre part je m’afflige lorsqu’on afflige la raison. Aussi me suis-je pris à souhaiter que cette exposition un peu scandaleuse serve à hâter le jour où le catholicisme, qui fut l’un des grands fo)rers d’idéal dans le monde, abandonnera toutes ces fausses reliques. Une belle femme que l’on a couverte de faux bijoux, le jour où elle apprend que ce ne sont que mauvaises verroteries, ne daignera plus jamais les porter.
§ I. — D’une dent du Christ
Les moines de Saint-Médard de Soissons se glorifiaient d’avoir une dent de Notre-Seigneur, qui, disaient-ils, lui était tombée à l'age de neuf ans. Le Vénérable Guibert, abbé de Nogentsous-Couci, et du même ordre de Saint-Benoît
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que les dits moines, écrivit un livre où il s’éleva avec véhémence contre leurs prétentions.
Il soutint que cela ne pouvait être, et qu’ils ne pouvaient l’avancer sans renverser les principes de l’expérience et de la foi de l’Eglise catholique : Spei universalis columen atque fastigium quasi phalarico jactu destituant... fidei communis præcipua munimenta provoluunt (i).
Il traita leur opinion de ridicule en raison de toutes les suppositions fantaisistes qu’elle implique, et sans aucun ménagement il les qualifia eux-mêmes de menteurs, d’impudents, de fous outrés, d’arrogants, de furieux, de sacrilèges, de blasphémateurs, d’hérétiques et de faussaires (2).
§11. — Les Saintes Larmes
Madame Sainte Larme. — Madame Sainte Larme a occasionné une polémique d’un vif intérêt entre l’abbé Thiers, curé de Vibraie, et Dom Mabillon.
(1) Vén. Glibert abbatis, De Pignoribus Sanctorum, I. III, § II, in P. L., t. CLVL, col. 651.
(2) Ibid, § III, in P. L., t. CLVI, col. 652. Il débute ainsi : « Attendite falsarii quam parvus ignis hic vester quantum virorem veritatis Christian® consumât. »
« Ma paroisse, écrivait l’abbé Tkiers, n’est éloignée que de huit lieues de Vendôme. Je la voyais presque déserte certains jours de l'année, et particulièrement le vendredi de devant le dimanche de la Passion vulgairement appelé le Vendredi du Lazare, le dimanche de la Trinité, et les dimanches suivants, jusqu'à la nativité de saint Jean-Baptiste parce que la plupart de mes paroissiens s’en allaient ces jours-là à Vendôme à Madame Sainte Larme : car c’est ainsi que les bonnes gens parlent dans la Province. Cela me donna lieu d'approfondir cette relique si accréditée. Je fis venir de Vendôme l'histoire que les moines de Vendôme en ont faite (1 . Je la lus avec toute l’application dont je suis capable: j examinai de près et à tête reposée tous les faits qui en sont le fondement, et je trouvai qu'il n'y en avait pas un seul qui fût véritable. J'en parlai à mes paroissiens, et je leur fis entendre que la prétendue Sainte Larme de Vendôme était une fausse relique, et qu’après l’avertissement que je leur en donnais, ils ne pouvaient plus y aller
(1) Histoire véritable de la Sainte Larme que Notre-Seigneur pleura sur le Lazare. Comment et par qui elle fut apportée nu Monastère de la Sainte-Trinité de Vendôme. Ensemble plusieurs beaux et insignes miracles arriv ez depuis 630 ans, qu'elle a été miraculeusement conservée en ce saint lieu. A Vendôme chez Sébastien Hyp., 1672.
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en pèlerinage, sans se rendre coupable de superstition, qui est un péché défendu par le premier commandement de la Loi (1). »
Non content d’avoir ainsi édifié ses paroissiens, le curé de Vibraie publia les résultats de son examen en un petit ouvrage intitulé: Dissertation sur la Sainte Larme de Vendôme (2). Dès lors ce fut guerre déclarée entre lui et les moines détenteurs de la relique.
« Sur le bruit qui se répandit à Vendôme que j’avais fait une Dissertation sur leur Sainte Larme, écrit l’abbé Thiers, ils m’écrivirent une lettre latine en prose et en vers, signée d un moine inconnu soi-disant Suffragant de Zante, pleine d’infamies et d’injures atroces. Et bien loin de m'en plaindre, je leur fis dire par quelques-uns de leurs amis que je ne m’offenserais jamais ni des injures qu’ils m’avaient dites, ni de celles qu’ils pourraient me dire à l’avenir, mais que toute la grâce que je leur demandais, c’était de m’en épargner le port. Car ils m avaient écrit par la poste et leur lettre ne me vint point en droiture.
(1) J. -B. T hiers, Réponse il la lettre du Père Mabillon louchant la prétendue Sainte Larme de Vendôme, Amsterdam, 1751, in-12, II, pp. 337-338.
(2) J. -B. Thiers, Dissertation sur la Sainte Larme de Vendôme, Paris, 1699, in-12.
« Il n’y a point de puissance sur la terre dont ils ne m’avent menacé: mais j'ai toujours regardé leurs menaces comme des foudres brutes, ayant le secret de les désarmer, pour user de l’expression de Boëce, dans les plus violents transports de leur colère, parce que je n’espère rien d’eux et que je ne les crains point :
Nec speres aliquid, nec extimescas Exarmaveris impotentis iram.
« Ils ont régalé, ils ont payé un missionnaire jacobin, homme de médiocre littérature, pour déclamer contre moi et contre ma Dissertation et pour me dire des injures dans le Sermon qu’il fit chez eux devant une assemblée ^très nombreuse, le Vendredi du Lazare, 26e jour de mars dernier ; et ce moine s’en acquitta parfaitement bien, et au grand contentement des moines de Vendôme, sans avoir égard ni à la sainteté du lieu où il prêchait, ni au respect qui est dù à la chaire de vérité qu’il profanait d’une manière si indigne, en la faisant servir à venger les passions de ses bons amis, et à préconiser une fausse relique, qu'il aurait dù condamner le premier pour bien remplir son ministère.
« Leur procureur, qui fait l’homme de conséquence, qui est un grand visiteur de châteaux et de gentilhommières, et qui sçait fort bien
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faire, nourrir, engraisser et solliciter un procès, s’est donné de grands mouvemens pour faire flétrir ma Dissertation. Il est allé exprès au Mans, pour supplier Monseigneur l’Evêque du Mans de la désavouer, ou du moins de désavouer l’Epitre Dédicatoire qui est à la tête ; mais il n’a recueilli de son voyage et de ses supplications importunes que de la confusion. Etant de retour à Vendôme, il eut la hardiesse d’écrire une lettre des plus pressantes à cet illustre Prélat pour lui demander la même chose ; mais il est encore à en recevoir [la réponse (1). »
Cette dissertation était d’un ton assez vif et je ne saurais en donner une meilleure idée qu’en citant un passage de l’épitre dédicatoire à Monseigneur de La Vergne-Montenard de Tressan, évêque du Mans.
« Plusieurs des reliques qu’ils se glorifient d’avoir... en quelques monastères de leur ordre n’ont d’autres caractères de vérité que ceux qu’il leur plaît de leur attribuer sans fondement et sans raison.
« Ils en ont une à Vendôme, Monseigneur, dont ils font un cas extraordinaire, et qu’ils
(1) J. -B. Tiiiers, Réponse à la lettre du Père Mabitlon louchant la prétendue Sainte Larme de Vendôme, Amsterdam, 1751, in-12, II, pp. 342-345.
mettent au rang des plus authentiques et des plus avérées de toute leur Congrégation. Ils l’appellent par excellence La Sainte Larme, la faisant passer pour une des larmes que Jésus- Christ jeta sur la mort de son ami Lazare; et ils osent dire qu’elle leur a été apportée de Constantinople par les soins de Geotïroi Martel, Comte d’Anjou et de Vendôme, et fondateur de leur abbaye de la Trinité, de Vendôme, à qui elle fut donnée par Michel Paphlagon, Empereur d’Orient, pour récompense de ce qu il avait chassé les Sarrazins de Sicile.
« Ils n’ont rien épargné, Monseigneur, pour l'accréditer et la mettre en vogue, non seulement dans le Vendômois, mais même dans tout le Royaume, et quoique le Pape Innocent III déclare qu’on ne doit point souffrir de fausseté sous prétexte de dévotion : Falsiias tolerari non debet sub velamine pietalis ; que saint Bernard assure que c’est une chose pleine d’équité et digne de louange, que personne ne tire i avantage du mensonge : Res plena aequilale et lande digna , ut de mendaeio nemo lucretur ; ils souffrent néanmoins qu’on l’honore et qu’on la révère, et les profits considérables qu’ils en retirent ne leur sont pas indifférons.
« Ils en ont écrit, ils en ont publié l’histoire, Monseigneur, dans laquelle ils ont fait entrer à
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force de bras et de machines tout ce qu'ils ont cru qui pouvait favoriser leurs desseins et leurs intérêts. Mais ils auraient assurément mieux fait, s'ils avaient gardé sur cela un religieux silence. Car leur histoire est si suspecte, si peu vraisemblable, si mal circonstanciée, si remplie d’anachronismes et d’événements faux ou supposés, qu’il faudrait avoir renoncé aux lumières du sens commun et n'avoir aucune teinture des bonnes lettres pour y ajouter foi, et pour n'en pas connaître le ridicule.
« J’aurais cependant désiré, Monseigneur, qu’elle eût été mieux digérée et mieux conditionnée, alin qu’on n’eût pas lieu de me reprocher, que je tue des mouches à coups de canon, je veux dire, que je réfute sérieusement un libelle qui ne mérite que du mépris et de l’indignation. Mais que les moines de la congrégation de Saint-Maur ne le faisaient-ils meilleur ? Pour moi je le prens dans l’état où je le trouve et je le réfute pied à pietl dans l’unique vue de démontrer que la prétendue Sainte Larme de Vendôme est une des |>lus apocryphes, des plus fausses et des plus fabuleuses reliques qui fut jamais (1). »
(1) J. -B. Tuiers, Dissertation sur la Sainte Larme de Vendôme, Amsterdam, 1751, pp. 9-12.
Où trouverait-on aujourd’hui un évêque qui osât agréer une semblable dédicace ?
Enfin dans le corps du livre le vaillant curé de Vibraie ne craignaitpas d’écrire que cette histoire» ne repose que sur une tradition populaire, qui n’a elle-même pour fondement que l'intérét particulier des anciens moines de Vendôme, qui ne l’ont établie qu’afin d’achalander leur église, et de se faire quatre à cinq mille livres de revenus. Car on assure que les oblations, les vœux, les présens, la cire, les évangiles, les messes dont ils profitaient, allaient bien autrefois jusque-là ; et qu’encore à présent dans le temps misérable où nous sommes, elles vont jusqu’à mille écus de rente chaque année. Joli établissement ! admirable adresse pour des gens qui s’imaginent assez souvent que la piété leur devait servir de moyen pour s enrichir, ainsi que parle le saint Apôtre 1). et dont on peut dire dans un bon sens.
Quiet non Monachalia peclora cogis Auri sacra famés (2) ? »
Et, prévoyant qu’on pourrait lui reprocher cette accusation contre des personnes religieuses
(1) 77/71., VI, 3, Exislimanlium quæstum esse pielatem.
(2) Dissertation sur la Sainte Larme de Vendôme. Amsterdam, 1751, in-12, p. 46.
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et qui plus est au sujet de reliques approuvées du ciel — Mme Sainte Larine eût-elle produit des miracles si elle n’eùt été divine et véritable ? — il insiste avec courage :
« Quelle impossibilité y a-t-il donc maintenant que les moines de Vendôme avaient fait de leur Sainte-Larme ce que leurs confrères ont fait d’autres reliques PPourquoi gagnés parla quantité de présens et d'offrandes qui leur venaient , selon l’expression de l’abbé Guibert, nauraient-ils pas souffert volontiers qu'on fit passer pour véritables, des miracles qui nont jamais été faits ? Étaient-ils moins intéressés et moins capables de se laisser tromper que les moines de Saint-Pierre-le-Vif, qui faisaient publier par leurs prédicateurs jusques dans les Evêchés les plus éloignés , qu'ils avaient dans un de leurs prieurés le chef et quelques parties du corps de saint Leu, archevêque de Sens? Étaient-ils plus religieux que les moines de Saint-Médard de Soissons, qui se glorifiaient, contre toute vérité et justice, d’avoir une des dents de Notre-Seigneur ? Rien ne nous force de le croire. Quatre à cinq mille livres de rente sont de bonne prise, elles sont capables de faire faire bien des choses à des moines contre leur devoir. On en sacrifie un ou deux dans un monastère : il n’y a que ceux-là qui sachent le secret et qui jouent
les personnages qu’il faut jouer pour attraper les dupes; les autres moines se reposent entièrement sur eux ; ils les laissent faire : ils ne les chagrinent point là-dessus ; les oblations qui en reviennent tournent au profit de la maison ; toute la Communauté s’en sent et s’en trouve bien ; la sacristie en est plus riche ; l’église en est mieux entretenue et mieux ornée et on se met peu en peine de ce que dit Saint Bernard : Que c’est une chose pleine d’équité et digne de louange que personne ne tire avantage et ne s’enrichisse du mensonge : ftesplena æquitate et laude digna , ut de mendacio nemo lucrelur (1). »
Ce réquisitoire, dont l’évêque du Mans avait accepté la dédicace, était d’autant plus affligeant pour les moines de Vendôme que l’auteur avait une réputation peu commune. L'honnêteté eût voulu qu’ils demandassent eux-mêmes la visite de la relique, décidés d'avance à accepter la décision de l’évêque du diocèse. Ils préférèrent demander à Mabillon une sorte de Dissertation apologétique en faveur de leur relique.
Le pauvre grand homme dut se résigner et publia sous l’anonyme une très médiocre réfutation qui est plus à proprement parler un
(1) J.-B. Thiers, Dissertation sur la Sainte Larme de lendôme, Amsterdam, 1751, pp. 176-177.
libelle théologique qu’un ouvrage d’histoire (1). Il se garde bien de réfuter la démonstration historique du « sieur Thiers », comme il le nomme avec une intention désobligeante ; mais il s'efforce de montrer que l’application des principes exposés par l’abbé Thiers, qui sont les principes mêmes de la critique historique, seraient ruineux pour le culte des reliques et pour le culte catholique tout entier.
« Il est certain, dit-il, que l’on conserve dans plusieurs Eglises des portions véritables de la vraye croix de Notre-Seigneur, mais je mets en fait qu’il n’y en a peut-être pas une qui puisse être attestée par des auteurs de tous ou presque tous tes siècles ; et que l’on puisse justifier avoir été approuvée par aucun Concile, par aucun Pape , ou par aucun Evêque. Il faut donc, suivant le sentiment du sieur Thiers, supprimer toutes ces portions de croix en les confondant avec celles qui ne sont pas véritables. Gela est-il supportable (2) ? »
Puis arguant d’une parole d’innocent III, il prétend qu’il vaut mieux laisser ces sortes
(1) Lettre d'un Bénédictin à Monseigneur l'Évêque de Blois louchant le discernement des anciennes reliques, au sujet d’une dissertation de M. Thiers contre la Sainte Larme de Vendôme , Paris, Pierre de Bats, 1700, p. in-8 de 79 pp. il 1 . de 2 pl.
(2) Lettre d'un Bénédictin, pp. 10-11.
d’examen à la connaissance de Dieu, plutôt que d'en vouloir décider témérairement 1 .
« La tradition telle que le sieur Thiers l'expose, dit-il enfin, est un fort bon titre pour assurer la vérité ou la possession d’une Relique : mais le défaut de cette sorte de tradition n’est pas un argument pour décider du contraire. On doit s’en tenir à la bonne foy des Églises jusqu'à ce qu’on ait des preuves certaines et évidentes qui obligent à porter un autre jugement 2). »
Il ne s’agit pas tant, comme on le voit, de démontrer l’anthenticité de la relique que de justifier les moines de Vendôme d’offrir cette relique incertaine à la vénération des fidèles.
L’abbé Thiers ne pouvait laisser sans réplique la Lettre de cet homme illustre. Soutenue par la vérité, la réponse de Thiers est emplie de pages étincelantes de vigueur et de bon sens (3).
« Et moi, lui dis-je, ce n'est pas là, mon Révérend Père, de quoi il s’agit. Il s’agit de savoir si il y aune larme de Notre-Seigneur à Vendôme: je vous soutiens positivement qu'il n'y en a point et je l’ai démontré dans ma Dissertation. Au
(1) Lettre d'un Bénédictin , p. 12.
(2) Lettre d'un Bénédictin, p. 15 ; il développe encore cet argument, pp. 33-35.
(3) Béponse de M. Thiers à la lettre du P. Dam. Jean Mabillon, louchant ta prétendue Sainte Larme de Vendôme, Cologne (Paris), 1700, in-12.
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lieu de justifier qu’il y en a une, vous prenez le change, vous dites des choses qui sont hors de propos. Tu Cannas Mithridaticumque bellum , etc. Ne méritez-vous pas bien après cela qu’on vous dise :
Jnm die , Mabilo, de tribus Capellis ?
« Ainsi les preuves dont je me suis servi pour faire voir la fausseté et l’illusion de la Larme de Vendôme subsistent en leur entier et il est vrai de dire que le P. Mabillon demeure tacitement d’accord, ou du moins qu’il ne nie pas, selon la règle de droit : Qui lacet non utique fatetur , sed lamen verum est eum non negare. Qu'un ange n’a point recueilli une des larmes que le Fils de Dieu répandit sur la mort de Lazare; qu’il ne l’a point renfermée dans un vase ; qu’il n’a point donné ce vase à la Madeleine; que la Madeleine ne l’a point apporté en France; qu’elle ne l’a point donné à saint Maximin ; qu’il n’est point demeuré à Aix-en-Provence, après la mort de ce saint, jusqu’au tems de Constantin; que’Geoffroi Martel, comte de Vendôme et fondateur de l’abbaye de Vendôme, n’a point chassé les Sarrazins de la Sicile; qu’il n’a point fait de voyage à Constantinople, et qu’il n’en a point apporté ni fait apporter aucune Larme de Notre-Seigneur à Vendôme.
« Gela étant ainsi, je demande aux moines de Vendôme d’ou leur est venue leur prétendue Sainte-Larme si un ange ne l a pas recueillie, lorsqu’elle tomba des yeux de Jésus-Christ à la résurrection de Lazare, etc. Si Geoffroi Martel ne l’a ni apportée, ni fait apporter à Vendôme, y est-elle tombée des nues ? Par qui y a-t-elle été mise ? C’est à eux de nous l'apprendre. Cependant ils trouveront bon que je leur dise qu il serait de leur devoir et de leur honneur, et même qu’ils sont obligés en conscience de supprimer cette relique et d'abandonner /' Histoire qu’ils en ont composée et qu'ils font débiter à tous venans aux portes de leur église 1). »
On dira peut-être que ce n'était pas aux moines de faire l’examen et la suppression de la relique, mais à l’ordinaire du diocèse. Comment l’évêque l’aurait-il pu ? N’avaient-ils pas fabriqué des privilèges qui les exemptaient de sa juridiction (2) ?
« Les moines de Vendôme s’appliquent aux grandes études, comme les autres moines de leur congrégation; ils lisent les conciles et les histoires ; ils se piquent d’érudition et de cri-
(1) J.-B. Thiers, üéponse à la lettre du Père Mabillon louchant la prétendue Sainte Larme de )'endôme , Amsterdam, 1761, in-12, pp. 212-214.
(2) Réponse à la lettre du R. P. Mabillon, Amsterdam, 1761, in-12, p. 302.
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tique. Ils doivent avoir donné quelque partie de leur temps à l’examen de leur Larme, dont ils ne doivent pas ignorer qu’une infinité d’honnêtes gens, de gens de bon esprit ne croyent rien. Pour peu qu'ils en ayent donné, quand ce ne serait qu’à lire ma Dissertation, ils se seront bientôt aperçus qu’ils n’y a point de Larme de Notre-Seigneur dans leur monastère. Si ensuite ils ont voulu s’en éclaircir par leur propre expérience et visiter soigneusement eux-mêmes la fiole dans laquelle ils font accroire aux idiots qu’elle est enfermée, je suis d’autant plus certain qu’ils n’y en ont trouvé aucun vestige ; que cent personnes dignes de foi, qui ont tenu cette fiole entre leurs mains, qui Pont vue et visitée à loisir et au grand jour, m’ont protesté qu’ils n’y avaient rien aperçu de liquide ; et sur leur parole je défie les moines de Vendôme d’y montrer quoi que ce soit qui approche la figure d’une larme.
« Les moines de Vendôme cependant exposent le vuide de cette fiole à la vénération publique. Je demande donc où est leur bonne foi :J Pour celle des peuples qui honorent ce vuide, elle ne les met pas plus à couvert de la superstition et de l’idolâtrie, que serait celle des bonnes gens qui adoreraient une hostie non consacrée , qu'ils croiraient assurément l'être. D’où il suit par une
conséquence qui se tire des paroles mêmes du Père Mabillon que les moines de Vendôme sont très blâmables et mêmes punissables, d’exposer une relique supposée pour véritable ilj. »
Il est d’ailleurs si peu douteux que la dévotion à cette Sainte Larme repose sur une feinte que « le Père Mabillon en demeure d’accord lui-même lorsqu’il dit : Que l'on fasse voir que la dévotion à la Sainte Larme de Vendôme n est fondée que sur une fourberie et on consent à sa suppression. Mais outre que les Moines de Vendôme ses confrères ne l’avouèrent pas de ce qu’il avance ici, n’est-il pas étrange qu'il n’y ait qu’une fourberie prouvée qui lui fasse donner la main à la suppression de cette fabuleuse relique (2) ? »
Bien étrange en effet. Il ne suffit pas de montrer que l’histoire de la relique est fausse, emplie de grossières erreurs historiques, que personne n’en a rien su avant le douzième siècle, que les moines en général ont commis bien d’autres faux et ceux de Vendôme en particulier. U voudrait qu’on les eut pris la main dans le sac, d’où l’on a tiré toutes les reliques
(1) J.-B.Thiers, Réponse à la lettre du Père Mabillon touchant ta prétendue Sainte Larme de Vendôme , Amsterdam, 1761. in-12, II, pp. 275-27fi.
(2) Réponse à la lettre du R. P. Mabillon, p. 304.
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mensongères. C’était trop. Cela ne démontrait qu’une chose, l’audacieuse inconscience des moines qui avaient exigé de cet homme éminent cette production médiocre et tout juste propre à le déshonorer (1).
Vingt ans après cette polémique désastreuse pour leur cause, les moines de Vendôme n’hésitèrent pas à publier une nouvelle histoire de leur relique (2). La Révolution seule devait mettre un terme à ce culte du « vuide ». Cependant « quelques personnes continuent à venir demander des évangiles au clergé de la paroisse de la Sainte Trinité, pour se délivrer des différents maux qu’ils ont aux yeux, et les bijoutiers qui environnent l’église tiennent encore de petites larmes en verre et en argent pour satisfaire les pèlerins (3) ».
De quelques autres saintes Larmes. — Dom Mabillon prétendait que le zèle du sieur Thiers n’était pas un zèle de charité, mais un zèle d’amer-
(1) On n’a certes pas rendu service à sa mémoire en insé- » rant cette dissertation dans ses Œuvres Posthumes , Paris,
Jombert, 1724, in-4, II, pp. 361-396.
(2) Histoire de la Sainte Larme de Vendôme , Vendôme, 1721, in-12.
(3) Abbé Plique, Allouagne et son pèlerinage en l’honneur '■d'une sainte Larme de Noire-Seigneur Jésus-Christ, Béthune,
Galland, in-18, p. 64. — On peut encore consulter sur la relique de Vendôme: Abbé Cil Métais, les Processions de la Sainte Larme, Blois, 1887, in-8.
tume : « Il faudrait, disait-il, que ce zélé fût juste et réglé et non pas partial comme celui du sieur Thiers qui fait un crime à une abbaye d une Relique, quoyque plusieurs autres Eglises prétendent en avoir de semblables. Il en nomme quatre luy-mème, sçavoir saint Maximin en Provence, Thiers en Auvergne, saint Pierre le Puellier à Orléans, Saint Léonard de Chemillé.
« Il pouvait y ajouter une certaine abbaye de Prémontrés, c’est celle de Selincourt. au diocèse d’Amiens, qui porte le nom de Sainte Larme. Pourquoy donc faire un crime particulier à une Église de ce qui lui est commun avec plusieurs autres (1) ? »
Sans doute ces autres larmes n'intéressaientelles pas autant le curé de Yibraie, car elles n’attiraient point ses paroissiens. Pour nous elles n’ont pas moins d’intérêt.
On peut diviser les larmes reliques en trois catégories. La première, dont fait partie la larme de Vendôme, comprend les larmes que le Christ aurait versées sur « le Lazare ». On vénérait également une de ces larmes dans la cathédrale de Marseille (2).
« On croit aussi communément à Chemillé, écrivait l’abbé Thiers, qu’à Saint-Léonard de
(1) Lettre d'un Bénédictin, p. 39.
(2) Ruffi, Histoire de Marseille, II, p. 9.
Chemillé, en Anjou, il y a une des larmes que Notre Seigneur jeta sur la mort du Lazare et qu’un Seigneur de Chemillé, qui alla à la conquête de la Terre Sainte, avec Godefroy de Bouillon, l’y apporta de Palestine. Elle est enfermée dans une petite phiole de crystal, bouchée d’argent doré, suspendue dans une plus grande phiole de forme cylindrique, et soutenue par deux anges aussi d’argent doré, comme les ostensoirs de quantité de nos Eglises. Elle paraît comme une grosse goutte d’huile jaune, un peu plus épaisse dans le fond. J’ai un office imprimé de cette larme qui commence dès les premières Vêpres, et qui finit par les secondes. On en fait la solennité le même jour qu’à Vendôme, c’est-à-dire le vendredi du dimanche avant la Passion appelé le Vendredi du Lazare (1). »
La seconde catégorie n’est pas riche, le thème ayant paru sans doute par trop dénué de fondement, même pour des légendaires. « Quelquesuns croient, mais les Évangélistes n’en disent rien, que ce divin Sauveur pleura aussi en lavant les pieds de ses disciples, et qu une de ces larmes est à Saint-Maximin en Provence (2j. »
(1) Dissertation de la Sainte Larme de Vendôme, Amsterdam, 1751, in-12, pp. 13-14.
(2) Thiers, Dissertation p. 12. — Cf. Calvin, Traité des Reliques ou aduertissemenl très utile du grand profil qui revien-
La troisième catégorie est composée de larmes miraculeuses dont on ne sait à quelle occasion le Christ les pleura.
Nous savons certes que la larme que l'on conservait en l’abbaye Saint-Pierre-les-Selincourt au diocèse d’Amiens avait été envoyée de Constantinople à Bernard de Moreuil en 1298, et d’aucuns affirment qu’il s’agit d'une larme qui fut versée sur « le Lazare (1) ». Il n'en est pas de même pour les larmes de Saint-Pierre-le- Puellier à Orléans et de Trier (2), de celle de l’abbaye de Foucarmont, de celle de Liège, et
cirait à la chrétienté , s'il se faisait inventaire de tous les corps saints et Reliques qui sont tant en Italie, qu'en France, Allemagne, Espagne, et autres royaumes et pays, Genève, 1599, réimpr. J. -G. Fick, Genève, 1863. in-12, p. 45.
(1) Instruction en faveur des pèlerins de la Sainte Larme de Noire-Seigneur Jésus-Christ adorée dansTéglisede Saint-Pierrelez-Selincourl, Ordre des Prémontrés, Diocèse d’Amiens, avec les litanies et quelques oraisons que chaque pèlerin peut réciter à son honneur. Et à la fin sont quelques miracles arrivés par sa faveur. A Amiens, chez G. Le Bel, 1681. in-18. — J. Le Merchier, Histoire de la larme sainte de Notre-Seigneur Jésus- Christ révérée en V abbaye de Sainl-Pierre-lez-Selincourl (s. L), 1725, in-18 de 45 p. (Lkt 3449). C’est une larme du Lazare, pp. 10-11. Cette larme a disparu avec la Révolution; le Comte Riant dit à tort u'elle existe encore. Comte Riant, Des dépouilles religieuses enlevées à Constantinople au treizième siècle par les latins cl des documents historiques nés de leur transport en Occident. Paris, 1875, in-8. p. 187.
(2) Calvin, toc. cil., p. 45. — Au lieu de Trier, les uns ont lu Thicrs (en Auvergne) d'autres Trêves (en Allemagne). Je n'ai rencontré aucun document relatif aux larmes qui auraient été conservées dans ces deux villes.
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de diverses autres que l’on vénérait, paraît-il, en Italie et en Espagne.
Quelle était la matière de ces larmes ? On serait bien embarrassé de le dire, la plupart des reliquaires qui étaient censés les contenir • étaient sans doute vides. Quelques-unes d’entre i elles n’étaient peut-être que de l’eau dans llaquelle on avait trempé la relique de Vendôme.
Comment ces larmes s’étaient-elles conservées sans évaporation et sans dessiccation ? On pne pouvait l’expliquer que par miracle; aussi [certains esprits dévots tenaient, d’ailleurs à tort, que la relique de Vendôme contenait non pas une larme du Christ, mais de la terre sur llaquelle il avait pleuré (1).
L’abbé Plique s’est d’ailleurs posé la même (question, à propos de la larme que l’on vénère Encore à Allouagne, près de Béthune, dans le l-iiocèse d’Arras (2). Son travail est instructif.
(1) Saint François de Sales écrivait à une darne : <■ Tenez : r/oilà une des larmes de Vendôme, c’est-à-dire de l’eau dans êaquelle est, ainsi qu’on tient par la tradition ancienne des rabitans de Vendôme, de la terre sur laquelle tombèrent ;es larmes de Notre Seigneur, tandis qu’au temps de sa ‘tnortalité et de ses peines il pria et adora son Père éternel >our la rémission de nos péchés. » Éptlres Spirituelles, 1. II, opît. 55.
12) Abbé Plique, Allouagne el son Pèlerinage en l'honneur l'une sainte Larme de Noire-Seigneur Jésus-Christ , Béthune, «alland, in-18.
Il se demande d'abord, comment on a pu recueillir les larmes de Notre-Seigneur Jésus! Christ (1). On a pu les recueillir au moyen d’un mouchoir comme ce semble le cas pour la larme de Liège. « Mais quel était ce mouchoir?! se demande le scrupuleux abbé : celui du dix in; Sauveur ou celui d’une autre personne . Est-ce Jésus-Christ lui-même qui s'en servit pour essuyer ses yeux humides? Ou bien quelqu un le fit-il pour lui ? Ou bien encore le mouchoir! en question n’est-il simplement qu'un des linges qui enveloppaient Lazare et sur lequel tomba une larme du compatissant Jésus ? » Mais il est plus facile de poser ces questions que de les résoudre.
L’abbé Plique interroge alors la liturgie. La messe en l’honneur de la sainte Larme d'Allouagne dit : « O Larme glorieuse, Larme éclatante! de splendeur, perle recueillie par les anges et, donnée à Magdeleine. » Mais l'abbé Plique estj exigeant, il ajoute : « Nous sommes encore ai nous demander si l’ange qui recueillit cette précieuse larme était ou non visible aux assistants et quel mode il employa pour se procurer cette sainte relique. »
L’abbé Plique ayant constaté avec regret que
(1) AnnÉ Plique. Allouagne. p. 74.
LES RELIQUES CORPORELLES OU CHRIST
les historiens ne sont pas entrés dans ces détails, se décida à examiner le reliquaire. 11 n’y vit qu’une petite pierre grise. Mais ce lui fut un trait de lumière.
« Celle pierre assurément n'est pas autre chose que la pierre sur laquelle est tombée la Larme de A olre Seigneur. Et puis après cela, que cette pierre ait tait partie du tombeau de Lazare ou non, qu’elle ait été recueillie par l’ange en public ou en particulier, pour être donnée de cette même sorte à Marie-Magdeleine, cette connaissance sans doute sourirait à notre curiosité, mais en définitive cette connaissance ne peut guère profiter qu a notre curiosité. Maintenant que Marie-Magdeleine ait cru à la parole d un ange, — la Très-Sainte Vierge, mère de Dieu, n a-t-elle pas été proclamée bienheureuse pour y avoir cru? — et que les pieux fidèles y aient cru ensuite après cette servante chérie du Seigneur, qu’y a-t-il en cela d’étonnant (1) ? »
I out cela est en effet d’une enfantine simplicité. Aujourd hui encore on continue d’offrir cette fausse relique à la dévotion des fidèles avec l’approbation de l’autorité diocésaine (2).
(1; Abbé Plique, Alloucujne el son pèlerinage , p. 77 (2) On peut e ncore consulter: Pèlerinage d'Allouagne près ‘Béthune en l'honneur de la Sainte Larme de Noire- Seigneur • Jésus-Chris I, Saint-Omer, 1875, in-12.
§ III. L’Ombilic ou Nombril de Jésus
L’ombilic du Christ était vénéré à Clermont 1 ) au commencement du treizième siècle comme l’une des plus précieuses reliques de 1 Occident (2). Un autre nombril de Jésus fut retiré du célèbre crucifix de Lucques (3). Peut-être est-ce celui que l’on vénérait, à Rome, a Sainte- Maria del Popolo au temps de Misson (4).
On conservait jadis à Châlons-sur-Marne une autre relique dite du Saint Nombril. Nous en emprunterons l’histoire à un ecclésiastique du diocèse.
« Vous saurez donc, monsieur, qu’il y a dans notre ville de Chàlons une paroisse appelée Notre-Dame-en-Vaux, où l'on prétend conserver depuis plusieurs siècles une partie du saint
(1) Mgr Batiffol, Bulletin de la Soc. des Antiq. de Franc :e, 1891 in-S, p. 22. a lu Olmont : mais c’est évidemment une erreur due au mauvais état du manuscrit : CA aura donne o. en môme temps que er par allongement de l’e et raccourcissement de l’r aura donné /.
(2) Ce nombril divin aurait été apporté en Auvergne par
saint Austremoine.Dri.AURE, Description des principaux lieux de France, 1789, in-18, V, 197, note 1. .
(3) F. de Mely, l'Image du Christ du Sancla Sanclorum,
Paris, 1904, in-8, p. 14. , , ..
(4) M. Misson, Nouveau Voyage d'Italie, 4- edit., La Haye,
1717, in-12, p. 177.
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nombril de Notre-Seigneur Jésus-Christ. Quoi 1 en a-t-il un ? vous récriez-vous d’abord... Patience, ce n’est pas de quoi il s’agit. Je sais ce que les anciens pères ont pensé sur la maternité de la Sainte Vierge, sur sa virginité, sur la naissance de son fils notre Sauveur. La manière pure et miraculeuse dont ils ont cru qu’il était venu au monde, fait juger qu’ils n eussent pas été extrêmement crédules sur cette relique ; mais ne nous engageons point dans des disputes, je ne veux que vous rapporter des faits.
« Mais comment cette relique a-t-elle été apportée à Châlons PL’histoire en est curieuse; il faut la reprendre de plus haut. Cette parcelle attachée à la chair de Jésus-Christ, lui étant tombée, comme aux autres enfants, la Sainte Vierge la ramassa, dit-on, avec beaucoup de révérence et de foi ; elle la garda chèrement toute sa vie, je ne sais même si elle ne la portait pas toujours sur elle. Après la mort de son fils, elle devint la source de sa consolation. Elle donna, en mourant, ce précieux dépôt à saint Jean l’évangéliste, comme à celui que son amour pour la personne de Jésus-Christ en rendait le plus digne ; saint Jean, établi évêque d Ephèse, le laissa à ses successeurs ; de ses successsurs il passa successivement par plusieurs mains en celles de Charlemagne. Eh! comment? Tout
comme il vous plaira. — Nous le lui enverrons, si vous voulez, par l’impératrice Irène, en reconnaissance de ce qu’il avaitchassé les Sarrasins de l’Empire, ou par Arron roi de Perse. Que si ce moyen vous paraît trop naturel pour une relique si miraculeuse, nous la lui ferons porter exprès par un ange, comme l'assure l'auteur des annales ecclésiastiques de Châlons.
« Charlemagne ne crut pas déplaire à l’ange en se défaisant de son présent au profit d'un tiers : il eût pu en enrichir son royaume et sa capitale, mais il aima mieux la porter à Rome, et en fit un présent au pape Léon III. Cette relique, qui semblait être destinée d'abord pour la France, y est revenue ensuite en partie 1 : elle a établi son siège dans la ville de Châlons; et la paroisse de Notre-Dame-en-Yaux se fait une grande gloire de la posséder. Elle aurait raison, s’il était véritable qu elle la possédât en effet. On ne l’y vénère pas seulement, on l'y adore, on la porte en procession sous un dais, et on en donne la bénédiction avec les mêmes cérémonies que si c'était le corps de Jésus- Christ.
(I) L’autre partie «le cette relique était conservée à Rome en l’église Sainte-Maric-du-Peuple [M. Misson]. Nouveau Voyage d'Ilalie.A • édit., La Haye, 1717, in-12, t. IL p. 177. — Nous savons qu’elle y est encore.
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« Que si vous demandez des preuves authentiques de ce que j’avance, je vous répondrai, monsieur, avec le respect que je vous dois, que vous n êtes pas assez crédule, et que vous ne feriez pas plaisir à messieurs nos Ghâlonnais d’être si curieux. Nous la possédons d un temps immémorial, vous diront-ils; que cela vous suffise et si vous me poussez à bout par vos questions indiscrètes, je vous renverrai à la rue des Marmousets, à l’enseigne des Trois Pigeons, demander à Haymald Robert, de Limoges, jadis clerc licencié ès-lois, ensuite domestique d un cardinal, depuis soldat, demeurant à Paris dans cette auberge, « homme cl'honnête condition et « de bonne façon, comme il paraissait à l exté- « rieur, et qui avait maintes connaissances », s’il n’est pas vrai qu’il a vu à Rome, dans le trésor, où se gardent les saintes reliques et précieux joyaux avec les papiers de l' Eglise Romaine et où sa qualité de Domestique d' un Cardinal lui donnait apparemment plein pouvoir de fouiller : je vous renverrai, dis-je, demander àce savant critique s’il n’a pas vu certaines lettres apostoliques en forme de bulle, portant qu’une partie du saint nombril est à Châlons. Si vous pouvez en douter après cela, je n’ai plus rien a vous dire pour forcer votre incrédulité.
« Ainsi se conservaient l’origine et lasucces-
sion du saint nombril, lorsqu'en 1407, Charles de Poitiers, évêque de Châlons, a l'insistance des paroissiens de Notre-Dame, changea cette relique de place et la mit, sans la regarder, dans un autre reliquaire plus beau que le premier, sous la bonne foi seule de trois habitans de cette paroisse qui l’assurèrent de ce que leur avait rapporté le Limosin, de la rue des Marmousets. On a continué, depuis ce temps-là, à lui rendre les honneurs dont je vous ai parlé : on y est venu en pèlerinage de fort loin; on dit même qu’il s’y est fait des miracles, ce qu il n’est pas impossible de croire.
« Or, le cinquième dimanche du carême dernier, dixième avril (1707), Messire Gaston-Jean- Baptiste-LouisdeNoailles, frère et successeur de Monseigneur le cardinal en ce siège, commença sa première visite épiscopale dans la paroisse de Notre-Dame avec les solennités ordinaires. Comme les comptes qu’il eut à recevoir, et la multitude des affaires qui se présentèrent ne lui permirent pas de les terminer toutes, il indiqua plusieurs assemblées dans son palais, où il invita ses paroissiens, et où se trouvèrent tous ceux qui voulurent y assister. Vous connaissez le mérite du prélat; on doit certainement lui rendre cette justice qu’il est très éclairé et très zélé pour ne souffrir dans son diocèse, non
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seulement aucun abus, mais rien de ce qui peut en approcher; et les affaires qu’il a soutenues jusqu'à présent pour la discipline et dont il est venu glorieusement à bout font bien voir qu’il n'a pas encore moins de fermeté que de lumière.
« Il avait ouï parler depuis longtemps de la relique en question, mais les alîaires de son diocèse, ses visites, ses infirmités l’avaient empêché de s’en instruire à fond par lui-même. Il ne pouvait ignorer ce que les goûts différens en faisaient penser aux divers esprits ; il savait que les uns l’adoraient, que les autres n’y avaient aucune foi, que d’autres en parlaient d’une manière peu édifiante. Il savait d’un autre côté combien un évêque doit être exact à ne proposer au peuple, pour objet de son culte et de sa foi, que des choses indubitables. Ces considérations portèrent notre prélat à dire à Messieurs les Chanoines de Notre-Dame, et aux paroissiens assemblés dans son palais, qu’il était résolu de faire la visite de la relique. II crut qu’il était de sa piété d'autoriser le culte qu’on lui rendait si elle se trouvait véritable, ou de la régler au moins, si, par hasard, il s’y était glissé quelque abus.
« Jour pris, Monsieur l’Evêque, en rochet et en camail, se transporte à Notre-Dame, avec presque tous les chanoines de cette église, et le peuple qui voulut l’y suivre ; il se fait ap-
porter une image en ronde bosse de vermeil, représentant la Sainte \ ierge tenant Jésus- Christ son fils, au nombril duquel est un cercle d’argent avec cette inscriptiou : De umbilieo domini Jesu-Christi. Le prélat se met à genoux, animé d’une sainte hardiesse, et persuadé qu un évêque qui a l’honneur de consacrer le corps de Jésus-Christ et de le tenir tout entier dans ses mains, ne doit pas craindre à la vue de son nombril prétendu, principalement quand il n est poussé que par un esprit de zèle et de religion.
« Sa prière finie, il ordonna à un orfèvre d’approcher, lequel, sans autre secours que celui de la pointe de son couteau, enlève le cercle et ôte le cristal. Je ne vous dirai pas, Monsieur, si depuis la translation que fit Charles de Poitiers, du prétendu saint nombril, on n'a pas touché à ce reliquaire et si la curiosité n’y a pas porté les yeux ou les mains : la facilité qu’on eut à l’ouvrir le pourraitfaire soupçonner. Ce que je sais, c’est que M. de Chàlons en ayant tiré en présence de tous les assistansce qui y était enfermé, il vit trois morceaux de taffetas rouge usés et percés enveloppés les uns danslesaulres, 1 dans lesquels il ne trouva que trois petits morceaux de pierre, dont 1 un était lisse, comme du gravier, île même couleur et de même dureté, les deux autres comme des éclats d’une
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pierre jaunâtre, graveleuse et friable, avec d’autres grains de très petit volume, de môme qualité et de môme couleur.
« Vous jugez bien, Monsieur, quelle fut la surprise et la consternation des assistans, quand ils virent qu’au lieu d’une relique précieuse, d’un sacré dépôt, comme ils l’appelaient, ils ne trouvèrent qu’un peu de gravier. On eut beau recourir aux lunettes, les objets purent être grossis, mais ils ne changèrent pas pour cela de nature, et on reconnut que l’oracle de la rue des Marmousets n’était pas infaillible. On n’en demeura pas là ; on fit venir sur-le-champ le sieur Chèvre, qui, par sa profession d’accoucheur et d’accoucheur habile, pouvait mieux connaître les parties du corps humain et la nature des vaisseaux ombilicaux; il assura, en pleine assemblée, que ce ne pouvait être, ni n’avait jamais été un nombril d’enfant et il satisfit si solidement à toutes les questions qu’on lui proposa, que tous les assistans, et même les chanoines, furent désabusés, souffrirent, sans la moindre opposition, que monsieur l’Evêque emportât ce gravier dans une boite d’argent, et le reconduisirent avec les mêmes honneurs qu’ils lui avaient rendus en le recevant (1). »
(1) R. P. Pierre Le Brun, Histoire des pratiques superstitieuses, P. Desprez, in-12, IV, 290-299. Sans doute l’ecclésias-
Les choses n’en restèrent cependant pas là. Quelques notables paroissiens rédigèrent une Requesle pour ' la restitution de la dite Relique 1 ;, dont le début était une énergique protestation contre l’enlèvement du 19 avril 1707. Un parla d’actionner l’évêque en justice, l'afîaire fit beaucoup de bruit, non moins de scandale, mais la relique n’a pas reparu depuis (2).
Sans doute on est moins scrupuleux en Italie qu’en France; car je ne sache pas que 1 exécution du nombril de Chàlons, qui n était, disaiton, qu’une partie du nombril conservé à Rome, ait provoqué la destruction de ce dernier.
D’où vint l’idée de semblables reliques ? M. de Mély pense qu’elles ont été inspirées
tique du diocèse de Chàlons qui envoya cette lettre à un docteur de Paris n etait pas plus hardi que Dora Guibert de Nogent qui avait déjà parlé fort librement de cette relique, P. L., tome CLVI, col. 653.
(1) Mémoire pour soutenir la relique de Xotre-Dame de Chàlons. Envoyé par un paroissien de cette église à M.. avocat à Paris s. I. n. d., pet. in-S de 30 pages.
(2) Voir toutes les pièces de cette histoire dans Le Brcn, loc. c.it., t. IV, p. 289-343. Les Ombiliciens, ainsi appelait-on les partisans de la relique, se vengèrent d une singulière façon. Ils lancèrent la légende d’une vierge druidique, calquée sur celle de Chartres (virgini parituræ druides), assurés, co faisant, d'étre désagréables à l'évêque antiombilicien. Ouc se passa-t-il ? Mgr de Noailles était-il fatigue de lutter? Toujours est-il que d’aucuns viennent encore en pèlerinage à la Notre-Dame celtique de Chàlons. Cf. L. Grignon, Description et histoire de l'Église Notre-Dame-en-Yaux de Chdlons, Châlons-sur-Marne, 1885, II. 27.
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par l’Évangile de l’Enfance (1). Lorsqu'on sait quelle fut la vogue des évangiles apocryphes au moyen âge et de celui-ci en particulier, cette opinion paraît fort vraisemblable, bien que le texte même de cet évangile donnerait à croire qu’après avoir été conservé, le nombril du Christ avait été perdu.
« Lorsque le temps de la circoncision fut arrivé, c’est-à-dire le huitième jour, époque où le nouveau-né doit être circoncis, suivant la loi, ils le circoncirent dans la caverne, et la vieille israélite recueillit le prépuce (ou selon d’autres le cordon ombilical) et le mit dans un vase d’albâtre rempli d’huile de vieux nard. Et elle avait un fils qui faisait commerce de parfums, et elle lui donna le vase, en disant : « Garde-toi bien de vendre ce vase rempli de parfums de nard, lors même qu’on t’en offrirait trois cents deniers. » C’est ce vase que Marie la pécheresse acheta et qu’elle répandit sur la tête et sur les pieds de Notre-Seigneur Jésus-Christ en les essuyant de ses cheveux (2). »
Les Évangiles apocryphes, qui ont été la source de tant de représentations imagées,
(1) F. de Mély, i Image du Christ du Sancta Sanctorum et les reliques chrétiennes apportées par les flots, dans Mém. de la Soc. Nat. des Ant. de France, J’., 1904, t. L X 1 1 1 , in-8, p. 129.
(2) Êuanrjile de l'Enfance, ch. V, flans Migne, Dictionnaire des Apocrijphes, P., 1856, in-4, I, 985.
peintes ou sculptées dans les églises, devaient presque aussi nécessairement influer sur le culte. Les reliques de la passion et une partie des reliques corporelles du Christ sont évidemment inspirées par les évangiles canoniques, mais pour ce qui est du nombril ou du prépuce on n’en trouve aucune mention en dehors des apocryphes. Il est également à noter que l'inventeur de la dent qui était conservée à Saint-Médard la rapportait à la période de l'enfance du Christ. Quant aux ongles et aux cheveux dont nous aurons à parler plus loin, il dut s’agir tout d'abord des ongles et des cheveux de Jésus enfant recueillis par la Vierge Marie.
Le culte nait nécessairement de la légende lorsqu’elle est reçue comme une histoire véritable et c’était bien le cas des apocryphes au moyen âge. Ce processus est d’un grand intérêt et se retrouve maintes fois dans l’évolution religieuse.
§ IV. — Le Saint Sang
« De tout ce que Jésus-Christ a laissé sur la terre, écrit l'oratorien Baillet, rien ne serait plus digne de notre vénération que le sang qu il a répandu pour le salut du genre humain. Bien
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ne méritait donc d’être recueilli et conservé avec plus de soin, mais Dieu ne l’a point permis, et on doit en être suffisamment persuadé par le silence de l’Écriture et de tous les anciens (1). »
Néanmoins les moines et les clercs du moyen âge en ont exposé une grande quantité à la vénération des fidèles.
On vénérait des reliques du Saint Sang à Anvers, Boulogne-sur-Mer, Bruges, Chartres, Doberau, Fécamp, Mantoue, Orléans, Païenne, Paris, Heichnau, Rome, Venise, Weingarten et sans doute en maints autres lieux.
Du sang recueilli pcir saint Longin ( Mantoue . — Rome. — Weingarlen)
La relique de Mantoue. — Voici comment s’exprime l’ancienne chronique de Mantoue : « Le soldat Longin, au moment où il venait d’ouvrir de sa lance le côté de Jésus, reçut la grâce de la foi, en même temps que le centurion; il recueillit le sang qui jaillissait du côté transpercé du Christ, et le porta désormais avec lui. II renonça bientôt à la carrière des armes, vint
(1) Baillet, Traité du Vendredi Saint, g 3, art. I. Sur la querelle entre Franciscains et Dominicains relativement au •sang du Christ, cf. : H. C. Lea, llisl. de l'Inquisition, trad a- Heinach, P., 1901, in -12, II, 203-207.
à Mantoue et y prêcha l’Évangile. Prévoyant que sa religion lui coûterait la vie, il cacha le Sang du Sauveur en terre pour le préserver de toute profanation, laissant à la Providence le soin de le tirer un jour de l’oubli 1 1;. Effectivement le précieux dépôt fut découvert en l’an 804. L’authenticité de la Relique contenue dans un vase de plomb qui portait 1 inscription « Sanguis Christi » fut démontrée par plusieurs miracles (2). L’événement causa une grande sensation, et l’empereur Charlemagne demanda au pape Léon III de procéder à une enquête à ce sujet (3). Le Souverain Pontife se rendit à Mantoue, constata par un examen approfondi l’authenticité des miracles, et partant celle de la Relique. Il fit ensuite un rapport à l'empereur qu’il alla trouver à Crécy. près de Rheims, où il célébrait les fêtes de Noël.
« Cependant moins d'un siècle plus tard, les Hongrois, les Normands et d’autres hordes barbares envahirent la haute Italie, et la Relique du Saint Sang fut cachée une seconde fois. A la fin de ces temps troublés, on connaissait encore, il est vrai, la tradition concer-
(1) D’après une autre version celte relique aurait étii enfermée avec lui clans son tombeau, .t. SS. Mart.. II, 370.
(2) Monum. Gcrm., I. 192. 363.
(3) Eoiniiard, Annales des Francs, année 804. Trad. Teulet p. 114.
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nant le précieux trésor enfoui en terre; mais on ne savait plus l’endroit : le petit nombre de témoins oculaires qui avaient été dans le secret avaient disparu. Il se passa environ deux cents ans avant que la relique fût retrouvée (1). L’instrument de la divine Providence fut un pauvre aveugle, le pieux Adalbéron ; dans une vision qu'il eut, en 1048, dans l’église de Saint-André, cet apôtre lui désigna le jardin de l’hôpital comme abritant le dépôt vénéré; il promit à Adalbéron qu’il récupérerait la vue s’il faisait connaître cette révélation, d’où résulterait l’exaltation de la Sainte Relique. Martial, évêque de Mantoue, en présence de son clergé et d’une immense multitude de peuple, fit faire des fouilles à l’endroit indiqué. On découvrit une petite caisse en bois, contenant un reliquaire en marbre, à l’intérieur duquel se trouvait un vase en plomb avec le Saint Sang. Le trésor fut transporté dans l’église de Saint- André, et la promesse faite par l’Apôtre à Adalbéron se réalisa : l’aveugle recouvra la vue.
« Cependant, Brunon de Toul était monté sur le trône pontifical, en février 1049, sous le .nom de Léon IX. La nouvelle de la découverte du précieux Sang était parvenue à ses oreilles ;
(1 ) Monum. Germ V, 127; Hess, Mon. Guelf., 217. Brève Chronicon Manluanum , ab anno 1095-1299, Firenze, 1850.
l’empereur Henri III l’avait apprise de son côté; il demanda à Léon IX de soumettre toute l’aiïaire à un examen approfondi, qui aurait eu surtout pour objet les événements surnaturels qui s’étaient produits. Le Pape Léon IX. comme l’avait fait Léon III, se transporta à Mantoue. Il ouvrit une enquête sur les apparitions extraordinaires et les miracles qui avaient suivi ; il conclut à leur authenticité et déclara que la Relique pouvait être regardée comme étant celle du vrai Sang de Jésus-Christ et devait être honorée comme telle. La croyance à l'authenticité du dépôt trouvé à Mantoue ne résulte donc pas de documents historiques qui, dans plusieurs détails, nous l’avouons, déclare l’abbé Rommel, ne s’accordent point entre eux. Quand il s’agit d’événements fort éloignés de nous, pareilles dissonances se constatent souvent, sans que la substance des faits puisse être révoquée en doute ; dans le cas présent, cette croyance est basée avant tout sur des miracles arrivés lors de la double exaltation de la Relique et que les autorités ecclésiastiques ont approuvés après mûr examen. La guérison subite d’Adalbéron, l’aveugle, est le plus im-v portant de ces prodiges (1). »
il) Abbé H. Kommf.l. Une relique du précieux Rang de Jésus- Chris. I à Weingarlen , Bruges, 1S91, in-8, pp. 6 et 7.
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Celte relique fut jadis l’objet d’un culte insigne. L’an 1608, à l’occasion des noces de son fils François avec Marguerite de Savoie, Vincent de Gonzague institua l’ordre du Précieux Sang plus connu sous le nom d’ordre du duc de Mantoue. Il créa vingt chevaliers de l’ordre et mit sur le collier cette devise : Nihil isto triste recepto (1).
La relique de Home. — Le pape Léon IX désirait le Saint Sang de Mantoue pour la capitale de la catholicité; mais les Manlouans ne voulant rien céder, le Souverain Pontife chargea 1 empereur Henri III de négocier avec eux. Celui-ci proposa de diviser le précieux sang entre les deux villes. On lui fut si reconnaissant de cette solution que d’un commun accord on le divisa en trois parties : l’une pour Mantoue, l’autre pour Rome et la troisième pour le négociateur.
Léon IX déposa sa part dans la basilique de Saint-Jean de Latran ; mais plus tard elle fut transférée dans la chapelle domestique du palais de Latran, connue sous le nom de Sancta Sanctorum.
Aujourd’hui, la relique est toujours à Saint- Jean de Latran, mais dans la chapelle de Sainl-
(0 M. Misson, Nouveau Voyage d'Ilalie,!* éd., 1717, in- 12, III, PP- 12-13.
François, où on la montre encore le jour du jeudi saint.
La relique de Weingarten. — Quant à la troisième partie du saint Sang de Mantoue l'empereur Henri III la porta constamment sur lui jusqu’en 1056 où, se voyant en cas de mort, il la légua à Beaudouin de Lille, comte de Flandre. Celui-ci, à son tour, la laissa à sa fille Juliette de Flandre. Enfin, celle-ci s’étant mariée à Guelfe IV de Bavière, fils de Guelfe III, fondateur de l’abbaye de Weingarten. elle en fit don à ce monastère en l'an 1090 ou 1094 (11.
La relique est toujours conservée a l’abbaye de Weingarten où le 12 mars de chaque année on célèbre une fête en son honneur.
L origine des trois reliques. — On ne saurait! s’arrêter à cette légende invraisemblable, évidemment imaginée par quelque moine ignorant et sans scrupule. Le centurion Longin ne vint certainement jamais à Mantoue, ni vivant, ni mort, bien qu’on y vénère ses restes.
D’autre part un opuscule du diacre Jean, chanoine régulier de l’église Saint-Jean de Latran, donne une tout autre origine à la relique conservée dans la basilique. Selon lui il s’agirait
(1) A. IIaac. (O. B.), Sanguis Chrisli in terra vindicatus seu...\ de S. S. Sanguine e latcre Clirisli perfluo algue in imperiali monaslerio Vinearum adservato, Constant.. 1758. in-4.
clu sang qui serait sorti miraculeusement d’un crucifix outrageusement frappé par un juif (1).
C’est évidemment là ce que l’on racontait primitivement et la légende du sang recueilli par Longin naquit d’une exégèse postérieure.
Du sang recueilli par Nicodème [La Rochelle , Bec-Helluin, Fécamp, Sarzanne, Halle)
Au temps de Calvin on montrait du sang de Jésus-Christ à la Rochelle et il passait pour avoir été recueilli dans un gant par Nicodème (2).
On retrouvait la même relique dans l’abbaye du Bec-Helluin, aujourd’hui au diocèse d’Evreux. Henri Eslienne nous à conservé l'histoire qui l’authentiquait : « Quand Nicodème dépendit Notre-Seigneur de la croix, il recueillit du sang d1 i celui en un doigt de son gant avec lequel sang il faisait plusieurs grands miracles. A raison de quoi, étant persécuté par les Juifs, fut contraint à la fin de s’en défaire par une invention merveilleuse. C’est qu’ayant [iris un parchemin ou il écrivit tous les miracles et tout ce
(1) Migne, P. L. LXXVIII, col. 1379, n° 560-568. Il y cul plusieurs crucifix qui répandirent du sang : l’un à Mantoue, l’autre à [tome et enfin le plus célèbre et le plus ancien à Béryte.
(2 Calvin, Traité clés Reliques, p. 13.
qui appartenait à ce mystère, il enferma le sang avec ce parchemin dedans un grand bec d'oiseau et l’ayant lié et accoutré le mieux qu'il lui était possible, le jeta dans la mer, le recommandant à Dieu ; qui voulut que mille ou douze cents ans après, ou environ, ce saint bec après s’être bien promené par toutes les mers de levant et de ponant, arriva en Normandie, au lieu même où est aujourd’hui l'abbaye du Dec. Où estait jetté par la mer entre quelques broussailles advint qu’un bon duc de Normandie, chassant un cerf en ces quartiers-là, on ne sait ce que devinrent ni le cerf ni les chiens : jusqu'à ce qu’il fût aperçu en un buisson étant à genoux, et les chiens auprès de lui, tous cois et à genoux aussi. Ce qui émut tellement la dévotion de ce bon duc que soudain il fit essarter ce lieu, où le précieux bec fut trouvé et le contenu en icelui. Que fut cause qu’il y fonda l’abbaye appelée aujourd’hui, pour cette raison, l’abbaye du Dec (là où ils montrent encore maintenant ce beau miracle) si bien enrichi qu’on peut bien dire que c’est un bec qui nourrit beaucoup de ventres (t). »
Cette abbaye bénédictine disparut avec la Révolution et la relique se perdit dans la tourmente.
(1) H. Estienne, Apologie pour Hérodote , La Haye, 1733, in-12, II, pp. 231-232.
LES RELIQUES CORPORELI.ES DU CHRIST
Mais on en conserve encore aujourd’hui une toute semblable en la ville de Fécamp, et l’on en débite une histoire toute pareille ; notons pourtant que le bec a été remplacé par une souche de figuier avec des embellissements qui la rendent encore plus inacceptable.
L’abbé Biard, l'un des derniers historiens de la précieuse relique, écrit : « Nous ne voyons pas de raisons sérieuses de rejeter cette histoire... La supprimer, ne serait-ce pas manquer de respect aux doctes enfants de saint Benoît qui l’ont rédigée, à tant d’abbés et de princes de l'Eglise qui ne l’auraient pas laissé tirer à d’innombrables exemplaires si la fable leur eût paru comme à des rationalistes peu raisonnables, mêlée à l’histoire ?... Enfin ne serait-ce pas rendre inexplicable la translation du précieux sang à Fécamp, ébranler la base du culte immémorial qu’on lui rend ? ne serait-ce pas enlever le plus beau fleuron à la couronne de cet antique et illustre cité, et la blesser dans ses intérêts les plus sacrés el les plus positifs ( L) ? »
Les intérêts positifs de cet illustre cité n’est
(1) Abbé Biard (curé de Thiergeville), la Relique de Fécamp, messe en latin-français, litanies et histoire du Précieux Sang de .Notre-Scigneur Jésus-Christ, suivies du récit de guérisons récentes opérées à l’ancienne fontaine où aborda la souche de figuier dépositaire de cet inestimable trésor. Paris, Carion, 1866, in-12.
pas un euphémisme, car on ne saurait faire une allusion plus claire à l’argent que les pèlerins laissent à Fécamp. Tout est organisé pour le recevoir.
A la cathédrale, près de la relique, on trouve le Tronc du Précieux Sang ; et non loin de là, outre la chapelle-source bâtie sur le lieu où échoua la souche de figuier, vous trouvez également une seconde chapelle bâtie dans la coursource où aborda le précieux sang. Les gérantes de ces deux chapelles sont des laïques. Leur conception de l’histoire n’est pas moins utilitaire que celle des chanoines de la cathédrale li.
On conservait également à Sarzanue Italie’ du sang recueilli par Nicodème (2) : cette relique avait été également apportée par les (lots, non plus dans un bec d’oiseau ou une souche de figuier, mais dans le fameux crucifix de Lucques connu sous le nom de Yolto Santo.
Nicodème avait sculpté trois images du Christ « de la même grandeur, grosseur, et linéament qu’estait Noire-Seigneur en croix, trouvées
(1) Sur cette relique : A. Pottieu. llisloire du Précieux Sany de Noire-Seigneur Jésus-Clirist conservé en l'abbaye de la Sainle-Trinilé à Fécamp, publiée pour la première fois d'après un manuscrit de la bibliothèque de Rouen. Rouen, 1838, gd. in-8. — Le Roux de Lincy. Essai historique et littéraire sur l'abbaye de Fécamp , Rouen, 1840, in-8, p. 63.
(2) Collin de Plancy, Dicl. des Reliques, P., 1821, in-S, It, pp. 63-64.
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dans les ruines anciennes, près la porte du Golgotha, au même endroit, où la maison de Nicodème, disciple secret du Fils de Dieu, avait été autrefois édifiée (1) ».
Le P. Ignace Joseph, dans son Histoire d'A bbeuille (2), rapporte qu’Etiennede Lucques voulait absolument que Grégoire le Syrien, qui était devenu détenteur de ces trois images, lui en donnât une pour Lucques ; mais que les Chrétiens décidèrent qu’elles seraient exposées à Joppé en trois nacelles différentes, sans gouvernail, sans pilote, afin de connaître la volonté de Dieu dans une affaire aussi importante. De ces trois images la première vint échouer à Lucques; la seconde à Riie (Somme). Quant à la troisième, elle parvint à Dives (Calvados) où elle est demeurée honorablement jusqu’à ce que les calvinistes fiaient brûlée et réduite en cendres (3).
L’abbé de Romagne quelque deux cents ans plus tard raconte un peu différemment l’histoire du Volto Santo; il ignore d’ailleurs entièrement les deux sosies de Rue et de Dives :
(1) Yepès, Chroniques .générales de l'Ordre de Saint-Benoît , trad. par Dom Martin. Tout, Belgrand, 1648, in-4, t. III, p. 592.
(2) P. Ignace Joseph, Histoire d’ Abbeville, Paris, Pélican, 1646, in-4, p. 427.
(3) F. de Mely, l'Image du Christ du Sancla Sanclorum, Paris, 1904, in-8, pp. 12-13.
« Nicodème ayant l’esprit fortement frappé de la ligure de Jésus-Christ entreprit de faire Son image ; il fit tout, hors la tète, qui fut exécutée par un ange. Au moment de sa mort, Nicodème raconta ce miracle à un de ses parents et lui donna son crucifix, qui resta en Judée jusqu’au huitième siècle; alors un évêque de Lucques en fit l’acquisition, et le porta dans un navire, qui, sans être conduit par aucun pilote, arriva heureusement en Italie, au port de la ville de Lune. Les habitants qui se trouvaient sur le rivage, entrèrent dans le vaisseau et voulurent emporter le crucifix de Nicodème, mais il fut si prodigieusement pesant, que tous leurs efforts furent inutiles.
« Quelque temps après, un pèlerin qui visitait Jérusalem apprit de deux religieux, qui gardaient le tombeau du Seigneur, que le crucifix de Lucques contenait des reliques. Le pèlerin ne manqua pas h son retour d'en avertir l’évêque de Lucques. Celui-ci regarda dans le crucifix, il y trouva une partie de la couronne d’épines de Noire-Seigneur, une fiole de son sang que Nicodème avait ramassé, un clou de la croix et quelques autres objets sacrés 1).
(I) Voici plus exactement d'après les anciens chroniqueurs les reliques que contenait ce crucifix : « Ouarta pars Spina* Coron æ cum Clavo quo Dominus crucifixus est, id etiam
LES RELIQUES CORPORELLES DU CHRIST
« Mais il fut obligé d’y laisser diverses autres reliques que 1 on ne connaît pas, parce que le crucifix se referma miraculeusement, avec un grand éclat de lumière (1). »
Les reliques du Saint Sang que l’on conservait en Angleterre passaient aussi pour avoir été recueillies par Joseph d’Arimathie. L’évêque de Lincoln attribuait cette origine à celui qu’un frère templier apporta en 1247 à Henri III, roi d Angleterre, de la part du patriarche de Jérusalem (2).
« On avait montré pendant longtemps à Haies dans le comté de Glocester, dit Hume, du sans; de Jésus-Christ apporté de Jérusalem. On imagine assez avec quelle vénération on contemplait une si sainte relique. Une circonstance miraculeuse servait encore à en constater l’authenticité. Ce sang précieux, bien qu’exposé à la vue des assistants, n’était visible à nulle personne en
sacratissimum, quod de umbilico est abscissum, cum ampulla sanguinis, cum sudario quod deferebat Jésus circa collum, decentissime recondita sunt; claudunlur quoque ibi pretiossima pignora, quæ beata Dei genitrix de unguibus et capillis noslri Redentoris abscidit, quorum una pars in capite velaminis ejusdem Dei genitricis ligata est, alia ex alio. -> — F. de Mély, l'Image du Christ du Scinda Sandorum , Paris, 1904, in-8, p. 15.
(1) Romagne (abbé de), Dictionnaire historique des miracles qui prouvent la vérité de la religion chrétienne , P., Masson, 1824, in-12, pp. 48-49.
(2) A. SS. Martii, II, 378.
état de péché mortel et ne daignait apparaître que lorsqu’on avait accompli assez de bonnes œuvres pour obtenir l’absolution.
« L’artifice fut découvert quand on supprima ce monastère. Deux moines, qui étaient dans le secret, prenaient toutes les semaines du sang de canard, et le mettaient dans une fiole de cristal, dont un côté était mince et transparent, tandis que l’autre était épais et opaque. A l'arrivée d’un riche pèlerin, les moines ne manquaient pas de lui montrer le côté obscur jusqu'à ce que des messes et des ofl’randes eussent expié ses péchés, et quand on jugeait que son argent, sa patience ou sa foi était près de s'épuiser, on lui accordait la faveur de tourner la fiole 1 . »
Du sang recueilli par la Madeleine [S ainl- Maximin cl Neufvy-Sainl-Sépulcrc
On attribuait cette origine au sang que l’on conserva longtemps à Saint-Maximin de Provence. Je pense que l’on dut attribuer la même origine au sang que l’on conserve encore à Neufvy-Saint-Sépulcre (2 .
(1) David Hume, Histoire d' Angleterre. Trad. Campenon, Paris, 1840, in-8, t. III, p. 288.
(2) Laisnkl de La Salle, Croyances et légendes du Centre de la France, IV, 1876, in-8, I. p. 319.
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L’une et l'autre relique, comme nous l’avons vu dans notre étude sur le sang de saint Janvier, étaient composées de petites pierres rouges qui durent représenter primitivement de la terre prise au pied de la croix et arrosée du sang du divin crucifié.
De trois autres Reliques rapportées de Jérusalem
( Reichnaa , Billom, Bruges ) et dont au moins une recueillie parla Vierge
Le plus ancien témoignage que nous possédions au sujet des reliques du Saint Sang en Eu. rope, nous est fourni par une Translation qui aurait été écrite vers 950 (1). Azan, préfet de Jérusalem, aurait apporté d’insignes reliques en Corse dans l’espérance que Charlemagne viendrait les y recevoir. Mais ses espérances furent déçues, ce fut Waldo, abbé de Reichnau, qui fut chargé de cette mission. Azan lui remit une fiole de sang qui fut placée en la chapelle de l’empereur, et une petite croix d’or contenant du sang de Jésus à ses extrémités.
(1) Translalio Sanguinis Domini, publiée d’abord par Mabillon, Annales, III, 699, puis rééditée soigneusement dansles Monumenla Germanise hislorica, IV, Scrip. 445.
L’Abbaye de Reichnau finit par hériter de cette dernière relique.
« On conserve dans l’église de Billom une autre relique célèbre sous le nom de Précieux Sang. Un Jésuite nommé Raymond Marlin en publia l'histoire en 1646, sous ce titre : La Divine Relique du sang adorable de J. -Ch. dans la ville de Rillom en Auvergne (1).
« Durand d’Albanelli, chanoine de Billom, à son retour de la Terre Sainte, apporta, dit-on, cette relique avec un petit morceau du bois de la vraie croix , enchâssé dans une croix d'argent doré, sur le pied de laquelle est gravé le nom de ce chanoine. Par un événement peu vraisemblable, le bois de la vraie croix fut conservé, et le précieux sang resta perdu pendant longtemps: il fut déterré, on ne dit point par qui, ni à quelle époque, sous le maître-autel. On découvrit d’abord un coffre revêtu de peau, dans lequel était le vase de cristal qui contient cette relique enchâssée, comme elle l’est aujourd'hui, dans une garniture en argent avec celte inscription en lettres gothiques :
Hoc i n vase manel sanguis , quo vincelur anguis.
(1) Il s’agit, évidemment, du volume cité par Corldet sous ce litre : Saint-Martin, la Divine Relique du sang adorable de Jésus-Christ dans la ville de Billom, en Auvergne. Lvon, 1645, in-12.
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« Tous les ans, le 3 mai, le jour de l’Invention de la Sainte-Croix, on célèbre à Billom la fête du Précieux Sang, c'est un jour de triomphe, de réjouissance et de profit pour les dilîérens habitans. La principale cérémonie est la procession, où le Précieux Sang est montré au public. Elle ne se célèbre plus avec un appareil aussi recherché qu’autrefois. Voici ce que l’historien de la relique nous a conservé de cette procession. « Elle est précédée, dit-il, de jeunes garçons choisis et vêtus en anges et portant les mystères de la Passion en peinture , qui sont suivis d’une douzaine d’hommes, représentant les douze Apôtres avec les instrumens de leur martyre ; puis viennent les Capucins ensuite les Pèlerins, revêtus de leur livrée. » Parmi ces Capucins, ces Apôtres et ces Pèlerins, étaient plusieurs femmes dont la plupart tenant la chandelle à la main marchaient pieds nus et en chemise.
« Le prêtre qui porte la relique à cette procession se tourne à chaque instant de tous côtés pour la montrer aux étrangers, et renverse successivement le vase de cristal [tour faire remarquer que la liqueur rouge qu’il contient conserve encore sa fluidité. L’historien ajoute que de son temps, lorsque la procession était arrivée à la place, et que la relique était posée
sur un autel qu’on y dresse ordinairement, la plupart des gens du peuple regardaient au ciel et prétendaient en plein midi y voir une étoile qui apparaissait alors miraculeusement 1). ■*
Ces reliques jérusalémites furent très probablement inventées en Europe.
La relique du Saint Sang de Bruges aurait été donnée par Baudouin, roi de Jérusalem, à Thierry, comte de Flandre, qui la fit rapporter dans ses États par le bienheureux Léonius, abbé de Saint-Bertin et la légua à Bruges en 1148 (2).
Mais par qui ce sang sacré avait-il été recueilli. De pieux auteurs attestent que ce fut par la Vierge. Et voici comment ils le démontrent.
Après avoir cité un discours que l’évêque de Lincoln prononça en 1270 (retenez bien la date) et dans lequel il affirme que le sang du Christ ne fut point perdu mais recueilli par Joseph d’Arimathie, l’abbé Durand écrit : « On a pu le remarquer, il n’est question dans ce passage que du sang recueilli par Joseph d Arimathie... Nous avons ici la preuve la plus concluante que Marie a recueilli le sang divin.. . Joseph d'Arima-
(1) Dulaure, Description des principaux lieux de la France, Paris, chez Lejay. 1789, (. V, pp. 118-422 [L llî0 A'.
(2) Aiibé G. Carton, Essai sur l'Histoire du Saint Sang depuis les premiers siècles du Christianisme. Bruircs, 1850, in-4, p)>. 55-77.
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thie, le disciple lâche et timide, reçoit avec respect ces gouttelettes sacrées, et Marie les verrait ruisseler sur la terre sans les soustraire à la profanation ? Elle connaissait trop le prix de ce sang rédempteur. Et, dût-elle arracher son cœur pour y recueillir, à défaut d’autre vase, ce sang divin, elle n’hésiterait pas. 11 nous suffisait de savoir que Joseph d’Arimathie l’a fait, pour nous autorisera dire que la Sainte Vierge l’a devancé dans ce ministère au pied de la croix (1). »
Le reste des preuves est à l’avenant. Il semble cependant que l’on peut admettre l’origine jérusalémite de cette célèbre relique ; bien que par le miracle de l’ébullition qui la caractérisait jadis elle s’apparente plus exactement aux re liques de Constantinople ou d’Italie (2).
Du Sainl Sang apporte de Constantinople
On conservait du sang de Jésus-Christ dans plusieurs églises de Constantinople ; à Saint- Pierre, à Saint-Michel et au Bucoléon.
(1) Abbé A. Durand, l'Ècrin de la Sainte Vierge , Desclée, Lille, 1885, t. II, p p. 181-185. L’argument remonte d’ailleurs à Métaphraste (Combéfis, Bibliotheca Palrum Concianaloria, VIII, 88) qui l’avait emprunté lui-même à un anonyme plus ancien (Comijkfis, Bibliotheca, 111,957).
(2) Sur cette relique, cf. Van Haecke, le Précieux Sang à Bruges, Bruges, 1900, in-8.
En 1244, Lambert de Noyon, chapelain de Beaudoin Ier et prévôt de Saint-Michel, rapporte un vase d’or contenant du sang du Christ en l’abbaye de Saint-Jean-des-Yignes à Soissons (1). Quelques semaines auparavant, en 1239, l’abbaye d'Anchin s’était enrichie d’une relique semblable provenant de Saint-Pierre 2 .
Le Bucoléon fournit à lui seul au moins trois reliques analogues. En 1205 Nivelon de Cherisy fait don au chapitre de Namur d une petite quantité de sang de Jésus provenant de cette église (3). En 1224 Saint Remy de Reims en recevait aussi de la même source 4 . La plus célèbre des reliques de cette origine est celle qui fut envoyée à Saint Louis entre 1241 et 1246 pour la Sainte-Chapelle (5b
Toutes ces reliques provenaient sans doute originairement du sang qu'auraient jeté des crucifix.
Nous ne prétendons pas avoir énuméré toutes les reliques du sang de Jésus-Christ.
Il en existe une fiole en 1 église Sainte-Croix
(1) Mss Bib. Nat. Suppl. Lat. 11004, f° 12.
(2) Rayssius, llierogazophylacium Belgicum Duaci, 1628, in-12, p. 6!).
(3) Rayssius, llierogazophylacium Belgicum, 1628, in-12, p. 7. 11 en est déjà fait mention dans un bref de 1249. Exuvim Sacræ Conslanlinopolilanæ , II, 139.
(4) Moulut, llisloria Remensis, Lille, 1666-1679, in-f°, I, 336.
(6) Archives nationales, K 166, n° 67. Inventaire de 1341.
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de Jérusalem et qui remonte au moins au seizième siècle (1). L’Inventaire de l’Église de Chartres dressé en 1322 en signale une autre (2).
« On a dans Venise des fioles assez grandes remplies du sang de Jésus, qui reçoit un culte très solennel, le 12 de mars, au couvent des religieux conventuels de Saint-François (3). A Rome on a encore des fioles pleines du sang de Jésus- Christ, dans l’église de Saint-Eustaehe. On en adore une grosse bouteille à Moscou dans l’Église de l’Annonciation. A Tours on avait une certaine quantité de sang que Notre-Seigneur répandit au jardin des Oliviers (4). »
Mais toutes ces reliques, et même celles que nous avons ignorées, rentrent très probablement dans l’une des catégories étudiées. Toutes sont d’origine frauduleuse; Saint Longin, Nicodème, Sainte Madeleine et la Vierge ne sont pour rien dans leur invention.
L’origine de toutes ces reliques tirées de
( 1 ) Inventaire des Reliques de Rome en 1575, reproduit dans J. Calvin, Traité des Reliques, J. -G- Kick, Genève, 1863, in-12, p. 162.
(2) F. de Mely, le Trésor de Chartres, Paris, Picard, 1888, gd. in-8, p. 101 [Ljs 2628).
(3) Pour la relique que l’on conserve dans l’église Saint- Marc dans la même ville, il s’agit du sang d’une image que les Juifs auraient crucifiée en 675. — P. Petit-Radkl, Voyage historique de l'Italie, P., 1815, in-8, 1, 169 et 172.
(1) Collin de Plancy, Dict. des Reliques, II, 63-64.
Jérusalem ou de Constantinople est indiscutablement le sang qui découla de certains crucifix miraculeux, dont l’origine précise reste encore à déterminer. Néanmoins nous pouvons déjà constater que le saint Sang de Jésus n est qu’une relique d’origine liturgique puisqu’elle se rattache au culte des Images et tout spécialement au culte du crucifix.
§ V. — Barbes, cheveux et ongles
On garde quelque partie des cheveux de Jésus-Christ, cà Rome, dans l’église Sainte-Cécile : on en avait aussi à l Escurial et dans 1 abbaye de Notre-Dame d’Argensole en Champagne P.
Le crucifix de Lucques, dont la découverte remonte au onzième siècle, contenait, outre un morceau du nombril du Christ et une ampoule de son sang, des ongles et des cheveux que la Vierge lui avait coupés 21.
D'après un mémorial tiré des archives de la cathédrale et rapporté par Baluze, Sainte Austremoine apporta en arrivant à Clermont des reliques infiniment précieuses : « le nombril du Fils de Dieu avec les cinq ongles de sa main
(1) Collin nn Plancy, 11.62.
(2) Tokaxklli, Il primo ritrallo del Crucifiszo, Napoli Savio, 1664. in-S. p. 69.
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gauche; son prépuce avec deux ongles de la main droite , des langes dans lesquels il fut enveloppé ; la onzième partie du suaire teint de son sang, et avec lequel on lui avait couvert les yeux ; une partie de sa tunique, de sa barbe, de ses cheveux , et de sa ceinture teinte de son sang ; de plus trois ongles coupés de la main droite, une partie de la couronne d’épines et du pain sur lequel Jésus donna sa bénédiction; une partie de son éponge et du sépulcre de Notre-Seigneur ; des verges dont il fut flagellé; des cheveux de la Sainte Vierge Marie, son bracelet ; un morceau de sa robe avec de son lait, et une partie du manteau qu’elle fit de ses mains. Etienne évêque (de Clermont au dixième siècle) renferma ces reliques dans une image de la Mère de Dieu et dans une image de son fils (1). »
Le comte de Chartres, Louis, étant à la prise de Constantinople, sa suite rapporta à Chartres entre autres reliques insignes deux cheveux de N. -S. On les voit signalés dans un inventaire de 1322 (2).
(1) Mémorial édité par Baluze, cité parDuLAunF., Description des principaux lieux de France , P., Lejay, 1789, in-18, V, 197, note 1.
(2) Riant, Exuviæ Sacræ Conslanlinopolitanæ, Genève, 1877, in-8, II, 213. — F. de Mély, le Trésor de Chartres, Paris, 1886, gd. in-8, p. XIX, note 4, p. 61, p. 100.
Un bref de 1249 confirme l'existence de quelques cheveux du Christ en l'église Saint-Alban de Namur (1
Une enquête plus patiente révélerait sans doute d'autres cheveux et d autres ongles et peut-être quelques autres poils de barbe. Elle ne ferait que confirmer l’incertitude de toutes ces reliques et le pieux cynisme de leurs inventeurs.
Devant cette multitude de faussaires que supposent toutes ces reliques, si l’on était tenté de s'étonner, que l’on songe aux mœurs du treizième et du quatorzième siècle. Mais ne voit-on pas encore de nos jours des intrigants essayer de renouveler des tentatives analogues ?
Faut- il rappeler qu’en 1810 une bonne femme de Salon, en Provence, prétendait posséder un os de Jésus-Christ qu’elle faisait porter aux jeunes gens qui voulaient éviter la conscription (2) ?
Mais plus près de nous, Dupray de la Maherie, qui fut associé à maintes entreprises ecclésiastiques, aux œuvres de Mgr Sisson et de Mgr Pagis, ne prétendait-il pas posséder des cheveux du Christ ? Cette relique portait avec elle son authentique signé de Mgr Marinelli (3).
(1) Riant, Exuviæ , II, 139.
(2) Collin dk Plancy, Dicl. des Reliques , II. 62.
(3) Le Journal, 30 juin 1910.
Anjou rd hui le ridicule et la prison sont les seuls aboutissants pour ces colporteurs de reliques fraud uleuses. Jadis les moines gyrovagues ou les clercs faméliques finissaient par caser leurs ours dans quelque sanctuaire, pour lequel tout était profit.
§ AI- Le prépuce de Notre-Seigneur
Plusieurs églises se glorifient de posséder le prépuce de Notre-Seigneur, c’est-à-dire le fragment de chair qui lui fut coupé à la circoncision (1). Calvin, dont le Traité des Reliques parut en 1587, en connaissait trois : celui de l’abbaye de Charroux, au diocèse de Poitiers, celui de Saint-Jean de Latran à Piome, et celui de Hildersheim en Saxe (2). L’abbé Thiers, dans sa Dissertation sur la Sainte Larme (1699), en ajoute deux autres, à savoir : celui de Coulombs au diocèse de Chartres, et celui d’Anvers en la Collégiale (3). D’après Moreri il y en au-
(1) Traité des Reliques , réimp. Fick, Genève, 1863, in-12 pp- 12 et 13.
(2) Traité des Reliques, p. 83.
(3) Dissertation sur la Sainte Larme de Vendôme , p. vu i et
ix, édit, de 1751. D’après le P. Goster, S. J., il fut détruit par les hérétiques en 1566. Jadis il donnait lieu à une procession annuelle. Eug. Gkns, Hist. de la ville d’ Anvers, Anvers 1861 in-8, p. 255. ’ ’
rait eu un sixième en la cathédrale du Pu y I . Voltaire, dans son Dictionnaire philosophique, en signale encore deux autres : le premier à Saint-Jacques de Compostelle, le second en l’abbaye de Saint-Corneille à Compiègne (2). Dulaure, d’après Baluze, en indique un neuvième à Clermont (3). D’après Boué de Yilliers, on en montre un dixième à Fécamp où l’on peut embrasser la fiole qui le contient (4). Caraea en revendique un onzième (5). A. -S. Morin en signale un douzième à Metz où il était jadis 1 objet d’un culte très pompeux (6). 11 y en aurait eu un autre à Avit en Auvergne 7). un autre encore à Langres (8). Enfin en 1875 on en retrouvait encore un à Conques dans le célèbre monastère de Sainte-Foi. Le reliquaire longtemps
(1) Moreri, Dicl., édit, de 1725. III. 108. I
(2) Voltaire, Dicl. Philos., x Prépuce, éd. Hachette, 1S76, t. XIX, p. 188.
(3) Dulaure, Description des pops de France l’Auvergl^H loc. cil.
(4) Boué de Villiers, la Normandie superstitieuse.
(5) Narrazione critieo-slorica del sanlissimo prepuzio di N- S. Gesu Crislo elle si venerc nella chiesa paroechiate di Calcula , Roma, 1707. in-12 : autre édition. Livourne, 1868, in-12. Ce dernier e>t authentiqué par de nombreuses bulles de papes et privilégié d'un grand nombre d'indulgences.
((>) A. -S. Morin, le Prêtre et le Sorcier. Statistique de la Superstition, P . , Le Chevalier. 1872. in-12. p. 34.
(7) licrue des Tradil. Popul.. 1011, p. 205. note.
(8) De V Idolâtrie de l'Église romaine. 1728. in-12. pp. .317-318.
égaré est un coffret d’or connu sous le nom de reliquaire de la circoncision (1).
Dès le début du treizième siècle, les prétentions contradictoires des abbayes et des collégiales avaient provoqué des doutes au sujet de l’authenticité de cette multiple relique. Mais Innocent III, ne voulant donner tort à personne, et ayant déclaré qu’il valait mieux laisser cette discussion à la connaissance de Dieu que d’en décider témérairement (2), moines et chanoines continuèrent d’exposer leurs trésors.
Nous ne ferons pas l’histoire de toutes ces reliques. (Quelques notes sur les plus célèbres suffiront à nous édifier.
Le Prépuce cle Coulombs. — La relique de l’antique abbaye de Coulombs près Nogentle-Roi lui vient on ne sait d’où ; les moines qui la possédaient n’ont pas pris soin d’en retracer l’histoire.
« Au quinzième siècle elle passait pour rendre fécondes les femmes stériles et surtout pour procurer aux femmes enceintes un heureux accouchement (3). En 1422, Henri Y, roi d’Angle-
(1) Revue religieuse de Rodez el de Mende , juin 1876, p. 50.
(2) Innocent III, De Missæ Al y si., lihr. IV, cap. 30.
(3) Ahdé J. -B. Tiiiers, Traité des Superstitions, Paris, 1712,
in-12, I, pp. 100-110.
terre, alors maître d'une partie de la France, ayant entendu vanter les vertus du saint Prépuce, pria l’abbé de Coulombs de lui confier ce joyau (. suum jocale ) pour l’emporter en Angleterre à sa femme, Catherine de France, grosse de son premier enfant. Les religieux s'en dessaisirent avec regret. Il fut envoyé à Londres, et la reine après l’avoir touché accoucha heureusement d’un fils, connu par la suite sous le nom de Henri VI. Le roi fidèle à sa parole renvoya la relique en France ; mais comme on jugea qu’elle serait peu en sûreté à Coulombs, à cette époque de guerres continuelles, on la déposa provisoirement à la Sainte-Chapelle de Paris. Les chanoines de cette église reçurent la sainte relique comme s’il s’agissait de la garder à jamais ; alors les moines de Coulombs s’émurent et demandèrent ([n on la leur restituât, ajoutant que, si leur abbaye ne paraissait pas un lieu sûr, on pourrait la déposer chez les religieux de Saint-Magloire, de même ordre qu'eux. Cette demande leur fut accordée, à la condition expresse que le reliquaire ne pourrait être porté hors la ville de Paris, sans une permission expresse du grand conseil du Roi. On chargea Pierre Cauchon, évêque de Beauvais et chanoine de Chartres (le même qui présida à la condamnation de Jeanne d’Arc), de veiller
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à l’exécution de l’ordonnanee rendue à cet effet par le duc de Bedfort, régent de France le 23 mai 1427.
l< La tranquillité ayant été rétablie dans le royaume, les religieux de Coulombs, après de nombreuses démarches, obtinrent une ordonnance royale du 28 juillet 1447, qui les autorisait à réintégrer leur relique à l’abbaye. Au mois d avril 1464, le roi Louis XI vint faire ses dévotions à Coulombs; les moines ouvrirent le reliquaire en sa présence et sa Majesté put contempler la célèbre relique (1). »
Le reliquaire et son contenu échappèrent à la dévastation révolutionnaire. L église abbatiale devint, lors du rétablissement du culte, église paroissiale, et I on y rétablitl’ancienne dévotion.
Vers 1860, les délégués de la société archéologique d’Eure-et-Loir, voulant examiner le reliquaire, le trouvent dans la sacristie sur une planche d’une vieille armoire ou l'on déposait les chandeliers et les ornements hors de service. Ce reliquaire est en argent doré, en forme de chapelle, avec deux volets; à l’intérieur est 'une croix en ivoire qui paraît remonter au douzième siècle. Cette croix, qui ne s’ouvre pas, est
(1) E. Lefèvre, Documents historiques sur tes communes du canton de Nogent-le-Koi, Chartres, 1860, in-8, p. 349.
censée contenir le fragment de la chair de Je^us- Christ.
« En 1872 cet objet sacré était déposé au presbytère : c’est là que se rendaient les femmes enceintes qui voulaient bénéficier des faveurs qui y sont attachées. Le curé se revêtait de son surplis et de son étole et faisait baiser à la femme agenouillée le reliquaire. ;1) » Je ne sais si cet usage persiste encore.
Le prépuce de Saint- Jean de Latran et de Calccila. — L’origine de cette pièce nous échappe, mais voici l’histoire de sa seconde découverte. Lors du sac de Rome par l’armée de Charles- Quint en 1527, un soldat enleva du sanctuaire de cette basilique une caisse dereliquesqu il cacha dans un bourg nommé Calcata. Trente ans après, cette caisse fut trouvée par un prêtre qui en ignorait le contenu, et il la porta à la dame du lieu. Celle-ci aidée de deux de ses parents ouvrit la caisse ety découvrit des reliques diverses parmi lesquelles : « un morceau de la chair encore fraîche de saint Valentin, une partie de la mâchoire, avec une «.lent de sainte Marthe ». Ariivée à un petit paquet sur lequel on lisait le nom de Jésus, elle sentit ses mains s’engourdir et
(1) A. -S. Morin, le Prêtre et le Sorcier, P., 18?2, in-12, p. 133.
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devenir tout à fait raides; elle s’écria aussitôt que le paquet contenait le Saint Prépuce. A peine eut-elle prononcé ce nom que le paquet exhala une odeur des plus suaves. Le prêtre qui avait apporté cette précieuse trouvaille déclara que pour faire l’ouverture du paquet il fallait une personne vierge. Ce fut une petite fille âgée de sept ans qui mena à bien cette dernière opération. La relique honorablement placée dans un sanctuaire opéra un grand nombre de miracles.
Quelque trente ans après cette découverte, des dames de qualité ayant demandé à la voir se traînèrent à genoux jusqu’au pied de l’autel; comme le prêtre se disposait à la montrer, il se forma un nuage épais qui remplit toute l’église et y produisit une obscurité complète ; on voyait seulement des étoiles et des flammes qui parcouraient le saint lieu. Ce miracle attira l’attention sur la relique, et cette même année 1559, un chanoine de Saint-Jean de Latran alla à Calcata et, trop scrupuleux à s’assurer de l’authenticité de la relique, essaya de l’étendre et la rompit en deux parties inégales, ce qui occasionna à l ins tant une tempête affreuse, accompagnée de tonnerre et d’éclairs. L’obscurité fut telle, bien qu’on fût en plein jour, que personne ne pouvait rien distinguer ; les assistants se crurent à
leurs derniers moments (L). Telle est la version des ecclésiastiques de Calcata qui continuent d’exposer cette relique à la vénération des fidèles (2).
Il est intéressant de mettre en parallèle la version qui fut évidemment composée par les chanoines de Latran. Dans le pillage de Rome en 1527, un soldat vola, au trésor de cette basilique, le Saint Prépuce avec quelques autres reliques. Ayant été emprisonné pour je ne sais quel délit auprès d’Anguillara, il enterra les saints objets qu’il avait volés; et comme il craignait qu’on le poursuivît pour ce vol (qui était peutêtre le sujet de son emprisonnement; 3 il ne les emporta point lorsqu’on lui rendit sa liberté.
Une maladie, qu’il eut peu de temps après, lui fit pressentir sa mort prochaine: il révéla, avant de mourir, le lieu où il avait caché le Saint Prépuce; Clément Vil ordonna des recherches qui furent d’abord inutiles. Enfin Magdeleine de Slroz/.i, ayant fait fouiller avec soin dans la prison du soldat, découvrit un écrin précieux,
(1) A. SS. Januarii, I, 5 et 6.
(2) Narrazione crilico-storica del santissimo prepuzio di N. S. Grsu Crislo che si vencre nelln chiesa parocchiale di Ccilcala , Livourne, 1868.
(3) Sans doute ne fouillait-on pas les voleurs à celte époque.
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qu’elle ouvrit devant Lucrèce des Ursins et sa fille, Clarisse, âgée de sept à huit ans.
Les étiquettes qui indiquaient le nom des reliques enfermées dans l’écrin étaient déjà pourries par l’humidité. Magdeleine tira un petit sac où elle crut lire le nom de Jésus. Elle essaya d’en délier les cordons ; mais aussitôt ses doigts se glacèrent; trois ou quatre tentatives furent aussi inutiles ; ses mains avaient pris la raideur du marbre. « Cela me ferait croire, dit Lucrèce, que ce sac contient le Saint Prépuce. » Elle n’eut pas achevé ces mots, que toute la maison s’emplit d’une excellente odeur. Mais elle ne put non plus que Magdeleine ouvrir le petit sac, parce qu elles n’avaient pas les mains chastes.
Un prêtre qui se trouvait là n’osa l’ouvrir luimême. Il conseilla de faire ouvrir le sac par la petite Clarisse. Nous avons dit qu’elle n’avait que sept ou huit ans; l’histoire ajoute qu’elle était vierge. Elle ouvrit le sac sans difficulté, et en tira le Saint Prépuce qui fut mis avec respect dans une cuvette d’argent et reporté à Rome où les fidèles l'adorent toujours, dans l’Eglise de Saint-Jean de Latran (1).
(1) Philippe de Berlaymont, S. J., Paradisus puerorum, par. II, cap. 28, § 1.
On ne discute pas l'authenticité de semblables légendes ni des reliques qu’elles appuient. La fraude littéraire est ici un gage de la fraude matérielle.
Et cependant, par déférence pour cette fausse relique, Suarez, ayant à prendre parti dans la question de savoir si en remontant au ciel Jésus remportait avec lui toutes les parties de son corps même les plus minimes, Suarez se prononce pour la négative.
« Le corps du Christ, dit-il, est ressuscité entier et parfait, en ce qui était de ses parties solides : à savoir la chair, les os. la tête, les mains, les pieds, etc., ainsi que les cheveux, la barbe, les dents, les ongles, etc. Tout cela en elîet constitue l’intégrité du corps humain. Théophilacte, Bonaventure, Gabriel, etc. ^1 , sont tous d’avis d’y joindre le prépuce. Mais, puisque la tradition romaine fait conser\er celui-ci dans l’église de Latran, on peut supposer que le Christ, en ressuscitant, avail un prépuce forme de quelque fragment de la matière qui faisait autre fois partie de son corps et s était développée par une continuelle nutrition ; tandis que la parcelle coupée lors de la circonci-
(1) Il eût pu ajouter en effet Guibert de Nogent, Jacques de Voragine et bien d'autres. Cf. AnnÉ Thiers, la Sainte Larme de Vendôme, 1751, in-12, II, 227-228.
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sion du Christ était restée sur la terre à la dévotion des fidèles (1). »
Lorsqu’on songe que Suarez est à la Compagnie de Jésus ce que saint Thomas est à l’ordre de Saint-Dominique, le théologien par excellence, on éprouve une douloureuse pitié. Pauvres grands hommes : Suarez ou Mabillon, si vos ombres ont depuis rencontré les ombres des faussaires qui fabriquèrent ces désolantes reliques, comme elles ont dû rire de vous.
Le Saint Prépuce de Charroux. — Ce saint prépuce aurait été donné à Charlemagne par l’impératrice Irène, en présent de fiançailles ! quand il était question de mariage enlre eux. — Lorsque l’empereur fonda l’abbaye de Charroux en 788, il aurait fait don de cette précieuse relique aux moines du nouveau monastère. Ceux-ci, par gloire d’un tel trésor, auraient baptisé l'abbaye du nom de la relique : Charroux viendrait de caro rubra ou chair rouge. Des bulles de plusieurs papes, une entre autres de Clément VII en date du 17» avril 1379, accordèrent des indulgences à tous ceux qui assisteraient à l’ostension du Saint Prépuce.
On a dit. et cela pourrait bien être, que les rares documents antérieurs à celte bulle par-
(1) Suarez, Theologix Summa. De fncarnatione dispulalio (47, [), dans Migne, li, col. 779.
laientnon pas de præpulium mais de præsepium, qui est la crèche dans laquelle Jésus est né. Futce par erreur, fut-ce par fraude ? Le fait est que la bulle de Clément VII porte præputium et que depuis lors on ne parle plus que de prépuce, ce qui dans le peuple s’exprimait plus discrètement par les mots de Sainte Vertu ou de Saint Y ce u.
Quoi qu’il en soit, au seizième siècle la relique disparut à la suite de la prise de Charroux par les huguenots. Au dix-neuvième il n’en restait qu’un souvenir très effacé.
En 1856 un ouvrier maçon ayant abattu un pan de mur découvrit deux reliquaires. L'évêque, alors Mgr Pie, aussitôt prévenu les fit porter à l’évêché où ils furent l'objet d'un long et minutieux examen.
Quand on ouvrit le reliquaire du saint prépuce, on trouva trois coffrets renfermés l'un dans l’autre. Celui qui occupait le centre contenait deux morceaux de bois en croix enchâssés dans un peu de pâte et deux petits morceaux de matière dure de nature assez indéterminée (1). Ce pouvait être des reliques de la crèche, mais Mgr Pie v reconnut le morceau de chair desséché et le sang coagulé dont parle la
(1) A. Brouillet, Description des reliquaires trouvés dans l'ancienne abbaye de Charroux , le 9 août 1856, Poitiers. 1856, in -8 ; cf. pl. V.'flg. 10 [Lj!\ 1165V
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bulle de Clément VII. Comme en témoigne son ordonnance du 14 juin 1859, il déclara qu’il s’agissaitbien des anciennesrelicjuesconservées à Charroux et que la garde en revenait légitimement aux dames Ursulines dans la maison desquelles on les avait retrouvées.
La réintégration eut lieu en juin 1862 avec une pompe grandiose que rehaussait la présence de toutes les autorités administratives et judiciaires. En même temps Mgr Pie rétablit l'ancien cérémonial et notamment l’ostension solennelle tous les sept ans.
Les habitants de Charroux, dans l’espérance d’attirer la foule à ces solennités futures, résolurent de donner à la relique un temple grandiose. Dans cette vue, M. le Maire sollicita du ministre de l’Intérieur l’autorisation d’une loterie dont le produit serait affecté à élever un temple digne d’elle « à cette relique unique dans le monde chrétien, à cette relique qui a vu, écrivait cet homme enthousiaste, huit siècles à ses genoux ».
Les genoux du saint prépuce eurent dans la presse un succès. Mgr Pie, qui avait osé renouveler en plein dix-neuvième siècle une dévotion aussi scabreuse et témoigner d’un sens historique aussi peu scrupuleux, fut alors fort mal traité. On ne manquait pas de souligner
la délicatesse du prélat qui confiait à des moniales la garde d’un tel objet.
Mgr Pie se sentit atteint et crut devoir convoquer une conférence ecclésiastique supérieure en sa ville épiscopale, à l’effet de répondre aux attaques soulevées par l'inquiétante relique 1 . Il se créait ainsi l’occasion d'un discours apologétique .
« Le premier mystère douloureux de la vie de notre divin Sauveur a été. dit-il. le mvstère de la Circoncision accompli à Bethléem huit jours après la naissance de l’Enfant-Dieu. Les hommes de ce siècle n’ont pas la simplicité de foi née de la gravité d’esprit requise pour entendre ce que la tradition nous a transmis sur ce point. Ils souriraientde pitié si. par exemple, les paroles contenues dans le livre si autorisé des Révélations de sainte Brigitte étaient placées sous leurs yeux. Pour nous... si les circonstances nous obligent à aborder ces sujets scabreux — nous avouons n’avoir pas la force d’esprit qui consiste à n’apporter que des dénégations préconçues et des plaisanteries méprisantes là où des hommes comme Suarez. Sal-
(1) Allocution prononcée pur Mgr l'évêque de Poitiers dans la conférence ecclésiastique supérieure de sa ville épiscopale à l'occasion de la controverse soulevée à propos des reliquaires de Charroux , Paris, Giraud, 1863. in-8.
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meron, le cardinal Tolet, le pape Benoît XIV et tant d autres ont trouvé la matière d’une discussion grave et sérieuse. »
il est bien vrai que ce sont les circonstances qui ont obligé le prélat à l’examen de cette relique curieuse; mais elles ne l’obligeaient pas à en admettre aussi facilement l’authenticité alors que tant d'autres églises prétendent également posséder la même relique. Ne pouvait-il soumettre à l’examen d’un physiologiste ces brindilles de bois qu’il avait reconnues prépuce sous prétexte que c’était bien là la même relique qui avait été jadis vénérée à Charroux ? Ne pouvait-il pas arguer des légendes contradictoires qui étaient reçues en d’autres lieux, voire au centre de la catholicité? Mgr Pie ne pouvait le nier. Il s’en justifie assez mal :
« Les Souverains Pontifes dans leurs bulles d indulgence à l’occasion des ostensions et du culte des reliques de ce monastère, déclare Mgr Pic, n’ont mentionné la tradition qui concerne cette dévotion spéciale qu’avec la parenthèse ordinaire ut ferlur , al pie créditai-. C’est moyennant celte clause restrictive, qui réserve la question de fait, que les papes ont pu accorder quelquefois des faveurs spirituelles à divers lieux pour une même relique et autoriser 'à l’usage des églises particulières des légendes
qu’on ne pourrait concilier entre elles ! 1 ) . »
Ce pragmatisme ecclésiastique ne va rien moins qu’à légitimer par une sorte de prescription sacrée un nombre infini de fourberies, d’inventions de fausses reliques et de fabrications de fausses légendes.
Enfin, pour achever cette lamentable apologie, voici ses propres déclarations au sujet de cette relique : « Rien dans l’aspect des choses ne permettait, ni de nier absolument, ni de discerner aucunement l’existence de la relique particulière indiquée par l'inscription et par la tradition séculaire. »
Celte mentalité étrange, qui accepte le faux sans sourciller et n'hésite pas à en faire la base d’un culte public, nous permet de com- ■' prendre avec quelle facilité les premiers faussaires se formèrent la conscience lorsqu'ils] forgeaient ces invraisemblables reliques. Ceuxci les instaurèrent pour la plus grande gloire de Dieu et pour le plus grand intérêt de l’Efflise. Ceux-là les maintinrent et les dé-
fendirent, bien que les sachant fausses, par crainte du scandale des faibles et sans doute aussi par quelque indiscret amour des revenus qu’elles produisent.
(1) Allocution, p. 14.
TALISMANS ET RELIQUES TOMBÉS DU CIEL
RELIQUES D ORIGINE MÉTÉOROLOGIQUE LES PIERRES DE FOUDRE ET LES ÉTOILES TOMBÉES DU CIEL
La foudre brûle et brise tout à la fois; elle est un feu qui dévore et une force qui écrase. Les incendies allumés par elle reçurent dès les temps préhistoriques une explication facile; ils étaient l’œuvre du feu du ciel, ne brille-t-il pas jusqu’à nous aveugler dans l’éclair? Mais comment expliquer les autres œuvres de la foudre, comment cette hutte avaitelle été pulvérisée, comment celte muraille
projetée ; comment ces arbres séculaires avaient-ils pu être sillonnés et brisés depuis le sommet jusqu’aux racines ? Force était d'imaginer que la foudre se composait de deux éléments : l’un lumineux et brûlant, capable d allumer les plus vastes incendies, l'autre, plus matériel, solide et dur, tantôt aigu et tranchant, tantôt arrondi ou contondant. Ce second élément fut appelé généralement pierre de foudre (céraunies) et revêtit des formes assez variées: flèches, carreaux et vrilles ; haches, coins et lissoirs, masses, marteaux et maillets.
On justifiait ainsi non seulement la casse et les bris produits par la foudre, mais l'existence de certaines pierres singulières qui ne pouvaient recevoir, semblait-il. aucune autre explication.
1° Les aérolithes. — Il était assez logique que les aérolithes obtinssent les mêmes adorations que la foudre et surtout que la foudre tombée d’un ciel pur, le signe le plus clair de l’action et de la présence d’un dieu céleste. On sait, en effet, que le plus souvent la chute des aérolithes a lieu par un temps serein et qu’elle est accompagnée d'un bruit semblable à celui du tonnerre.
Bêtifies. — Le nom de demeure divine, beilh-el, s’appliquait spécialement chez les peuples sémi-
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tiques aux pierres sacrées de cette nature. Les bétyles, tels que les mentionnent les écrivains antiques, sont essentiellement des aérolithes (1). — Damascius nous rapporte l’histoire d’un bétyle qui mérite de nous arrêter (2). Tantôt il volait dans le ciel, tantôt il demeurait caché sous des voiles, tantôt il apparaissait aux mains d’Eusèbe, son gardien et son interprète. Celui-ci, poussé par une force mystérieuse, avait été recueillir cet aérolithe au moment où il tombait près de l’ancien temple d’Athéné à 210 stades d’Emèse. Le néocore n’était pas le maître de disposer de ses mouvements comme cela arrive pour d'autres , mais il le priait. C’était une sphère, d’un ampan de diamètre, qui pouvait d’ailleurs se resserrer et se dilater. Il rendait des oracles avec un léger murmure qu’Eusèbe interprétait. Dans les fragments de Sanchoniaton, Ouranos (le Ciel)
(1) Falconnet, Dissent, sur les bœtyles, dans les Mèm. de l'Aead. des Inscriptions, t. VI ; M un ter, Ueber die von Rimmel gefallene Steine , Copenhague, 1805; De Dalderg, Ueber Meteor-Cultus der Allen, Heidelberg, 1811; Büsigk, De bœlyllis, Berl., 1854; F. Lenormant, V° Bœtyles, dans Dnrembcrg el Saglio, I, 644. — On peut consulter sur les aérolilhcs elles pierres de foudre, Izarn, Lithologie atmosphérique, P., 1803, in-8; Bigot de Morogues, Mèm. hisl. et physiques sur les chutes de pierres, Orléans, 1812, in-8; Stanislas Meunier, la Géologie comparée, P., Alcan, 1902, in-8.
(2) Ap. Piiotius, Vie d’Isidore, P. G. CI II , col. 1292.
invente et fabrique des bétyles (1 . et Bætylos est fils d’Üuranos. Le mythe est transparent, les bétyles sont descendus des cieux. Les mouvements prophétiques des bétyles auxquels Damascius fait allusion leur ont sans doute valu le nom de « pierres animées » que leur a donné Sanchoniaton 2). Les pierres de cette espèce étaient regardées comme appartenant a des dieux divers, mais tous de nature sidérale et la plupart solaires (3).
« C’est par la Crète, pays ou les croyances phéniciennes s’étaient amalgamées dès la plus haute antiquité à la religion des Pélasges. que la notion sémitique des bétyles s'introduisit chez les Grecs. On donnait le nom de Si’tjÀo; à
(1) Édit. Orelli, p. 30.
(2) Édit. Orelli, p. 30. Phébus donna à Hélénos une pierre qui rendait des oracles dès qu'on la lavait, l'habillait de lins vêtements el la berçait comme un enfant. Psecd. Orphée, Lilhika, V. 362 sq., cités par Miss Harrison dans Bull. Corresp. Hellen., 1900,259.
(3) Les aérobtbes qui ont reçu un culte sont fort nombreux. Les trois Grâces d'Orchomène étaient trois pierres sacrées, qui auraient été recueillies par Étéorle au moment même où elles venaient de tomber du ciel. Pacsamas, Béolie, XXXVIII, 1. On en révérait un dans le irvmnase d'Abydos, un autre était adoré à Cassandrie. Pline, Hist. Xal.. 11, '>9-60. Pallas cite une masse de fer météorique de quatorze quintaux environ, qui était considérée comme sacrée et venant des cieux. Pallas, Voyage en Bussie, IV, 565; B. re Morogues, Mèm. Hisl. c! Phys, sur la chute des pierres, Orléans, 1812, in-8, pp 3 et 289-295.
la pierre emmaillotée que Rhéa avait fait avaler il Cronos à la place de son fils Zens, suivant la légende d’origine sûrement crétoise qu’ Hésiode accepta le premier, qu’il fit passer dans la mythologie reçue des Grecs et que les artistes ont quelquefois représentée. Comme l’étymologie sémitique du nom était oubliée, on en avait forgé une grecque; on disait que paîxuXoç venait de Pair /j, la peau de chèvre avec laquelle la pierre avait été enveloppée comme un enfant nouveau-né (1)... On ne peut douter que dans la légende crétoise primitive ce ne fût Zens lui-mème qui fut dévoré sous la forme du bétyle, et il faut nécessairement reconnaître ici une forme du mythe phénicien dans lequel EL le dieu assimilé à Cronos, immolait son fils (2). » Lycophron considère la pierre avalée par Cronos comme Zeus lui-même et lui do nue à cette occasion le nom de Aiaxoç (3), qui semble faire allusion à la forme ovale du bétyle
(1) Sur l'étymologie sémitique du grec palîuXoç, les savants sont fort divisés, beaucoup maintiennent la dérivation de fJouTT). Cf. Lagrange, Études sur les religions sémitiques, deuxième édition, P., 1905, pp. 194-197 et les références qu’il a rassemblées.
(2) F. Lenormant, loc. cil., p. 645.
(3) Cassandr., 400. Le Tchakra des Indous, l’arme de Vichnou, sorte de pierre en forme de disque, qui représente à la fois le soleil et la foudre (selon L. de Milloué, Conférences, 1898-99, p. 134), est en réalité un disque évidé, aux bords tranchants, qui servait de « couteau de jet ».
crétois et aussi peut-être à 1 origine qu on lui connaissait. Il est donc probable, comme Font pensé Bœttiger (1) et Fr. Lenorinant (2), que la fable de Crète se liait à l'existence d'un bétyle aérolithique, adoré dans cette île comme une image de Zeus, ou comme Zeus lui-même.
La pierre noire de la Mecque porte une inscription signalée par les écrivains byzantins (3) £xtu— t>)o.a Tvjç AcppooiTT];, qui semble la rattacher à l’Astarté phénicienne (4).
D’après la tradition la plus généralement admise par les Musulmans, cette pierre a été apportée du ciel par les anges pour servir de marchepied au patriarche Abraham durant la construction de l’antique sanctuaire des Arabes. Il n’est pas douteux qu’en la circonstance il s’agisse d’un aérolilhe. Burckardta cru y reconnaître un fragment de lave contenant quelques parcelles d’une substance jaunâtre. Ali-Bey y
(1) Bokttkîeu, Idcen :. Kunsl myth., II. 17.
(2) F. Lenormant, loc. cil., p. 645.
(3) Les références ont été rassemblées par F. Lenormant, Lettres Assyriol., I. Il, p. 126.
(4) Certains Musulmans prétendent que. cette pierre fut le gage de l'alliance que Dieu fit avec les hommes en la personne d'Adam et qu’il grava sur elle les paroles de cette alliance et les préceptes de sa loi. Bertrand, Diet. des Religions, P., Migne. 1850, art. Pierres noires, III. coll. 1242. Cette opinion est encore reçue aujourd’hui, cf. Dr Salet Sooriiy, Pèlerinage à la Mecque el à Médine, Le Caire, 18114, in— 8, p. 71.
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a vu un basalte volcanique (1). Elle est d’un rouge foncé qui peut passer pour noir, et l’on sait que les aérolithes ont précisément une allure et une composition qui rappellent les roches volcaniques. Cette pierre est d’ailleurs habillée comme la plupart des bétyles aérolithes.
Xoana ou bétyles en cône. — La valeur symbolique et sacrée du bétyle était doublée quand, a son origine aérolithique, il joignait une forme se rapprochant du cône (2). « Quand Séleucus Nicator cherchait un emplacement pour la nouvelle capitale qu’il voulait bâtir, il se laissa guider par l’augure de la foudre et construisit Seleucie à l’endroit qui en avait été frappé. La foudre même qui était tombée en ce lieu y fut adorée sous les noms de Zeus Céraunios ou Casios, et les monnaies de Séleucie nous montrent que ce foudre n’était autre qu’un aérolithe (de forme conique), lequel s’y échange avec l’imageordinairedufoudrede Jupiter(3). »
Les pierres noires dites divines, adorées à Laodicée en Syrie, étaient également de forme
(1) Bertrand, Dicl. des Religions, III, col. 150. Burniiam, Precious stones in Nature, Art, and Littérature, Boston Bradlee-Whiddori, 1886, in-8, p. 139.
(2,' De Vogué, Syrie centrale, Inscripl. Sèmil., p. 104.
(3) F. Lenormant, art. Bœtyles, dans Daremberg et Saglio,
conique. Elles passaient pour avoir été dédiée* par Üreste dans la légende hellénisée 1). La pierre d’Émèse appelée Elagabalus était une pierre conique avec la figure du très nettement déterminée à sa base, comme on peut le voir par la célèbre monnaie d’or frappée au nom de l’Empereur Uranius Antoninus 2 . « C'était, dit Hérodien, une grande pierre ronde par le bas et se terminant en pointe: elle a la figure d’un cône; sa couleur est noire, les habitants se glorifient de cette pierre, qu'ils disent tombée du ciel; ils font voir, aux étrangers qui la considèrent, quelques inégalités, quelques formes peu apparentes. Ils affirment que c’est une image imparfaite du soleil et la révèrent à ce titre (3). »
La tendance à accorder aux pierres météoriques une valeur de présage a été universelle. De Guignes nous apprend que 1 an 211 avant notre ère, sous le règne de Chy-Hoang-Ty, une étoile tomba jusqu’à terre et se convertit en pierre — le phénomène frappa singulièrement les contemporains, car les habitants du lieu fi-
(1) Lamtride, IJàliog ., 7.
(2) Cn. Lenoumant, Ftcv . lïumism., 1843, p. 273 et s.,pl. XI, n* t.
(3) Hérodien, Histoire Romaine, V, 5. Trad. Italévy, P., Didot, 1871, in- 1 2, p. 177.
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rent graver sur la pierre: « Chy-Hoang-Ty est près de mourir, et son empire sera divisé », ce qui 1 irrita tellement qu’il fit massacrer tous les habitants des environs (1).
Les gemmes ou gemmæ cerauniæ. — On classait aussi parmi les pierres de foudre, ou pierres de nature ignée, les pierres précieuses dont les feux ou les reflets faisaient songer aux rayons d’une étoile ou au brillant de l’éclair. C est ainsi que le jaspe était appelé Stella rutilis punchs et que la sidérite devait sou nom à son éclat. J elle était encore l’émeraude, dont le nom hébreu bcirékelh a pour racine le mot barak qui signifie éclair. On peut citer en exemple l’émeraude colossale du temple de Melkarth à Pyr (2), que les fragments de Sanchoniaton (3) désignent comme un astre tombé du ciel, depoirETTj anépa. Cette pierre aurait été ramassée par Astarté elle-même et consacrée par elle au divin Melkarth.
One inscription latine parle de deux gemmæ cerauniæ placées dans le diadème d’une statue d’Isis (4). Pline décrit sous le nom de Ce-
(1) S. Bigot de Morogues, Mém. hisl. et phys. sur la chute des pierres , Orléans, 1812, in-8, p. 36.
(2) Hérodote, II, 44.
(3) Apud Eusebium, édit. Orelli, p. 36.
(4) Orelli, Inscrip. lut., n» 2510.
rauniæ deux pierres précieuses auxquelles on réunit communément celle appelée Aslérios.
« La première espèce est une sorte de gemme chatoyante qu’on trouve dans l'Inde à Pallene ou bien en Caramanie et qui, à cause de ses reflets, semble reproduire la lueur des astres; la variété qui a le moins de valeur porte le nom de Ceraunia quasi icla a fulmine 1 . » Il est difficile de ne pas voir ici le corindon girasol de nos bijoutiers. La seconde espèce 2 doit être également un corindon, elle est bleuâtre et originaire de la Caramanie : Zénothénis dit qu’elle est blanche et présente aux veux 1 apparence d’une étoile mouvante.
Quant tà la pierre nommée Aster ou Astérios ou Astérius, au commencement de l'automne, au dire du Pseudo-Plutarque elle jette pendant la nuit tout l’éclat du feu. Dans la langue phrygienne elle s’appelle Ballé, nom qui signifie roi (3).
Dans un fleuve de 1 Argolide appelé 1 Inachus on trouve une pierre semblable au béril qui est certainement d’origine céleste. Elle noircit dans les mains de ceux qui veulent porter un faux témoignage et un grand nombre de ces pierres
(1) //. .V. Livre XXXVII. § 46.
(2) //. /V. Livre XXXVII. J 51.
(3) Plutarque, Sur la Dénomination des Fleuves, chap. XII.
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