Essais de critique, etc., p. i
d'intermédiaires pour relier le monde à un Dieu si parfaitement conçu. Mais cette conception progressait du même coup en se vidant de tout élément antliropomorphiqae. L'idée de l'Infinité divine était prête. — Philon lui donna son expression philosophique et l'introduisit ainsi dans la spéculation. Ses croyances, en effet, sont celles d'un Juif, mais son éducation est grecque: il n'est même pas bien sûr qu'il ait vu l'hébreu ^ ! Philon était Fintermédiaire désigné entre la tradition judaïque et la philosophie grecque : (( L'Intelligence universelle est très pure... meilleure que la vertu, que la science et même que le bien (A a) ! Elle est plus belle que le beau ; sa félicité... surpasse toute félicité... {Ab), — Aucun nom ne peut exprimer, non pas même ce qu'elle est... mais seulement les Puissances qui montent la garde autour d'elle... {Bb), — Dieu est sans qualités {Ca : arroio;.) » — Philon a donc, le premier, introduit dans la spéculation la notion explicite, sinon de l'Infinité, du moins de l'Indétermination divine .
2*" Est-ce à Philon que Plotin emprunte la notion de V Infinité divine ? — Nous le croyons.
La similitude des mots est ici insignifiante. Tout au plus devrait-on rapprocher 56 : sÙTuopor/) et Be : iv àTropw. Mais la similitude de l'inspiration et des pensées est plus précise. « L'Intelligence universelle, écrit Philon, est... meilleure que la vertu, que la science, et môme que le bien et le beau (^Ad). — Par la vertu, les âmes apprennent à connaître ce qui est éternel et divin, le Bien premier, beau, heureux, plein de félicité, et, s'il faut dire la vérité, meilleur que le bien, plus beau que
I. A et M. Groiset. Hisl. de la littér. (jrecrj., \, 4 23, note 2.
le beau, dont la félicité et le bonheur surpassent toute félicité et tout bonheur, plus parfait en un mot que ce qui peut être dit {Ab), » Dieu, en un mot, est inconnaissable. Plotin écrit de même : (( C'est ainsi que nous sommes à peu près vis-à-vis de lui (le Principe premier). Quand nous le saisissons en faisant usage delà pure intelligence, (nous affirmons) qu'il est au fond de l'esprit et qu'il donne l'essence et toutes les choses analogues. Pour lui, sa nature est telle qu'il n'est rien de cela. 11 est meilleur, plus grand et plus relevé que ce que nous appelons l'être ; il est même supérieur à la raison, à l'esprit et au sens qu'il a produits, sans être lui-même rien de cela (/la). » — Dieu est aussi ineffable, Philon écrit : « Que si quelqu'un le nomme, ce sera d'une manière empruntée. On ne peut rien dire, en effet, de lui, si ce n'est qu'il est ce qui est (Ba) )) et Plotin : « Il faut être indulgent pour notre langage, quand nous parlons de lui. Nous devons employer en eflPet pour la démonstration des mots qu'une exactitude rigoureuse ne nous permettrait pas d'employer {Bb'). — Nous disons, en effet, ce qu'il n'est pas : mais ce qu'il est, nous ne le disons pas (fia). » Philon écrit encore: (( La parole ne peut atteindre jusqu'à Dieu... Il recule ; il s'échappe. Aucun nom ne peut... montrer, je ne dis point l'Etre -^le Ciel entier. . . n'y suffirait pas — mais seulement les Puissances qui montent la garde autour de l'Etre (Bb). » Plotin : « Il faut se taire et s'en aller. C'est une recherche impossible ; il faut la quitter et ne plus chercher (Bc). — Nous ne pouvons ni en parler, ni le connaître, ni le penser (Bd), » — Dieu, enfin, est infini, a Dieu, écrit Philon, est sans qualités (Cah). » Plotin reprend : (( Il faut admettre que le Principe premier est infini (Ca). »
On demandera, il est vrai, si le mouvement qui depuis Philon portait l'esprit grec versTInfinité, n'expliquerait pas, en dehors de Philon même, les pensées et le langage de Plotin. Mais les ressemblances de fond et de forme que nous venons de relever lèvent la difficulté. Tant s'en faut précisément qu'on puisse relever des ressemblances analogues entre Plotin et ses prédécesseurs depuis Philon. Plutarque par exemple écrit : (( Nous disons à Dieu 'Et, pour faire comprendre que la vraie, l'infaillible, la seule appellation qui lui convienne et qui convienne à lui seul est de déclarer qu'f/ est^. — Il voit sans être vu ^ — L'intelligence et la raison de Dieu primitivement reléguées dans un endroit impénétrable et invisible, furent déterminées par le mouvement à produire les êtres ^. » Plutarque possède donc le sentiment très vif de la grandeur et de l'ex-
cellence divine : ((L'Etre existant, c'est Dieu. Il n'existe dans aucun point limité du temps..,, mais il remplit réternitéd'un éternel maintenant. Il est saint et pur \ » Ce sentiment, néanmoins, n'est jamais exprimé par l'un des termes (( ineffable », (( sans qualités », (( infini », que nous avons rencontrés chez Philon et chez Plotin. Bien plus, Plutarque ne paraît même pas avoir eu la notion proprement dite de l'inefifabilité et de l'infinité divine. Son Dieu est très haut, mais il est personnel. On peut, en somme, se demander si l'Idée du Bien était le dieu de Platon. Le Dieu de Plutarque est précisément le Bien ou l'Intelligence de Platon. Plutarque est néoplatonicien, mais non encore comme