V, 2, I (II
L EXPANSION DE L INFINI
ne cesse jamais de produire ; mais, comme le propre du feu est de brûler et celui de la neige de refroidir, ainsi le propre de Dieu est de produire.
neige, ce n'est pas l'intérieur seulement qui est froid.
0 Enn,, IV, 3, 10 (II, 223^) :
Tuvpo; [JL£V yàp ôcp[JLà TUOtsTv, xal t6 (J;uy£iv àXAoj, "^'^yji^ ^^ t6 [jisv èÇ aui% sîç àXXo, 10 8à Iv auir). — Gomme le feu répand de la chaleur, et comme le froid vient d'un autre principe, ainsi l'Ame agit en partie hors d'elle-même sur autre chose, en partie en elle-même.
m) Cf. Enn., II, 9, 3 (I, 1876).
Les Stoïciens avaient déjà dit : « Comme c'est le propre de la chaleur de réchauffer, non de refroidir, ainsi c'est le propre d'une chose bonne d'être utile, non de nuire — g)<; y^p X^iov Gsp/ui oO xo Gspfjiat'vetv, où xo^xjy^ziv, o'jTOt) xat ccfoL^o\) To wcpsXsrv, où To pXaTTTSty )) (Dioa. VII, io3. S.,). Plutarque de son côté écrira: (( Comme la chaleur ne refroidit pas, mais réchauffe, ainsi une chose bonne ne nuit pas — ours yàp GepfxoO to ^ù)(^stv, èXkà zh Ospp.aifvstv, oiaTTsp oùS' ayaOoO to jSXaTiTStv y)(Non poss. saav. viv. 22. B.). L'analogie de l'idée et surtout du langage est évidente entre ces deux passages et les textes cités de Philon ou de Plotin (Cf. to ^{jiztv en (a), (/'), chez les Stoïciens et chez Plutarque ; &av:ep t(Jtov to -aaiziv wjpoç en (a) et, irup ...Oep//6r/iTa en (/c'), 7rupoû...Gsp|!jLà en (/'), GeppO TO GspfxatVetv chez les Stoïciens et chez Plutarque). Mais Plutarque cite presque textuellement les Stoïciens. Philon s'en souvient aussi, mais il s'inspire plutôt qu'il ne cite et il ajoute de son cru soit pour la forme (y.cà iiôvoç, tô iù/etv), soit, comme nous le verrons, pour le fond. Plotin, enfin — c'est le point qui nous importe — paraît bien se souvenir, non des Stoï-
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ciens ou de Plutarque, mais de Philon. Les ressemblances de langage et d'idée sont très grandes en effet entre (a) et (^k') oa(/^) ; elles ne portent que sur quelques mots entre {k') ou {!!) et les Stoïciens ou Plutarque.
Ceux-ci d'ailleurs emploient la comparaison que nous étudions d'une façon bien différente de Philon et de Plotin. — Cette comparaison n'a chez les Stoïciens aucune portée métaphysique. Diogène résumant la doctrine du Portique vient d'écrire que la vie, la santé, le plaisir, etc,, et leurs contraires sont choses indifférentes en soi mais préférables ou non en l'espèce (d^ioL- (pop^f x-ar' sBo; 7Tpo-/îyfX£ya) ; l'historien poursuit : (( Comme c'est le propre de la chaleur de réchauffer, etc. », puis conclut : « Or les richesses et la santé sont tantôt utiles, tantôt nuisibles ; elles ne sont donc pas bonnes » (Diog. VII, i02-io3). Plutarque au contraire ne parle plus absolument des choses bonnes en général, mais du Bien ou à^ Dieu. « Dieu... ne peut ni faire ni éprouver le mal. Il est bon en effet. Or l'Etre bon ne subit ni envie, ni crainte, ni colère, ni haine. Comme la chaleur ne peut refroidir, mais seulement échauffer, etc... » (^Loc, cit,). — Philon parle de Dieu comme Plutarque: (( Dieu ne cesse jamais de produire, etc. » (a). Mais le Dieu de Philon est en partie infini ; celui de Plutarque est tout à fait déterminé. Le dernier veut donc dire simplement que Dieu étant bon ne peut faire le mal; l'autre entend exprimer la perfection et la continuité de l'action créatrice qui conviennent à un Dieu infini : (( Comme le propre du feu est de brûler et celui de la neige de refroidir, ainsi le propre de Dieu est de produire )) (a). Il y a là d'ailleurs un vague émanatisme. Cet émanatisme s'accordait bien avec le Dieu de Philon, en tant que ce Dieu était infini ; mais ce Dieu, comme
l'expansion de l'infini Bg
nous l'avons dit, est aussi personnel (Cf. suprà, p. 23). La comparaison citée en (a) ne nous donne donc pas la pensée définitive de Philon sur Dieu et le rapport de Dieu avec le Monde. Aussi n'est-elle destinée précisément qu'à marquer la perfection de ce Dieu, son infinité ou sa détermination mises à part. — L'Un chez Plotin n'est rien qu'infini. Plotin entend donc parler de la Perfection divine, non seulement pour elle-même, mais dans son rapport avec l'Infinité. Dieu produit « comme le feu répand sa chaleur au dehors » {k'), c'est-à-dire sans diminuer, sans sortir de lui-même, par une puissance extérieure (e/w t>7ç olxjlocç. Cf. suprà, p. 2 4). Déjà la dernière partie de {k') l'indique : « et dans la neige ce n'est pas Y intérieur seulement qui est froid » ; mais {!!) le dit clairement, encore qu'il s'y agisse de l'Ame et non de l'Un. « L'Ame agit en partie hors d'elle-même sur autre chose, en partie en elle-même. » Enfin l'émanatisme vague qui est au fond de la comparaison en question s'accordait assez bien, nous l'avons dit, avec l'Infinité partielle du Dieu philonien ; mais Philon qui n'est pasémanatiste ne se garde cependant pas del'émanatisme. Plotin au contraire l'évite tout en reprenant les paroles de Philon et en estimant qu'elles exprimaient bien la perfection infinie de l'action divine. Si, en effet, l'on a lu attentivement la génération des Principes intermédiaires, telle que nous l'avons résumée plus haut (Cf. suprà, pp. 54 et sqq.), l'on aura vu que l'Un ne contient pas ces principes tels quels. Son essence, ou plutôt la puissance extérieure à son essence rayonne et en fournit le fond. Mais l'Intelligence, par exemple, s'excite à l'aide de la puissance qu'elle a reçue, se tourne vers l'Un qu'elle essaie d'embrasser, et se confère ainsi elle-même sa nature intelligente et multiple.
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Or, dans un système vraiment émanatiste, le principe producteur contient tels quels les principes produits : la flamme n'existe et ne réchauffe que par le foyer qui la contient et l'alimente. La philosophie de Plotin n'est donc ni l'émanatisme ni même quelque chose de voisin de l'émanatisme.
Les considérations qui remplissent le précédent paragraphe montrent à la fois comment Philon a introduit en quelque sorte le premier dans la spéculation grecque la comparaison citée et comment Plotin l'a modifiée en la reprenant à Philon.
h) De opif. muncL, lo (G., I,
lôpuôsiç £v Tw ôsioj Xdyo). — Ce monde incorporel, édifié sur la raison divine.
n') Enn., VI, 9, 6 (11, 5i6i8) :
Ou yap Ti Çv]T£Î, . . . i'va Ixsî 1 8 p u 6 ^ . Car il (le Principe premier) ne cherche rien où s'édifier.
0') Enn., VI, 4, 8 (11, 3712^):
àuXov Zï {{ XL ïaxL xai Ssixai ouSèv aojfjLato; izçiQxzçto^ ôv t^ ouiei Tuavioç ao)[jLaTOç, i§pu[i,£vov auxô £v lauxw, [jiàXXov Se ouBâ iBpua£CL)ç 8£d[i.£vov ouôsv T% T0ia6Tr]ç... — Mais si quelque (être) est immatériel et n'a pas besoin d'un corps, étant antérieur naturellement à tout corps, édifié sur lui-même , ou plutôt n'ayant nullement besoin d'une édification de cette sorte.
Philon parle de Dieu et du monde en général, et Plotin plus spécialement du Principe premier. Mais l'analogie de la pensée et de l'expression est évidente. Il s'agit toujours d'un être appuyé sur un autre être et lui empruntant toute sa réalité.
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La philosophie grecque antérieure à Philon n'avait pas connu cette manière de voir. Sa marche, en effet, avait été régressive, c'est-à-dire de la nature à Dieu. Celui-ci, par suite, était encore le principe de l'autre, mais c'est la nature qui en prouvait l'existence et en déterminait jusqu'à un certain point l'essence. Lapensée, par exemple, est la représentation la plus haute que les philosophes s'en forment. Pour Philon, au contraire, Dieu existe d'abord et se suffit: le monde vient ensuite, tant bien que mal, comme l'effet plus ou moins inférieur de sa puissance. La marche est progressive.
i) De gicjant. 2 (G., II, 439):
^u)(al hi slat xaxà xov âspa ttsto- [jLSvat... âvàyxT] yàp 0X0 v... oi' ôXoiv Tov xoa[JLOv ^u'/waOai, twv TupwTwv xal aïoiysLwôcov (Jispwv IxaaTOu là oixsîa xai Tupda'jopa Çwa 7i£p:sy^ovtoç, yf]? \kh toc yjpao!.Xo(., 6aXà":- TTiç, §£ xal xoTapLwv là svuôpa, 7ZK)poq oï Ta Tiupiyova,... oupavou oà Toùç aaispa?. Kai yàp ouiot ^uyal ôXac 8'.' ôXiov axrîpaxoi xs xal 0 £ î a i , TU a p 6 X a i X u X X w x i v 0 u v - Tat, xrjv auyysvsataxrjv vô X t' V T) a i V • voD'; yàp i'xaato; auTûv ocxpai^vEaiaxo;. "Eaxiv ouv âvayxaTov xai xovocspa ÇwcdvtustiXt)pwaOai* xauxa 8a 7)[jlTv laxtv âdpaxa... — Ce sont des âmes (les démons ou les anges), qui volent dans les airs... Il est nécessaire, en effet, que le monde entier soit animé, et que chacun de ses éléments, chacune de ses parties soit habitée
p) Enn., Il, 9, 8 (I, ig^ai) :
'Irj {J.£v 07] Ttaaa ÇoSwv TUOixiXcov TC X rî p 7) ç xai à6avaxwv xal |j, £ -/^ p t ç oupavou [jLsaxà Tcavxa aaxpa 8a xa X£ Iv xai; uTCOxaxco aoaipatç xa T£ £v xw àvtoxàxw 8 là zl ou 6£ol Iv xaÇ£L cp£pd[jL£va, xal xdapiw 7U£p'.dvxa ; 8ià xl yàp oux àp£xr]v iÇouaiv... ; 8 là xi 81 ou auviaaiv... — La terre tout entière est pleine d'êtres vivants, variés et immortels. Jusqu'au ciel, tout en est plein. Pourquoi les astres, qui sont dans les sphères inférieures et dans les sphères supérieures, ne seraient-ils pas des dieux, puisqu'un mouvement régulier les porte autour du monde ? Pourquoi n'auraientils pas la vertu?... pourquoi ne comprendraient-ils pas?
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par un être vivant, qui l'anime et qu'elle enveloppe. Ainsi la terre est habitée par les animaux, la mer et les fleuves par les (êtres qui séjournent) dans les eaux, le feu par les salamandres..., le ciel par les astres. Ceux-ci, en effet, sont des âmes entièrement pures et divines, dont le mouvement circulaire est le plus voisin du mouvement de l'Intelligence : chacun d'eux, en effet, est un esprit très pur. L'air aussi doit donc être rempli d'êtres vivants : mais ceux-ci nous sont invisibles.
Plotin paraît bien se souvenir de Philon en cet endroit. — On lit à la fin de e) C^oùv TrsTrXyjpoïxîOat et au début de T) î^cowv... vilrj^nç, ; en e) yyjç fxèv... ^c/ldzznç ... pùpavoû, et en i'^Vr} [xsv drj ...ixé-^^tç, oùp^voO ; en e) xai Sslat, Trapo -aal xuxXoo xtvoùvrat et en T) §tà zi où Ôsoî su rd'^ei oepo- [xeuoc, — Le mouvement de la pensée est aussi identique. On peut remarquer, en particulier, les lignes consacrées à la divinité des astres : « Ceux-ci, en effet, sont des âmes entièrement pures et divines, dont le mouvement circulaire est le plus voisin du mouvement de T Intelligence : chacun d'eux est un esprit très pur. Pourquoi les astres... ne seraient-ils pas des dieux, puisqu'un mouvement régulier les porte autour du monde .^^ Pourquoi n'auraient-ils pas la vertu?... pourquoi ne comprendraient-ih pas.^^ »
Les Stoïciens, comme nous l'avons dit (cf. suprà, p. 38) avaient déjà regardé les ra/50/25 5emmafe5 comme des Puissances vivantes et intermédiaires entre Dieu et le monde. D'autre part, l'ancienne philosophie, Platon, Aristote avaient parlé des astres et de leur existence
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immuable, immortelle, divine (Anaximandre chez CicÉR., Nat, deor., I, 25; Aristote, De cœL, II, 5-6, Meteor., I, 3). Mais Philon reprend ces idées pour son propre compte et les rattache à l'ensemble de sa doctrine sur les Puissances intermédiaires. (( Il est nécessaire en effet que le monde entier soit animé, et que chacun de ses éléments, chacune de ses parties soit habitée par un être vivant qui l'anime et qu'elle enveloppe )) (i).
j) De Chemb., 28 (C.,l, igS^^):
ixspou Tupoç xaTaX7](];iv ou SstTat.
— L'œil de Celui qui est n'a pas besoin pour se comprendre, d'une lumière étrangère.
q) Enn., VI, 7, 4i (II, 47520):
^O S'o^ÔaXfjLOç Tiav ^ioizo t6 ôv ôpàv cpôjç auToç wv. — Quel besoin l'œil aurait-il de voir l'être, s'il était lui-même la lumière?
Les similitudes de langage entre ces deux textes sont manifestes: « '0 yàp ocfGaXjuioc... ov deÏT(Xt(j). — 'O f5' 6(p9aX|!/o^ T( &v ^sotTo. . . (q^). ))
L'idée est aussi la même. Mais Philon l'exprime clairement. (( Dieu se comprend, non par une pensée discursive, mais dans une intuition simple. » Le texte de Plotin est plus obscur. Il est bon, d'abord, de sousentendre entre zb ov et opav les mots co; çcoc; et de lire par conséquent: « Quel besoin l'œil aurait-il de voir l'être (comme lumière, se, pour s'éclairer) s'il était lui-même la lumière.^^ » C'est ce que Marsile Ficin fait déjà dans sa paraphrase : « Oculus autem ipse si lumen ipsum foret, nequaquam indigeret ens velut lumen aspicereV » On doit ensuite replacer le passage dans