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MÉTAPHYSIQUES

Auguste Feyen Pei

Le bleu du ciel pâlit. Comme un cygne émergeant D'un grand fieune d'ajur^ l'Aube, parmi la brume. Secoue à l'horijon Jes blancheurs de sa plume El flagelle l'air vif de son aile d'argent.

Un long tressaillement autour d'elle s'éveille, Ety parjlots onduleux jusqu'au lénith monté.

Dans Vaiur transparent déroule la merveille Des formes qu'envahit sa vibrante clarté,

La grande mer des bruits dans l'atmosphère élève

Les retentissements de son Jîux solennel

Et bat, sans l'ébranler, comme un roc éternel.

Le lourd sommeil des morts endormis dans leur rêve.

Mais y pareil aux roseaux qu'atteint le Jiot montant» Le peuple des vivants s'ébranle dans l'espace^ Ety couché sous le poids de la vague qui passe. Vers des buts inconnus se disperse^ ^flottant.

Cependant qu'aux frissons des brises échappée. La Terre s'alanguit aux tiédeurs du réveil.

De longs éclairs, pareils à des luêurs d'épé:. Creusent^ à l'orient, leur sillage vermeil.

Paysages métaphysiques. 83

Alors V Oiseau divin, le Cygne ^ VAuhe blanche ^ Sentant dans Pair en feu son âme se sécher^ Comme le vieux Phénix sur la Jiamme se penche Et meurt dans le Joleil comme sur un bûcher!

Le Supplice du Soleil.

Luisante à Vhoriion comme une lame nue^ Sur le soleil tombé la Mer en se fermant De son sang lumineux éclabousse la nue.

Où des gouttes de feu perlent confusément.

84 Paysages mécaphysiquQS.

Comme une foule émue après un châtiment^ Sous l'oblique rayon des étoiles sacrées^ Une procession d'ombres démesurées Derrière les troupeaux chemine lentement.

On dirait qu'un vieil orgue aux lentes harmonies^

De Vocéan désert peuplant l'immensité^

Murmure dans la nuit de graves litanies Et qu'un Miserere par la vague est chanté,

Ety comme au bout d'un bras un chef ensanglanté^ La Lune monte au ciel^ qui^ dans la nue obscure^ Semble p avec son front pâle et sa morne figure ^ La tête sans cheveux du grand décapité.

Paysages métaphysiques. 85

Cieux nocturnes.

A Eumène Queillé.

// est un grand tombeau dont l'horreur me poursuit, Large^ froid^ et peuplé de silences funèbres ; — C'est l'immense tombeau qu'ouvre sur nous la nuit Dans l'aïur dilaté par V effroi des ténèbres.

Comme des jours furtifs où glisse la pâleur

D'un ciel d'or très-lointain ^ au travers d\n mur sombre^

Les étoiles^ filtrant leur clarté sans chaleur ^

Blanches^ rompent parfois la tristesse de l'ombre.

86 Paysages métaphysiques.

Des réveils immortels nous mesurant l'espoir^ Rares ^ ces mornes feux dont la lumière tremble Luisent sans l'éclairer dans le sépulcre noir Dont nous sommes les morts et les vers tout ensemble.

Des étoiles fuyant le chœur silencieux^

Parmi les trépassés trépassé solitaire^

Pour pardonner aux nuits Vépouvant$ des deux

J'attends qu'un Dieu nouveau^ pitoyable à la terre,

Ainsi quun fossoyeur^ les deux bras étendus ^ Ferme ce vide horrible^ et, de sa main géante Versant dans Véther creux un Jlot d'astres perdus^ Comble avec des soleils sa profondeur béante !

Brise lointaine.

Le vent frais a doublé les ailes de la nue

Dont le soleil tombé, comme un Parthe qui fuit.

Ensanglante le vol d'une Jleche inconnue :

L'herbe tremble au toucher des pieds froids de la nuit.

Vénus, qui de sa mère enfin s'est souvenue, Sur le flot éploré penche son front qui luit : L'innombrable baiser de Ponde la poursuit Vers son lit d'algue verte à peine revenue.

88 Paysages métaphysiques.

— Tout se hâte d'accord vers un commun retour; Et^ rempli des senteurs qu'exhalent les pelouses. Sous les toits citadins où brûle encor le jour

Une à une soufflant les lumières jalouses ^ Vers les lits parfumés des nouvelles épouses Le vent frais a doublé les ailes de V Amour.

Avant la nuit.

La lumière qui fuit vers Vhoriion plus pur^ Comme une ronce folle aux plis traînants d'un voile ^ Se pend au bord des deux Jlottants^ — et chaque étoile Semble une épine d'or qui déchire l'azur.

Les feuillages aigus que sa robe balaie Montent au front du Dieu dans l'éther emporté; Puis la lune à son fane ouvre une large plaie Où la terre ^ en rêvant, vient boire la clarté.

Paysages métaphysiques. gp

Car la splendeur des nuits est faite de blessures; Leur silence est douleur et non sérénité :

— Un Christ inconnu saigne en leur obscurité.

Sur tous^ l'ombre et Pamour enlacent des morsures ;

— Et chaque souvenir j renaissant et vainqueur ^ Semble une épine d'or qui déchire le cœur!

Le Veilleur.

Derrière les grands joncs ^ rôdeur mélancolique^ Le crapaud fait tinter sa langue de cris t al ^ Et rhythmej comme un bruit mécanique et fatal ^

L'innombrable retour de son chant bucolique,

La couleuvre aux yeux verts pailletés de métal

Soudain Jette au chanteur sa stridente réplique^

Et glisse jusqu'à lui sa course famélique^

Avec un sifflement ironique et brutal,

9© Paysages métaphysiques.

— Tout se tait, et V horreur de V ombre en est accrue , Et puis ^ le regret vient de la voix disparue :

— Quand le soleil lassé clôt le cycle vermeil

Où l'aiguille de feu tout le jour se balance.

Le nocturne veilleur comptait l'heure au silence y

Et mesurait aux bois la douceur du sommeil

Les Pavots.

(clairsemés dans la maison verte, Les pavots la vont rougissant Comme des piqûres ouvertes Au cou d'un animal puissant.

Le vent qui roule son haleine Sur le flot onduleux du blé Fait haleter toute la plaine Comme un bœuf au soc attelé.

Paysages métaphysiques. 91

vaillante bête, nature ^ Sous l'aiguillon qui te torture.

Voici que le printemps nouveau

Fait perler à ton Jlanc superbe,

Au travers de ta toison d'herbe^ Les gouttes de sang du pavot /

Nénuphars.

Sur Veau morte et pareille aux espaces arides Où le palmier surgit dans les sables brûlants. Le nénuphar emplit de parfums somnolents L'air pesant où s^endort le vol des cantharides.

Sur Peau morte à Vaspect uni comme les Jlancs

D'une vierge qui montre aux deux son corps sans rides y

Le nénuphar^ nombril des chastes néréides^

Creuse la lèvre en Jleur de ses calices blancs.

92 Paysages métaphysiques.

Sur Veau morte entrouvant sa corolle mystique^ Le nénuphar apporte un souvenir antique :

— Vénus marmoréenne^ éternelle Beauté^

Ton image me vient de Vimmobilité^

Et sous ton front poli je vois tes yeux de pierre y

Comme les nénuphars profonds et sans paupière.

Prométhée.

Ixoulant son torse épais sur les rocs amortis , D'un long gémissement il troubla la nature :

— Sinistre compagnon dont je suis la pâture.

Vole et porte mon cœur saignant à tes petits.

Tu T^as pas fait encor le tour de ma blessure : J'ai de larges festins pour tes grands appétits!

— Ce n'est pas toi qui fais ma suprême torture. Vautour^ tombeau vivant, qui^ vivant^ m'engloutis.

Lugubre oiseau de proie ^ ami des funérailles, Sans pitié ni remords laboure mes entrailles : Tes serres ni ton bec n'égaleront Jamais

Le tourment qui me vient de Vaiur implacable ; Ironique splendeur y voûte d'or qui m'accable. Sérénité des deux profonds ^ que je te hais !

Nessus.

ty Vierge de Tempe le long du Jleuve errante^ Approche sans terreur ^ et sur mon Jlanc dompté ^ Assieds le doux fardeau de ton corps enchanté y Et je t'emporterai vers la pl(ige vibrante.

Dans ma chaude crinière enfouis la clarté Et le frileux trésor de ta gorge tremblante^ Et ton épaule nue^ ô fille d' A star té ^ Et je t'emporterai là^bas^ sous l'ombre lente.

94 Paysages métaphysiques.

Là-bas où le guerrier taille au cœur des buissons Des Jièches pour mon sein^ des rameaux pour ta couche, — Son ivresse et ma mort! — Mais que ta folle bouche

M'effleure seulement, et, sous les doux gaions, Je veux que par mon sang mon âme se révèle, Faisant naître pour toi quelque rose nouvelle

If.

Li' Aurore, de mille rougeurs

Flagelle les bords de la nue; — Sélène, honteuse d'être nue.

Fuit derrière les bois songeurs.

Le chœur des Centaures vengeurs Explore la rive inconnue D'où la vierge, chère aux nageurs, N'est pas encore revenue.

Paysages métaphysiques. 95

— Sur le rocy une Jlèche au cœur y Leur morne compagnon se couche Et la mort clôt son œil farouche :

Durant qu'avec un ris moqueur^

Déjanire pose sa bouche

Sur la bouche de son vainqueur.

Morituri te salutant.

\J toi qui me vainquis à la course rapide^ Rivale de Diane ^ Atalante au pied blanc ^ Je reste ton vainqueur sous le couteau sanglant y Car ma honte à la Mort ^orte un cœur intrépide.

Car les dieux ont voulu qu'il naquît de mon sang L'or cruel du laurier qu'attend ton front limpide . Et la pourpre qui sur ton épaule descend Se teint au Jlanc vermeil qu'ouvre ta main avide.

Qu^Hippomène triomphe et de ton chef dompté

Fasse neiger les Jleurs de ta virginité.

— Mais le mal d'oublier aux vivants est possible.

Vaincu par toi^ la Mort va me faire invincible^ Et le fer va clouer mon amour à mon Jlanc, Rivale de Diane ^ Atalante au pied blanc!

Absag.

Et rex David senuerat.

y^'est dans le fier troupeau des vierges du Thabor Qu'ils choisirent Absag qu'aucun présent ne touche : Celui qui la devait épouser fut Laor^ Qui jusques au palais V accompagna ^ farouche,

^0 blanche vierge! apporte aux frissons de ma couche Le soleil répandu parmi tes cheveux d'or !

Déroule sous mes doigts ce lumineux trésor Et souffle dans mon sein la chaleur de ta bouche.

Paysages métaphysiques. ^"j

Je maudis le sommeil s'il me prend dans tes bras! Je veuXy quand du palais demain tu sortiras^ Que ma garde te fasse un superbe cortège^

Et quun cycle d'or brille à ton front qui pâlit. — Que m'importe! reprit la vierg€ au corps de neige : Car Laor va me tuer au sortir de ton lit.

Les Cieux nouveaux.

y^omme une vaste cible où pleut le fer des lances ^ Criblé sous les regards des chercheurs inconnus^ Le firmament, déchu des antiques silences y Pleure le sang divin d'Hermès et de Vénus.

mythes glorieux, qu'êtes-vous devenus?

— Du Beau que nous servons éternelle semence !

Devant un peuple obscur d'astres nouveaux venus,

La foule olympienne a fui les cieux immenses.

pS Paysages métaphysiques.

Trahissant le secret de sa limpidité.

Pour montrer son trésor inerte de clarté L'ajur a déchiré la pudeur de ses voiles.

Et l'homme^ revenu de son rêve orgueilleux.

Après avoir compté le troupeau des étoiles ^ Prend en pitié le ciel qu'ont déserté les dieux.

Matutina.

 Léo Delibes.

De Vhoriion perdu dans les frissons de Vair^

Comme un Jleuve lacté ^ la lumière s'épanche Sur les coteaux légers que baigne son Jlot clair : — L'Aube sur les coteaux traîne sa robe blanche.

Paysages métaphysiques. ^^

Les grands arbres, sentant les oiseaux éveillés y Chuchottent dans la brise errante oil s*évapore L'urne des derniers lis par la nuit effeuillés :

— L'Aube sur la foret pose son pied sonore.

Sur l'herbe drue où court l'insecte familier Une gaie de longs fils d'argent s'est posée y Et la bruyère aiguë est pleine de rosée :

— L'Aube sur les gajons égrené son collier,

— Dans le ruisseau que l'Aube effleure de ses voiles. Se réjiéchit déjà le doux spectre des fleurs ^

Et y sous l'onde ou tremblait l'œil furtif des étoiles. S'ouvre l'œil alangui des pervenches en pleurs.

loo Paysages métaphysiques.

La Nature.

A Georges Guéroult.

J'ai voulu te concevoir seule Dans mon cerveau régénéré^ Grande Nature^ auguste aïeule Qui dors au fond du bois sacré;

Et y ai chassé de la lumière Que filtrent tes yeux d'or mi-clos, La vision qui^ la première y Apprit à mon sein les sanglots^

Le spectre de la sœur amère Que ton Jlanc jette à notre cœur^ Ta cruelle image ^ ô ma H^ère!

La Femme y fantôme vainqueur !

Paysages métaphysiques. loi

En vain. Je l'ai chassé dans V ombre Que répand sur le bois épais ^ Avec ta chevelure sombre ^ L'heure de la nocturne paix :

Car en moi vous êtes entrées^ Plus poignantes que mes amours^ tristesses des nuits sacrées Pleurant sur le berceau des Jours!

De vous y ô langueurs éternelles!

En moi quelque chose est resté, lassitudes maternelles Des tristes Jlancs qui m'ont porté!

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