‹ Les rentes viagères de VoltaireChapitre 15 sur 30 · Archives de Besançon · texte numérisé non relu

Archives de Besançon

LES ALARMES DE VOLTAIRE

livres à Rémongin frères et Joubert, marchands de Lyon 1 : et c'était encore Monlbéliard qui avait la mission de payer tout cela !

Telle était la situation, au moment où Voltaire abandonna au duc, fin 176^, ses 280.000 livres nouvelles, situation qu'il ignorait sans doute au moins en partie, et qu'il n'apprit plus en détail que l'année suivante, au moment où les retards dans ses paiements devinrent plus fréquents. Il est facile en effet de comprendre que la brusque augmentation que subirent les quartiers de Voltaire à partir du ier janvier i;65, ne fut pas pour faciliter la tâche, déjà ardue, qui incombait à la Chambre des finances de Monlbéliard, « cette Chambre de la confusion et de la pauvreté ».

Voltaire, à qui on doit déjà deux quartiers en relard, soit 3i. 062 livres, écrit lettres sur lettres à Jeanmaire ; ne recevant pas de réponses, il se décide à adresser directement au Conseil de régence de Montbéliard2 la lettre suivante, que

1. archives Nationales, K. 179:1, documents inédits. I. a créance Bertrand n'était pas encore réglée en 1777- Quant à la créance des marchands de Lyon, nous en reparlerons à propos de \oltaire.

-a. Un aïeul de l'éditeur des lettres de 1908, M Roseel, était membre de ce Conseil de régence ; ce qui explique 11 présence des lettres dans la famille 1\<>n-m>1 l.i baronne

d'Oberkirch, dans ses Mémoires déjà cités, non- 1 laissé

un piquant portrait de M. le Conseiller ElOSSeJ : m 11 nous apparut vêtu le plus singulièrement du monde d'un habit céladon vieux comme les rues, d'une reste verte ornée de

nous citons in extenso, d'abord parce qu'elle est la première que Voltaire ait écrite au Conseil, ensuite parce que le ton et le style en sont remarquables1 :

« 38 novembre 1765, au château de Ferney-

« Messieurs,

Etant obligé de vous écrire et ne sachant pas vos noms et titres, je me flatte que vous me pardonnerez la liberté que je prends, et que vous ne me saurez nul mal gré si je manque à des formalités que je ne puis connaître, lesquelles d'ailleurs ne dérogent en rien aux respectueuses remon-

galons en argent, et de culottes noires, le tout faisant un effet très grotesque. Son index qu'il garde habituellement devant sa bouche, même lorsqu'il prend la parole, lui donne un air tout à fait solennel et important. Grand admirateur de l'embonpoint chez le beau sexe, il était en extase devant Mme de Salomon, femme d'un magistrat au Conseil souverain d'Alsace; quoique jeune, elle était si prodigieusement grasse que cela déparait les plus jolis traits du monde ; M. de Salomon était fort maigre, ce qui faisait un curieux contraste... » Ce Rossel était membre de la Chambre des finances ; c'est lui qui rédigeait toute la correspondance avec Voltaire.

1. Lettre citée par M. Sackmann, d'après les archives de Stuttgart, sous la date de 1766 ; mais il y a évidemment là une erreur. Voltaire écrit, dans cette lettre, qu'il a reçu, il y a plus d'un an, la visite de M. Jeanmaire ; or cette visite est de septembre 1764 (voir chapitre IV, in fine) ; la lettre au Conseil est donc, sans aucun doute, de novembre i765.

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trances que je suis dans la nécessité de vous faire.

« M. Jeanmaire, receveur de Montbéliard, vint chez moi deux fois, il y a plus d'un an, de la part de M. le comte de Montmartin, pour m'emprunter de l'argent au nom de Mpr le duc de Wurtemberg; je ne balançai pas un moment ; je connaissais trop quelle est la générosité et la grandeur d'âme de S. À. Sp;je prêtai tout mon bien en rentes viagères sur ma tétc et sur celle de mes neveux et nièces, en gardant la proportion de nos âges. J'avais alors soixante-douze ans ; je suis dans un état qui ne me permet pas de me passer des secours que cette rente viagère doit me procurer, et vous savez, Messieurs, combien à mon âge une pareille rente est sacrée. Elle sera bientôt éteinte; mais S. A. S m'a promis par un contrat que je serais payé exactement. M. Jeanmaire me doit plus de trente mille livres sur une année révolue; je lui ai écril plusieurs fois, il n'a pas daigné me répondre encore. Mes rentes sont hypothéquées sur les terres (pie S. A. S* possède en Alsace et en Franche-Comté, et les contrats sont homologués au Conseil souverain d'Alsace et au Parlement de Besançon 1.

« Ces conventions n'ont rien de commun avec

i. Voltaire a donc réalisé, a cette époque, L'idée* laquelle U pensait déjà en 1754 et en 1764» L'homologation de contrats devait lui permettre d'exercer des poursuites.

les affaires du duché de Wurtemberg ; les domaines en Alsace et en Franche-Comté valent le double de mes hypothèques ; ainsi il n'y a nulle excuse pour M. Jeanmaire. J'ai arrêté jusqu'ici le juste ressentiment de mes neveux et de mes nièces, qui n'ont presque pour vivre que l'argent qui doit m'être payé par M. Jeanmaire tous les trois mois.

u Je vous prie, Messieurs, très instamment, de vouloir bien donner des ordres positifs à M. Jeanmaire d'acquitter les engagements qu'il a pris au nom de M*r le Duc, son maître, engagements qu'il ne peut différer de remplir sous aucun prétexte. C'est une justice que j'attends de vous, et que je vous conjure de ne pas me refuser.

« J'ai l'honneur, etc.

« Signé: Voltaire. »

Il avait, parallèlement, écrit à Dupont la lettre qu'on trouvera à sa date dans la Correspondance Générale :

« i5 novembre 1765.

a Je suis actuellement un peu embarrassé... Les rentes viagères exigent qu'on ne manque jamais l'échéance, M. Jeanmaire me fait un peu languir, et je suis obligé de renvoyer mes ouvriers. Je vous prie d'écrire un petit mot à M. Jeanmaire, pour l'engager à ne pas m'oublier. Je suppose qu'il n'a pas d'argent actuellement, mais il

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peut me fournir des lettres de change, en me faisant bon de L'escompte. Je lui ai proposé tous les tempéraments possibles. Ayez la bonté de le faire souvenir sérieusement de ses engagements, et de lui faire sentir que l'accumulation des arrérages deviendrait aussi désagréable pour lui que L'est pour moi la privation de ce qui m'est du. n

Ses démarches n'aboutissant pas, il cherche, en décembre, à se faire payer par Beaumont- Jacob, banquier à Lyon, moyennant un escompte de o.5o°/0 par mois, « environ quinze mille livres tous les trois mois1 », qui seraient remboursées au banquier par les gens du duc ; Voltaire aurait ainsi touché régulièrement ses trimestres, et le banquier de Lyon se serait débrouillé avec le duc ; mais Beaumont-Jacob refusa prudemment, la situation pécuniaire de Charles -Eugène étant connue dans la région. Bref, fin septembre 1 767 -.

1. Ccst le montant de sa rente: i5.53i livres par quartier. Cf. lettres des i.\. 16, 3i décembre 1765 et y janvier

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