Publiées par II. Etofael. sous los u* 68, 70 et
d'estime avec lesquels je suis, Monsieur, votre très affectionné serviteur * . »
Telle est l'affaire des billets Jaquelot que Voltaire qualifiait lui-même, dans une lettre à M. de Rochefort, d' « épineuse » 2. Il est véritablement heureux, pour la tranquillité des mânes de Voltaire, que Nicolardot n'ait pas connu cette curieuse histoire : il n'aurait pas manqué d'y voir une nouvelle preuve de la lésinerie, de la friponnerie du patriarche, alors qu'elle n'est qu'une marque de plus de sa haute intelligence et de sa remarquable aptitude aux affaires.
i. BibliothèqueNationale, fonds français, ms. 12902. Lettre publiée par M. Georges Gucuel, il y a quelques années, dans un journal montbéliardais.
2. Il faut surtout ne pas perdre de vue que, tandis que Voltaire traitait cette délicate négociation, il était au plus fort de ses querelles avec Mme Denis (que finalement il embarqua pour Paris dans les premiers jours de mars 1768), et qu'il écrivait Y Homme aux quarante écus. C'est de cette période que date aussi ce qu'on appelle « la réforme de Ferney » : Voltaire se prétendait ruiné et faisait mine de vendre ses propriétés. On sait suffisamment maintenant que, loin d'être ruiné, il jouissait de près de 200.000 livres de revenus. Voltaire n'inventa peut-être cette soi-disant ruine que pour s'éviter le scandale, à lui et à Mme Denis : cette dernière fut censée être partie à Paris pour rétablir les affaires de son oncle ; elle revint d'ailleurs l'année suivante habiter Ferney.
If. Jeanmaire observera que j'emprunte à 6 et que je prête à 4. Je me flat/e que je serai payé de tout ce que l'on me doit, exactement par quartiers, n'ayant plus que ces effets pour subsister, moi et ma famille, et qno S. A. S. me continuera l'honneur de ses bontés.
(Lettre à Jeanmaire du a3 août 1769.)
On a vu que Rosé, de Colmar, et Mciner. directeur des forges d'Audincourt, sYlaicnt soumis respectivement à payer à Voltaire, par trimestres, à [partir du i#r avril 1768, le premier 28.OOO li vres, le second 34.ia5 livres. Les paiements de juillet s'effectuèrent régulièrement. En octobre, le sieur Rosé, qui se piquait de Littérature, écrit à Voltaire la lettre suivante :
« Colmar, le n octobre 1768.
« Monsieur,
« Je viens de recevoir la lettre que vous m'avez fait la grâce de m'écrire le 7 du courant. Les mines que j'ai fouillées au mois de juillet passé ne m'ayant plus rien produit, j'en ai sondé d'autres depuis le courant du mois dernier pour y trouver la valeur des sept mille livres que je devais, et que j'aurais désiré, Monsieur, pouvoir vous faire passer au premier de ce mois. Mes travaux n'ont pas été infructueux ; j'ai tiré une bonne partie que j'aurais eu l'honneur de vous envoyer si je n'avais pas découvert des veines moyennant lesquelles je compte, Monsieur, d'être en état dans le courant de ce mois de vous satisfaire en plein. Apollon et Plutus vous favorisent, Monsieur, en abondance, ainsi les fonds pour l'entretien de votre maison ne doivent jamais vous manquer. Je vous supplie, Monsieur, de vous patienter un peu * . . . »
11 y avait en Alsace des mines, et Voltaire prit au sérieux les « mines » et les « veines » de la
i. La minute de cette lettre, ainsi que l'original de la lettre de Voltaire du 7 octobre, sont aux Archives de Colmar ; les deux documents ont été publiés par M. Sackmann, et réimprimés par M. Rossel.
lettre de Rosé ; furieux de ce contre-temps, piqué aussi de l'ironie lourde et déplacée du commis de Colmar, il écrit à Dupont :
« Ferney, 18 octobre 1768.
« Mon cher Ami,
« Le sieur Rosé me parait un virtuose. Il me mande que je suis fils d'Apollon et de Plutus ; mais, s'il ne m'envoie point d'argent, Plutus me déshéritera, et Apollon ne me consolera pas. Il dit qu'il a dépensé son argent à fouiller des mines ; mais il allonge beaucoup la mienne. Il n'est point dit dans notre marché qu'il cherchera de l'or, mais qu'il m'en donnera ; et le vrai moyen de n'avoir pas à m'en donner, c'est d'imaginer qu'il y en a dans les montagnes des Vosges. Les véritables mines sont dans ses vignes bien cultivées ; elles font de fort bon vin, qu'on vend très bien à Bàle, où on le vendrait encore bien mieux s'il y avait encore un concile. Le chapitre seul de Porenlruy en boit assez pour que M. Rosé ait de quoi me payer.
« Puisqu'il est un bel esprit, j'implore auprès de lui la protection de Bacchus, le dieu des raisins, celle d'Apollon, qui doit me donner dis lettres de recommandation pour lui, et point du tout celle de Plu ton, quoiqu'il soit le dieu des mines ; j'implore surtout la votre, vous qui savez
ce que vaut une délégation acceptée. Je ne vis plus que de ces délégations ; j'ai donné le reste à ma famille. M. Rosé doit considérer, que, m'étant dépouillé de mon justaucorps et de mon manteau, il ne me reste que ma veste et ma culotte ; que, s'il m'en prive, j'irai tout nu, et que je mourrai de froid l'hiver prochain. Je lui demande en grâce qu'il m'envoie ce qu'il pourra au plus tôt, et que le reste ne vienne pas trop tard. « Voici une petite lettre galante que je lui écris, je vous supplie de la lui faire tenir !... »
Les Archives de Colmar nous ont heureusement conservé la « petite lettre galante » à Rosé ; la voici, c'est un billet impersonnel :
« Je fais mes compliments à M. Rosé sur ses mines, mais je crois que les meilleures sont les vignes de Riquewihr. Je lui réitère que je n'ai pour vivre que les rentes sur M. le duc de Virtemberg. Je le prie très instamment de m'envoyer ce qu'il pourra par le coche qui va de Strasbourg à Baie, à Berne et à Versoix.
« J'ai l'honneur, etc. 2. »
i. Correspondance Générale. Nous n'avons pas résisté au plaisir de citer cette charmante lettre, dont on ne comprend tout l'esprit que lorsqu'on sait à quoi elle répond. A remarquer, après le badinage du début, le brusque changement de ton quand Voltaire parle de ses délégations acceptées : il a des armes juridiques en main.
a. Publié par M. Sackmann, et reproduit par M. Rossel.
Il ne restait plus à Rosé qu'à s'excuser ; c'est ce qu'il fît, en expliquant à Voltaire l que le mot de « mines »>, dans sa lettre du 18 octobre, était pris au sens figuré. Voltaire accepta avec sa bonne grâce ordinaire l'explication de Rosé, qui apprit ainsi à ses dépens que l'illustre créancier ne tolérait pas la familiarité de la part de ses débi leurs, surtout quand ils étaient d'aussi mauvais payeurs.
11 se tint coi pendant quelque temps, si coi que Voltaire, le i3 mars 1769, s'inquiète de lui. 0 II faut que je vous dise, écrit-il à Dupont, que je ne sais ce qu'est devenu M. Rosé. Ce fut un avocat, nommé Surleau, qui me paya le dernier quartier. Rosé est-il encore chargé de la régie de Rique wihr? Ne l'est-il plus ? Est-il dans le pays ? Est-il mort ? Est il vivant ? A qui dois-je m'adresser pour la fin du mois où nous sommes ? Je vous prie de vouloir bien m'en informer -. »
C'est qu'à ce mois de mars, arrivait au<-i à échéance le premier billet Jaquelot, de 35. 000 livres ; endossé à l'ordre de Voltaire le 3o mai 1768, c'était à Voltaire qu'il appartenait d'en poursuivre le remboursement par le duc. Or non
1. Par une lettre que nous n'avoua pas retrouvée aux Archives de Colmar, mais dont l'existence est prouvée pai
une lettre de Voltaire du 11 janvier 1 7 ^ <j . Urée de cet Kl chives et publiée par M. Sackm.inn.
a. Correspondance Générale, à >.i date.
seulement Charles-Eugène était hors d'état de rembourser Voltaire, mais encore il le fait aviser qu'il doit 96.000 livres à Dietrich * de Strasbourg, et lui fait demander un prêt d'égale somme.
On eût dit que Voltaire s'attendait à cette péripétie ; il avait déjà fait rendre à sa créance de l'année précédente un excellent intérêt de 5 °/0 ; il va continuer. « Qu'à cela ne tienne, répond-il à Son Altesse Sérénissime 2. : je vous prête à 4 %, c'est-à-dire à un taux dérisoire, vos 96.000 livres, remboursables en k ans, dont 2 annuités de 28.000 livres, et 2 de 2/1.800 formant un total de io5.6oo livres, dont 96.000 de capital de 9.600 d'intérêts. Vous me rembourserez les annuités par quartiers d'égale somme, suivant le petit tableau ci-dessous :
1. Probablement le reliquat de la dette de iôo.ooo livres dont nous avons parlé antérieurement (voir chap. V, Les alarmes de Voltaire).
2. Voir les nos 88 et 89 du livre de M. Rossel, et les lettres des 3o mars 1769 à Dupont, et 23 août 1769 à Jeanmaire de la Correspondance Générale. Nous avons tenu à dresser un tableau complet des quartiers de remboursement pour permettre de lire avec fruit les documents : car nous ne prétendons pas, par le présent travail, dispenser de cette lecture ; nous cherchons seulement à éclairer ces délicates questions de finances, et à mettre en pleine lumière l'habileté consommée de Voltaire. C'est dans la lettre du 3o mars 1769 à Dupont que se trouve le joli mot sur Jeanmaire « qui a toujours besoin d'être un peu excité ». Voltaire avait à cette époque 75 ans I
r* àwnui i r.
Ier juillet 1769 .
I* octobre 1769 .
ifr janvier 1770. .
Ier avril 1770.