‹ Les rentes viagères de VoltaireChapitre 22 sur 30 · Lettre du 6 septembre 17691 publiée par IL Elossel · texte numérisé non relu

Lettre du 6 septembre 17691 publiée par IL Elossel

a. Correspondance Générale, à sa date.

liard avec quatre enfants1. Il est juste qu'étant prince et père de famille, il passe avant nous mais il est juste aussi que M. Rosé me paie, car j'ai aussi une famille nombreuse à nourrir. »

C'est à cette époque que, Voltaire ayant, par une lettre aujourd'hui perdue, prié Rosé de lui envoyer quelques pièces de vin de Riquewihr, sans doute à prix d'ami, reçut du receveur du duc la plaisante réponse qui suit : « Quant au vin des revenus de S. A. S., il est d'une moindre qualité ; la longueur du chemin augmenterait trop le prix. Le vin d'une meilleure qualité qui s'y trouve chez les particuliers est malsain lorsqu'il n'est pas bien vieux. Il abrégerait vos jours précieux, et augmenterait aussi trop le prix eu égard à la distance de Riquewihr chez vous. Eu général, le vin de Riquewihr est malsain pour les personnes qui n'y sont pas accoutumées2. »

i. Le prince Frédéric-Eugène, frère du duc régnant, était venu s'établir en 1769 au château de Montbéliard, abandonné depuis 1700 et qu'il fit tant bien que mal aménager pour le rendre habitable. Ce château existe encore, mais pas dans son intégrité première. Le prince fit bâtir en 1770, à quelques kilomètres de Montbéliard, le château d'Etupes qui devint sa résidence d'été, aujourd'hui disparue (voir les Mémoires de la baronne d'Oberkirch). Une des filles de Frédéric-Eugène épousa en 1776 le grand-duc Paul, et devint plus tard impératrice de Russie.

2. Archives de Colmar : lettre citée par M. Sackmann, et reproduite par M. Rossel.

Voltaire se consola : le remboursement des io5.6oo livres s'effectuait très régulièrement i ; on suit, aux Archives Nationales, la rentrée des quartiers, de trimestre en trimestre : à peine quelques démêlés à propos de lettres de change que Rosé prétendait donner à Voltaire pour leur valeur nominale exacte, et que Voltaire n'acceptait, ce qui était juste, que pour le prix auquel il les négociait. En août 1773, c'est-à-dire à la date fixée par le contrat, l'affaire des io5.6oo livres était entièrement terminée.

Nous n'avons plus qu'à relever l'ironie profonde du mot de Voltaire à Dupont : « On s'est moqué de moi dans cet arrangement. » Figaro, s'il eût déjà existé, n'aurait pas manqué de s'écrier : « Qui trompe-t-on ici ? » Voltaire a rétrocédé au duc Charles-Eugène, en mars 1 769, moyennant un nouvel intérêt à \ %, deux billets à ordre dont fllll seulement était arrivé à échéance; l'intérêt à 5 % du second, du rr mars 1769 au rr mars 1770, avait été payé d'avance à Voltaire, et était coin pris dans le montant nominal des deux billets : il y a donc eu là une superposition d'intérêts au profit de Voltaire. — En deuxième lieu, clans le contrat des io5.6oo livres, Voltaire, tout en calculant l'intérêt comme s'il n'était remboursé que

1. Contrairement à ce que semble croire M. l; Les documenta sont ici des plus abondants et des plus

probants.

par année, a exigé le remboursement par trimestres ; ce qui revient à transformer le 4 % en un taux bien supérieur. — D'autre part, il a fait entrer en ligne de compte dans le capital de 96.000 livres prêté par lui en avril 1769, un remboursement de 7.000 francs, qui n'était effectivement exigible que trois mois après. — Enfin, renouvelant le moyen qui lui avait si bien réussi en 1768, il a réalisé le problème de faire rendre, à un arriéré de rente viagère de 19.000 francs, qui ne portail pas intérêt, un intérêt de 4 %•

En réalité, par ses deux trucs des billets Jaquelot de 1768 et du contrat des io5.6oo livres de 1769, Voltaire est parvenu à faire rendre, à une créance de 64-75o livres que tout autre que lui eût considérée comme compromise et pour laquelle tout autre que lui se fût empressé, vu les circonstances, de transiger même à perte, un intérêt que nous estimons, d'après nos calculs, avoir dépassé 7 %. Tout cela se fit d'ailleurs sans bourse délier ; car, pour la plaisanterie qu'il servit à Jeanmaire le 23 août 1769 : « Vous observerez que j'emprunte à 6 et que je prête à 4 », nous pensons que même Jeanmaire ne la prit pas au sérieux : un homme d'affaires, même traitant avec un duc régnant, n'a jamais été un philanthrope qui prête pour le plaisir de se ruiner.

Je n'ai jamais rien entendu aux affaires de ce monde.

(Lettre à d'Argental du 5 juin 1773.)

Au commencement d'octobre 1772, en ouvrant son courrier, Voltaire ne fut pas peu étonné de trouver une lettre de Jeanmaire demandant à lui emprunter, pour le duc de Wurtemberg qui en avait le plus pressant besoin, une somme de i5o.ooo livres. Le patriarche employait alors ses fonds disponibles à faire bâtir à Ferney des maisons qu'il vendait ensuite moyennant rente viagère ; il organisait une importante manufacture d'horlogerie; il montait des ateliers de «blondes bref il ne pouvait donner satisfaction à Jeanmaire. C'est ce qu'il lui écrivit le 17 octobre 1772 : « Loin de pouvoir vous prêter de l'argent, Je Buis « obligé d'en emprunter, lui dit-il. Mon empres « ment à servir Mgr le duc de Wurtemberg me « fera [néanmoins] tenter toutes les \ oies possibles

<( de lui trouver de l'argent à Genève ; je ne sais « si je pourrai y réussir ; je ne réponds que de ma a bonne volonté. * » Et il se mit immédiatement en campagne, non seulement à Genève, mais même à Paris, auprès de M. de la Borde, ancien banquier du Roi, lequel lui fit, quelque temps après, la réponse suivante : « Je regrette, Monsieur, « le temps où j'aurais pu avancer à la Régence de « Montbéliard les 5o.ooo écus que vous désirez u pour elle, et que j'aurais eu infiniment de plai- « sir à lui prêter par le seul intérêt que vous y « prenez. Mais la révolution des rescriptions m'a u ôté les moyens de faire des avances et d'acquitter « moi-même ce que je dois 2. »

Puis il pensa à faire lui-même l'opération, sinon en totalité, du moins en partie ; que risquaitil après tout ? Sa rente courante de 62.125 livres par an était à jour ; le remboursement du contrat des io5.6oo livres était à peu près terminé, puisqu'il ne lui restait plus dû à cette époque que 12.400 francs3. Une nouvelle rente viagère, pour

1. Lettre publiée par M. le Dr Bourdin, de Besançon. (Mémoires de la Société d'émulation du Doubs, tome X, 1905. Une plaquette tirée à part sous le titre: Une lettre inédite de Voltaire, Besançon, 1906).

2. Réponse contenue dans une lettre de Voltaire au Conseil de Montbéliard du 25 décembre 1772, publiée par M. Rossel, page 89.

3. Voir le chapitre précédent : Le contrat des 105.600 livres.

laquelle il pourrait demander un intérêt de ij à 20 %, puisqu'il avait alors 78 ans, n'était pas pour lui déplaire ; la seule difficulté était de trouver des fonds. Dès le G décembre, il écrit à Paris pour faire vendre « cent mille francs de contrat, sans quoi sa colonie va périr ». Le 28, il réduit sa demande à « quatre-vingt mille livres d'argent u comptant, rendu chez lui '. » Une fois nanti de cette somme, qu'il reçut très probablement dans les premiers jours de janvier 1773, il attendit les événements : ils ne tardèrent pas à se produire tels qu'il les avait prévus.

Le Conseil de régence de Montbéliard, harcelé par le duc, lui proposa finalement d'envoyer un de ses membres en Suisse, à Bàle, à Berne et à Genève, pour voir personnellement les banquiers et les décider à consentir l'emprunt-. Charles- Eugène se hâta de donner l'autorisation nécessaire, et Jeanmaire fut désigné pour mener à bien cette

1. Lettres à M***, publiées dans la Correspondance Générale sous la date de 1 77 1 . mais qui nous paraissent évidemment être de 1772. On remarquera que la somme de 80.000 livres réclamée par Voltaire dans la lettre du ut» décembre 1772 est précisément celle qu'il \a prêter au duc de Wurtemberg peu de temps après. Ce nVst pas l.i Midi erreurqu'on pourrait relever dans cette gigantesque correspondance dont l'édition Critique, nous lavons déjà dit. est encore à faire.

2. Lettre du i3 janvier 1773 ; original aux Wchive- [fl tionales, K. 2007. La pièce porte en marge, en allemand, la réponse affirmative de Charles-Eugène.

difficile négociation. Il se mit en route, au cœur de l'hiver (et l'hiver est particulièrement rude dans cette région), et resta un mois absent !. Les banquiers bâlois, bernois et genevois refusèrent d'ouvrir leur escarcelle ; mais Jeanmaire passa chez Voltaire, à Ferney, et trouva chez lui les 80.000 livres reçues récemment de Paris2. Les Archives Nationales ne nous fournissent malheureusement aucun document sur cette visite, pas plus que la Correspondance Générale. Mais il est probable que Voltaire manifesta tout d'abord l'intention de recevoir, en échange du capital qu'il abandonnait, une rente viagère ; il est non moins vraisemblable que Jeanmaire, effrayé, pour les finances de son duc et maître, de la vitalité de

1. Son voyage coûta 1.289 livres 10 sous, d'après les documents des Archives Nationales. Jeanmaire eut froid, mais ne manqua de rien : les fonctionnaires qui voyagent sur mémoire font toujours bien les choses.

2. M. Rossel écrit, pp. i38 et 139 de son livre : « Jeanmaire fit notamment ce tour de force, en janvier 1773, d'aller emprunter à Voltaire 80.000 livres, alors que Voltaire le laissait venir dans l'intention de se faire rembourser une partie de ses créances antérieures. » Nous ne saurions partager l'avis de M. Rossel, maintenant que nous savons que i° il n'y avait pas de créances antérieures (la rente courante était à jour, et le compte des io5.6oo livres était liquidé, ou à peu près) ; 20 Voltaire avait préparé ses 80.000 livres pour les prêter au duc. Le vrai tour de force fut accompli, de 1768 à 1773, par Voltaire, qui parvint à faire rendre aux 64.000 livres d'arriéré de 1767, un très fort intérêt pendant cinq ans.

cet admirable vieillard qu'il voyait déjà centenaire1, préféra un simple prêt à intérêt remboursable à court terme. On fixa le taux à 5 %, et sans doute Voltaire ne manqua-t-il pas de représenter à Jeanmaire qu'il empruntait lui-même à 7 pour prêter au duc à 5, tellement l'attachement pour Son Vitesse Sérénissime l'emportait chez lui sur toute autre considération. Quant au remboursement, il devait avoir lieu en deux ans, à partir du rr mai 1778, suivant le tableau ci-dessous, où nous ajoutons au capital remboursé (10.000 livres par trimestre) les intérêts :

irr mai 177.5 ... . 1 1.000

ier août 1773. . . . 10.873

1" novembre 1770. 10.750

ier février 177'j . . 10. 635

Report. . .

1" mai 177^. . .

icr août 1774. • • i"r novembre 177'j ier février 177") .

Total. . .

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