Archives Nationales, K. 2007. Document inédit
LES ECUS DE BRANDEBOl
6. 187 livres 10 sous * n'était échue que le rroctobre, au lieu du dernier septembre, et que je n'étais pas autorisé à recevoir une quittance autrement motivée, que, selon les dits ordres, qui appelaient
i paiements pensions au lieu de renies, il convenait de la changer sur ce pied-là1.
u A quoi il m'a répondu que le terme de l'échéance du dernier septembre était si peudiflfé rent de celui du rr octobre, qu'il ne valait pas la peine de changer cette quittance pour un si petit objet — et que ce n'était pas pour une pejision. mais pour une rente viagère qu'il recevait ces sommes, pour lesquelles il ne donnerait jamais d'autres quittances3. »
Mais Gemmingen fit connaître au trop zélé Flachsland que la quittance était valable. « Il est très indifférent, ajoutait-il. que M. de Voltaire donne Le nom de rente viagère ou de pension aux paiements que vous venez de lui faire ou qui sont à faire parla suite ; j'ignore à quel titre S. A. S. le lui lait toucher, mais je présume moi-même que ce n'es! pas une pension, mais une rente via-
1. Les deux trimestres de la rente du contrai «lu ;>i janvier 1753, échus Le 1" octobre.
■j. Nous liions in-extenso. Flachsland n'était pas tenu de manier la langue française aussi élégamment que Vol
!;iin>.
3, archives Nationales, ibid. Doc. Inédit.
gère !. » Il terminait en lui recommandant à nouveau beaucoup de régularité avec ce créancier a très difficile à manier » .
Voltaire ne reparla plus jamais des écus de Brandebourg.
i. Lettre du 10 novembre 1753. Archives Nationales, ibid. Doc. inédit.
J'écris, donc je vis.
(Lettre de Voltaire à Jeanmaire.)
Nous avons laissé Voltaire installé à Colmar dans la maison Goll, que lui avait procurée son ami, l'a>ocat Dupont. Il cherchait où s'établir définitivement : période critique que celle-là ! On le chanson nait à Paris ; on le traitait de Prussien. Montesquieu disait de Lui, dans une de ses lettres : a Voilà donc Voltaire qui ne sait où reposer sa tête ». Il faillit rester dans la région, ayant été sur le point d'acheter au duc de \\ ùrtemberg luimême son château de Horbourg : on trouvera des allusions à ce projet dans la Correspondance Génrrale1. Entre temps, il protestait contre la publi-
i. Ainsi qu'aux Archives Nationales, K. 2007. I.c 3i octobre i-53, Flachsland, receveur du duc à Kiquewihr. rend compte de ce projet à Gemmingen, gouverneur de Montbéliard ; mais il observe Immédiatement que « Voltaire change fort souvent ses projets » ^Document inédit .
cation, par le libraire Néaulme, de la Haye, d'après un manuscrit volé, de la première partie de Y Essai sur les Mœurs*, qui pouvait lui attirer de nouveaux ennuis de la cour de France. Surtout, il terminait, pour la duchesse de Saxe-Gotha, les Annales de l'Empire, et surveillait l'impression du tome premier chez Schœpflin, de Colmar : admirable exemple de travail. Lors de sa fuite de Berlin, entre les incidents de Leipzig et ceux de Francfort, il a trouvé le temps, au cours d'un séjour de quelques semaines à Gotha, de réunir les éléments d'un ouvrage historique sur l'Allemagne et d'en commencer la rédaction ; à Colmar, il la continue, avec la collaboration sans doute de Dupont, sans être rebuté un seul instant par un travail aussi rébarbatif ; il prend même la peine touchante de rédiger une centaine de vers mnémotechniques « pour rendre son livre plus utile aux jeunes gens et pour les aider à retenir tant de noms et de dates qui échappent presque toujours à la mémoire : quiconque aura appris ces cent vers aura toujours dans l'esprit, sans hésiter, tout le fond de l'histoire de l'Empire ». Voici par exemple l'histoire de Frédéric Barberousse :
i. Voir l'histoire bouffonne de cette publication dans la Correspondance Générale, décembre 1753.
C'est en cinquanle-deux que Barberousse règne : Il veut que l'Italie et le serve et le craigne ; Détruit Milan, prend Rome, et cède au pape enfin ; Il court dans les lieux saints combattre Saladin ; Meurt en quatre vingt-dix ; sa tombe est ignorée.
Et voici Charles-Quint :
Vainqueur heureux des lis, de Rome et du croissant, Il meurt en cinquante-huit, las des grandeurs suprêmes.
Le tome Ier des Annales de l'Empire parut fin décembre 1753, juste au moment où arrivait à échéance le quatrième quartier des rentes de Voltaire sur le duc de Wurtemberg.
La somme de 7.o3i livres 5 sous1 lui fut payée avec exactitude, mais non sans que le receveur Flachsland soulevât une nouvelle difficulté. Les instructions qu'il avait reçues en janvier 1753 pour les paiements à faire à Voltaire contenaient notamment la phrase suivante : a Comme ces pensions viagères, tant de If. de Voltaire (pic de la dame sa nièce, doivenl cesser entièrement par leur décès, le receveur se procurera, pour éviter toutes surprises, des certificats en bonne el due
forme de la vie de l'un, et ensuite de l'autre : de quoi il aura soin de prévenir M. de Voltaire, en
1. Un trimestre de la irf rente de 16.750 livres, s. ut 10 sous, el un trimestre de la .<"■ rente de 11.375 n soit 3.093 liyres ij sous. Reçu aux Irchiyee de Besan
çon.
le priant de les lui envoyer à l'échéance de chaque paiement1. » Voltaire était alors à Berlin, les certificats de vie s'expliquaient. Mais, en janvier 1754, Voltaire habitait Colmar, à deux pas de Riquewihr : les certificats de vie devenaient évidemment inutiles. Flachsland, en fonctionnaire plus zélé qu'éclairé, n'en prétendit pas moins exécuter à la lettre les ordres de janvier 1753 ; il pria en conséquence Voltaire de lui fournir à l'avenir des certificats de vie en bonne et due forme, c'est-à-dire établis par les soins d'un notaire.
Voltaire protesta immédiatement auprès du gouverneur Gemmingen ; après lui avoir annoncé l'envoi du tome premier des Annales de V Empire (les petits cadeaux entretiennent l'amitié), il lui disait : « Souffrez, Monsieur, que je prenne cette occasion pour vous parler d'une petite formalité... Je suis convenu avec le sieur Flachsland, receveur de vos domaines en Alsace, qu'il ne me paierait que sur mes quittances accompagnées d'une lettre de moi. Il est bien sûr que des lettres
1. Archives de Colmar. M. Mossmann, dans son article de la Revue d'Alsace de i85o, M. Sackmann, dans sa Correspondance inédite de Voltaire (Stuttgart, 1899) ont utilisé les documents de Colmar, ainsi que ceux de Stuttgart. L'étude de M. Sackmann est d'ailleurs des plus incomplètes, l'auteur ayant ignoré les documents des Archives Nationales de Paris, ainsi que le paquet de lettres inédites publiées en 1908 par M. Rossel.
de ma main sont des certificats de vie plus authentiques que des témoignages étrangers d'un notaire inconnu. Il serait très gênant pour moi-même et liés préjudiciable d'être obligé de me présenter tous les trois mois à des notaires. Je vous supplie, Monsieur, d'entrer dans ma situation. Je peux vivre dans une campagne, éloigné des notaires, et très aise de leur être inconnu. Cette formalité d'un certificat de vie n'est admise dans aucun de nos tribunaux ; elle ne se pratique qu'à l'Hôtel de Ville de Paris, à cause de la grande quantité d'étrangers et d'inconnus qui ont des rentes viagères sur ce fonds public. Mon contrat avec S. \ . S. ne porte point cette formalité ; je ne peux certainement exiger le paiement de ma rente viagère après ma mort. Enfin. Monsieur, je vous aurai une très grande obligation si vous voulez bien avoir la bonté de me délivrer de cet embarras et écrire au sieur Flacbsland qu'il continue à me paver sur mes lettres et quittances : il n'aura pas longtemps cette peine1. » Il est d'ailleurs vraisem
i. Lettre du 28 janvier 1754. L'original est perdu : un extrait soûl, en copie, figure aux archives de Colmar. (îemmingen ne communiqua à Flachsland que le pan qui L'intéressait ; Le commencement de la lettre, portant
envoi du tome Ier des Annales de VBmpire, 1 donc disparu.
Les ennemis de Voltaire ne manqueront pas, i3 d'insinuer que c'est par avarice que Voltaire demande à £trc dispansé des certificats de vie, im tle remarquer qu'il commence ici à berner ses débiteurs par des allusions à sa mort pro-
blable que, parallèlement, Voltaire écrivit dans le même sens au duc lui-même, en lui envoyant également le premier volume de son nouvel ouvrage1.
Gemmingen répondit sans tarder à Voltaire :
« Montbéliard, ce 8 février 1754.
« Monsieur, les ouvrages qui jusqu'à présent sont partis de votre main ont été reçus du public avec un applaudissement si général qu'il n'est pas douteux que celui que vous m'avez fait l'honneur de m'envoyer sur l'histoire de l'Empire, n'ait le même sort et ne soit goûté et lu avec empressement tant en France2 qu'en Allemagne. L'obliga-
chaine. Nous répondrons, d'une part, que les contrats de 1752 et de 1753 ne parlaient nullement de certificats de vie, comme le constate Voltaire lui-même ; d'autre part, que Voltaire est le type du tempérament nerveux. Le nerveux est sans cesse maladif, se croit toujours à la veille de sa mort, mais, au demeurant, peut vivre cent ans. C'est ce qu'aurait peut-être fait Voltaire s'il n'avait commis l'imprudence du voyage à Paris, au cœur d'un hiver rigoureux, en février 1778.
1. A charge de réciprocité. Nous voyons par un autre carton des Archives Nationales (K. 1792) que, plus tard, le duc Charles-Eugène souscrivit 20 exemplaires du Corneille annoté par Voltaire, pour 4o louis d'or.
2. L'ouvrage fut froidement accueilli. Voir par exemple la Correspondance de Grimm, mars 1754. « Les vers techniques qui sont à la tête sont puérils, on les aurait à peine pardonnes au bonhomme Rollin... L'ouvrage est en général
tion que je recevrai, Monsieur, de l'envoi de ce livre est des plus parfaites : j'ai commencé à le lire avec une entière satisfaction ; il instruit et amuse le lecteur en même temps.
uj'ai été fâché d'apprendre par votre Lettre du 28 du mois dernier, que vous soyez gêné par les certificats de vie que le Receveur Flachsland exige de vous, à chaque paiement qu'il est chargé de vous faire de la rente que vous avez sur S. V. S. M r le duc de Wurtemberg. Il n'a rien fait à ce sujet qu'en conformité des ordres que j'ai reçus et de ceux que je lui ai prescrits en conséquence de la part de S. A. S., mais ces certificats seront inutiles pendant le temps (pie vous resterez dans la province d'Alsace ; comme il connaît votre main, il pourra se contenter d'une quittance et d'une lettre que vous prendrez la peine de lui écrire à chaque paiement. C'est ce que je \ien< de lui faire connaître. Et si, dans la suite, vous jugiez à propos de vous éloigner de cette province pour choisir ailleurs votre séjour, je nie tlatte que vous pratiquerez volontiers toutes 1rs pré cautions nécessaires pour qu'il n'y ait point d'erreur ni de méprise clans les paiements qu'il doit vous faire.
« Charmé si, par cet arrangement, j'ai le bon
mal fait v\ négligé... (Test le premier ouvrage do M. de Voltaire dont on n'ait daigné parler ni en bien ni en mal à
Paris. »
heur de vous satisfaire sur cet objet, je n'aurai jamais rien de plus empressé que d'aller au devant de tout ce qui pourra vous faire plaisir, et vous convaincre de mon dévouement parfait et des sentiments de la considération très distinguée avec lesquels j'ai l'honneur d'être, etc.
« Signé : Gemmingen l . »
En même temps, Gemmingen envoya à Flachsland la lettre suivante :
« Montbéliard, ce 8 février 1754.
« Je viens de recevoir une lettre de M. de Voltaire datée de Colmar du 28 du mois de janvier de l'année présente. Les certificats de vie que vous lui demandez à chaque paiement de la rente ne sont pas de son goût, il me propose de le dispenser de cette formalité gênante ; il s'offre de vous remettre à chaque paiement des quittances et de vous écrire une lettre de sa main. Tant qu'il restera soit à Colmar, soit dans la province d'Alsace, et qu'on puisse être assuré de son existence, il est inutile et même superflu de lui demander des certificats de vie. J'ai eu l'honneur de vous marquer il y a quelques jours que vous pourrez vous contenter des quittances qu'il vous