‹ Les rentes viagères de VoltaireChapitre 9 sur 30 · Cette fortune avait presque doublé vers · texte numérisé non relu

Cette fortune avait presque doublé vers

du prodigieux étonnement de ses contemporains. Cet auteur de poèmes épiques, de tragédies et d'épitres va devenir un homme éminemment pratique : il sera propriétaire terrien, gros capitaliste, fondateur d'usines d'horlogerie et de bonneterie, créateur de colonies et de villes1 ; ce qui ne l'empêchera pas d'écrire encore à ses moments perdus, de s'occuper de toutes les grandes questions qui passionnent à celte époque l'opinion française, de soigner, par une volumineuse correspondance adressée à tout ce que l'Europe a de marquant, sa propre renommée, de recevoir dans son château un défilé d'hommes illustres, bref d'exercer jusqu'à sa mort, c'est-à-dire pendant vingt-quatre ans, une véritable royauté littéraire-, et cela, loin de Paris. La royauté de Ferney3 est le plus curieux inple de décentralisation qui puisse être cité dans notre histoire.

i. M. Rossel (Voltaire créancier du Wurtemberg) fait remarquer excellemment que Ferney est peut-être lo première cité ouvrière qui ait été conçue en Europe.

a. Qui fut ternie par la haine contre Jean-Jacques Rousseau. Jean-Jacques eut peut-être des torts ; mais Voltaire les lui fit trop durement expier. Il y eut peu de générosité, de la part de Voltaire, à poursuivre de ses sarcasmes un malade, d'ailleurs de génie. Disons, à la décharge de Voltaire, que la jalousie littéraire entra pour beaucoup dans cette querelle; les rapports de Voltaire et de Jean-Jacques n'ont pas encore été étudiés sous ce point de vue.

3. On connaît le mot de Collé à la mort de Voltaire : N voici tombés en République ! »

Au demeurant, Voltaire hésita longtemps avant de choisir Ferney. En juillet 1754, il quitte provisoirement Colmar pour se rendre aux eaux de Plombières ; les d'Argental et ses deux nièces, Mme Denis et Mme de Fontaine1, viennent l'y rejoindre. La saison finie, les d'Argental et Mme de Fontaine repartent pour Paris ; Mme Denis fait le sacrifice de rentrer avec son oncle à Colmar ; elle ne le quittera plus jusqu'à sa mort2. Après des pourparlers infructueux pour l'achat de la terre

1. Toutes deux filles d'une sœur de Voltaire, Marie Arouet, de Mignot, morte en 1737 : Marie-Louise Mignot, mariée en 1738 à M. Denis, commissaire des guerres, resta veuve en 1744, sans enfants ; c'est la célèbre Mme Denis, d'un caractère aussi emporté, mais d'intelligence aussi vive que son oncle ; elle se remaria, après la mort de Voltaire, le 18 janvier 1780, avec M. Duvivier, autre commissaire des guerres, qui avait 55 ans : elle en avait 68 ! Elle mourut en 1790. Marie Elisabeth Mignot, sa sœur, épousa en 1739 M. de Fontaine d'Hornoy; elle resta veuve en 1750, avec deux enfants, dont l'un mourut en 1752, mais l'autre, marié en 1770, vécut jusqu'en 1828 ; elle se remaria en 1762 avec M. deFlorian, son ami intime; elle mourut en 1771 ; son mari ne la pleura pas longtemps ; il se remaria deux fois encore. Marie Arouet-Mignot avait eu un troisième enfant: c'est l'abbé Mignot, mort en 1791. Mme Denis, Mme de Fontaine d'Hornoy, l'abbé Mignot et M. de Fontaine d'Hornoy étaient les quatre bénéficiaires des réversibilités des rentes viagères de Voltaire sur le duc de Wurtemberg.

2. Sauf de brèves absences. La rupture de 1768, notamment, fit beaucoup de bruit en son temps, malgré la peine touchante que se donna Voltaire pour sauver les apparences : il est vrai qu'il voulait aussi s'éviter le ridicule pour lui. M,n* Denis était encore une nerveuse.

d'Allaman à M. de Brcules1, Voltaire quitte Colmar le n novembre, accompagné de M"" Denis et de Colini, arrive à Lyon le lendemain, y reste quelques semaines; le n décembre, il est à Genève et s'installe enfin, provisoirement, le i.'i, au château de Prangins, près de Noyon2. C'est ensuite le séjour à Monrion, à Lausanne, dans la maison du Chêne, qui existe encore ; aux Délices, tout près de Genève, qu'il acheta pour 87.000 francs, et où il entra au commencement de mars 1 7U0 ; c'est à cette occasion qu'il écrivit sa fameuse é pitre :

1. Moyennant 2*5. 000 livres, dont i5o.ooo comptant, le reste en billets « sur la meilleure maison de Cadix » (Lettre du 6 octobre 175/4 à M. de Breules).

a. Nous puisons tous nos renseignements dans la Correspondance Générale, qui est bien la partie la plus vivante des œuvres de Voltaire et celle qui survivra à tout le reste. C'est une mine inépuisable de renseignements pour le chercheur et de délices pour le lettré; l'universalité de ces lettres, leur style Inimitable, la remarquable variété du ton de chacune d'elles suivant la qualité du destinataire, le jaillissement continuel de traits d'esprit ou de pensées profondes, sont là, pour le désespoir éternel des écrivains ou simplement des amateurs. Il manque malneureusement une bonne édition complète de ces lettres. N il aussi Nicolardot, Ménage et finança de Voltaire, mais en

ayant soin de n'y prendre que la documentation ; il \ a. dans tout le cours du livre, un parti pria de dénigrement, qui serait odieux, s'il n'était paa naïf: de tout temps, les gens riches qui ne se Laissent pas u>lei pai leun domestiques ont été traites, par les petits esprits, .le gens avares.

0 maison d'Aristippe ! ô jardins d'Epicure!... Liberté, liberté ! ton trône est en ces lieux !...

qui fit presque crever de rage tous les folliculaires de Paris, et même de plus grands personnages ; l'abbé de Voisenon se fit leur porte-parole dans l'épigramme fielleuse que l'on sait :

Plutus est le dieu qu'il adore, C'est pour lui seul qu'il a vécu.

Il donnerait Pomone et Flore Pour un écu1.

Mais Voltaire leur faisait, à tous, la nique, et employait ses fonds disponibles à louer la terre de Tourney au président de Brosses et à acheter Ferney (ouFernex), qu'il commença à aménager vers 1763 et où il s'établit en 17642. Il écrivait plaisamment à Thiériot : « J'ai quatre pattes, au lieu de deux : un pied à Lausanne, un pied aux

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