IV. — Annulation des ordinations de Léon VIII par Jean XII
Le concile romain d’avril 769, dans lequel les ordinations faites par Constantin furent déclarées nulles, a eu un pendant : c’estle concile romain de février 964, dans lequel le pape Jean XII, s’autorisant du précédent de 769, a déclaré nulles les ordinations faites par Benoit VIII. Cette affaire se rattache au conflit de l’empereur Otton I avec Jean XII.
Pendant plus d’un demi-siècle, depuis la mort d’Àrnoul (896), le protecteur de Formose, jusqu’en 951, les souverains d’Allemagne se sont désintéressés de l’Italie. En g 5 i, la royauté germanique, reconstituée et forte, intervenait de nouveau, en la personne du puissant roi Otton I, dans les affaires de lTtalie septentrionale. Mais Rome fermait ses portes au souverain allemand. Albéric, prince des Romains, continuait à Rome le gouvernement des Théophilacte ; le Saint-Siège était devenu un apanage de la famille. Il importait donc d’éloigner tout co-partageant. Aussi Albéric refusa-t-il de recevoir Otton.
Son fils Octavien devait être moins prudent. Devenu pape à l’âge de seize ans, le 16 décembre 905, il prenait le nom de Jean XII, et mourait à vingt-cinq ans, après avoir étalé, sur le trône pontifical, toutes les variétés du scandale. C’estce personnage qui, en 961, invita le roi d’Allemagne à intervenir en Italie. Il couronna Otton I empereur, le 2 février 962. Puis il intrigua contre le protecteur qu’il s’était donné. La patience d’Otton était à bout. Devant les trahisons et l’indignité notoire du pape, il se décida à une action énergique. Au synode romain du 6 novembre 963, il fit déposer Jean XII, et lui donna pour successeur le protoscriniaire Léon qui, n’étant que laïc, reçut successivement tous les ordres, et prit le nom de Léon VIII. A ce moment, Otton, traitant le Saint-Siège comme un simple évêché allemand, s’attribuait le droit de nomination pontificale, et inaugurait par là un régime que ses successeurs ont continué, non sans quelques interruptions, pendant plus de cent ans l .
1. Un récit de ce concile nous a été conservé par un témoin oculaire, Luitprand, évêque de Crémone. Cf. Luitpraîjdi De rebus gestis Ottonis, dans P . L. t t. CXXXVI, col. 90a et suiv.
L'ANNULATION DES ORDINATIONS DE LÉON VIII
Évidemment cette révolution ecclésiastique de 963 n’était pas canonique. Jean XII ne manquait pas de prétextes pour se défendre. Retiré dans les environs de Rome, il menaça le concile d’excommunication 1 . Le concile d’Otton passa outre, et Léon VIII, consacré le 6 décembre, exerça d’abord tranquillement les fonctions pontiBcales. Il procéda même à une ordination, probablement avant la fête de Noël. Mais Jean XII n’acceptait pas la déposition prononcée contre lui. Il avait déjà suscité des troubles à Rome pendant le séjour d’Otton; après le départ de l’empereur, au début de février 9641 il renouvela sa tentative, et, cette fois, réussit à s’emparer de la ville. Après des vengeances dans le goût du temps 2 , il tint un synode dans l’église de Saint-Pierre, le 26 février 964. Les Actes de cette réunion sont conservés. Ils sont uniquement relatifs à l’ordination de Léon VIII et aux ordinations faites par lui. Sur ce dernier point, les décisions sont formelles. Tous les clercs ordonnés par Léon VIII furent déposés :
Piissimus atque sanctissimus papa 3 dixit : Quid sentitis de eis qui ab eo * ordinati sunt? Sanctum concilium respondit : Priventur honore quem ab ipso acceperunt. Tune idem benignissimus Papa praecipit ingredi eos in concilium cum vestimentis, planetis, atque stolis, et unumquemque eoruni in chartula scribere fecit huiusmodi verba : Pater meus mhil sibi habuit , nihil mihi dédit. Et sic eos exutos privavit honore quem dederat ois ipse invasor et neophytus atque curialis, et revocavit eos in pristinum gradum 5 .
Cette dégradation solennelle est l’équivalent de celle de Constantin mentionnée plus haut 6 ; avec des formes cérémonielles en plus, elle est l’équivalent de la déposition de l’évêque Joseph de Verceil 7 par Jean VIII. Pour le concile et pour Jean XII, les
1. Il écrivit aux membres du concile d’Otton : « Nos audivimus dicerc quia vos vultis alium papamfacere; si hoc facitis, excommunico vos de Deo omnipotenti ut non habeatis licentiam (n)ullum ordinnre et missam cclebrarc. » Ibid., col. qo5. Par cette excommunication, Jean VIII entendait-il enlever le pouvoir dlordonner aux évêques qu’il frappait? C’est bien probable, car, A cette condition seulement, sa sentence avait quelque portée. Dans ce cas, cette décision serait à rapprocher de celle de Jean VIII , au sujet d’Anspert de Milan. En fait, au concile de 864 l’ordination de Léon VIII a été déclarée nulle pour un autre motif : la qualité de néophyte et d’intrus du pape impérial.
а. De rebus gestis Ottonis, dans P. L., t. CXXXVI, col. 908 : « Imperator... tantum dcdecus aegre ferens... ex lohanne cardinali diacono et Azone scriniario, quorum alterum manu dextera. alterum lingua, duobus digitis, naribusque abscissis, Iohannes [XII] abdicatus defedaverat,... Roma redire disposait. »