CHAPITRE IX
LA RÉITÉRATION DES ORDINATIONS SIMONIAQUES PAR LÉON IX
L’histoire de Rathier de Vérone et celle de Léon VIII sont assez caractéristiques de l’état de l’Église au milieu du x* siècle . L’Église a été entraînée dans le système de vie sociale désign é sous le nom de féodalité, et elle en souffre de multiples dommages. Pour comprendre la conduite suivie par les papes de la Réforme depuis Léon IX, et la révision du pouvoir d’ordre ou sacramentel qui fut tentée alors, il faut dire un mot des préjudices portés à l’Église par la féodalité. La violence du mal peut seule faire comprendre le caractère inouï du remède.
I. — Nature, étendue et effets de la simonie aux X e et XI e siècles.
On sait que la féodalité est le régime de protection qui s’établit en Occident, après l’insuccès définitif de la restauration carolingienne. Le pouvoir central se trouvant, par suite de sa faiblesse, dans l’impuissance d’assurer à ses sujets le principal bénéfice de la vie sociale, à savoir la sécurité, l’instinct de conservation entra en jeu, et réalisa bientôt des formes de vie nouvelles. Non pas que la féodalité ait été une création subite; elle est l’adaptation et la mise en vigueur de tendances que l’on peut suivre, en remontant à travers l’époque mérovingienne, jusqu’aux derniers temps de l’empire romain. Ce fut comme une dénonciation tacite et lente du pacte social, auquel on substitua bientôt des contrats particuliers, qui parurent plus efficaces.
PENDANT LA RÉFORME DE L’ÉGLISE
Après la faillite du protecteur commun et éloigné qu’était l’empereur ou le roi *, on se donna un protecteur particulier et tout voisin. Le cercle de la vie sociale se rétrécit: l’immense espace que l’État avait été seul à occuper se hérissa d’une multitude de compartiments, dans lesquels la vie se limita pour être plus sûre.
Le mécanisme initial de cette société est très simple, presque primitif. A une époque où le commerce et l’industrie existaient a peine, la grande affaire était de s’assurer la possession aussi tranquille que possible du coin de terre sur lequel on vivait. A cette fin, les faibles se groupèrent autour de l’homme fort qui pouvait, tout près d’eux, remplacer le souverain éloigné et impuissant. Le contrat social qui intervint alors a des origines très anciennes. C’est la « recommandation ». Réduite à un schéma simplifié, elle consiste dans la subordination de la terre et de la personne du « recommandé » à l’égard du protecteur. En échange de la protection qui lui est assurée, le recommandé cède au protecteur le domaine éminent de sa terre ; de celle-ci il ne garde que le domaine utile ou l’usufruit.
Le recommandé, désormais, jouit de sa terre grâce à une concession du protecteur, et à titre de fief, c’est-à-dire de largesse. Il devra payer la protection par des redevances et des services personnels. De là tous les degrés de la subordination et du servage. La condition de la terre détermine celle de l’homme qui en vit. Telle terre, tel homme. On voit que dans ce système la sécurité est chèrement achetée. Si encore elle avait été assurée !
Mais on n’avait pas le choix des moyens. Tous durent en passer par là, et les gens d’Église comme les autres. La propriété ecclésiastique, ayant plus que toute autre besoin de protection, se trouva, de très bonne heure, engagée dans l’engrenage féodal. Mais comme, d’après le droit de l’époque, la fonction ecclésiastique se trouvait indissolublement liée au bénéfice, le protecteur qui disposait de la terre ecclésiastique conférait le plus souvent la fonction. Dès lors, celle-ci ne relevait plus uniquement de l’Église, elle dépendait principalement et quelquefois
i . Cette faillite de l’autorité centrale a été d’ailleurs singulièrement précipitée par la désobéissance des fonctionnaires qui exercèrent pour leur compte, à titre personnel et héréditaire, les pouvoirs qui leur avaient d’abord été délégués temporairement.
exclusivement, du protecteur féodal. Aussi le choix du personnel ecclésiastique, prérogative essentielle des chefs de l’Eglise, passait-il aux laïcs.
Ce premier désordre en amenait d’autres : la maxime « telle terre, tel homme » avait pour résultat de subordonner le prêtre ayant charge d’âmes au seigneur de la terre d’Église ; un lien personnel, une dépendance très stricte existaient entre le prêtre et son protecteur; le prêtre était l’« homme lige » c’est-à-dire le « fidèle » du laïc. Qu’on se représente un pareil sytème appliqué aux divers degrés de la hiérarchie : c’était la fin de l’autonomie ecclésiastique, la main mise des laïcs sur tous les rouages essentiels de l’Église.
Jamais l’Église n’avait couru un pareil danger. Car si la grande centralisation des empereurs byzantins ou de Charlemagne a eu des inconvénients, surtout à cause de l’ingérence du pouvoir politique dans les questions de dogme, elle a eu aussi des avantages, en soumettant l’Église à un contrôle régulier, véritablement soucieux de l’intérêt général. Comme la situation a changé, après le morcellement du pouvoir souverain entre les féodaux grands et petits ! Le pouvoir féodal est le plus particulariste et le plus égoïste qui soit. L’Église n’a plus à compter avec un pouvoir unique ; elle se trouve livrée à une multitude d’exploiteurs insatiables, contre lesquels il lui est à peu près impossible de se défendre.
Dans un tel état de société, les maladies chroniques de l’organisme ecclésiastique trouvaient un terrain de culture très favorable. Ainsi en est-il de la simonie. Depuis le début du vi® siècle jusqu’au xi®, la législation canonique présente une longue série de lois interdisant de faire argent, à l’occasion des divers actes de l’administration ecclésiastique *. Mais la tentation était trop forte pour l’égoïsme. Ces prescriptions restèrent souvent sans effet. Les élections épiscopales, même celles de Rome, donnèrent lieu à des marchandages 1 2 . A plus forte raison en fut-il ainsi
1 . On peut consulter à ce sujet les tubles des matières de V Histoire des Conciles , d’Hefele, trad. franc., t. XII, p. 229; et aussi Y Index de simonia, dans P. L., t. CCXX, col. 879 ctsuiv.
2. Du temps de Boniface II (53o-532), le Sénat romain fut accusé d’avoir pré-
cédemment trafiqué de l’élection pontificale. Le Sénat se justifia par un senatus-consulte qui condamnait la simonie. Cf. Liber Pontificalis , éa. Duciiesne, t. I, p. 282 et P. L., t. LXIX, col. 779. Le roi Athalaric confirma et compléta ce décret. Puis les deux documents furent gravés sur le marbre, et placés dans Y atrium de Saint-Pierre. Ibid. »
PENDANT LA RÉFORME DE L'ÉGLISE
des actes moins importants, dans des milieux plus restreints.
Le régime féodal contribua à donner à ces abus une extension sans précédent. Après avoir morcelé et absorbé les droits souverains du pouvoir politique, après avoir, par exemple, battu monnaie avec les droits de justice, la féodalité en vint à faire argent de l'administration ecclésiastique, et même des actes sacramentels.
Par la recommandation, la terre ecclésiastique avait été, tout d’abord, quasi sécularisée en passant dans le domaine éminent des laïcs. L’accaparement se continua avec une continuité irrésistible : l’église, l’autel, les droits de baptême et de sépulture changèrent aussi de maître. Le prêtre devenait un simple fermier de la terre et des fonctions d’Église, dont les laïcs étaient propriétaires. Souvent le laïc supprimait l’intermédiaire : après avoir acheté un bénéfice ecclésiastique, il se faisait prêtre et gérait sa propriété. D’un tel régime le principe même était inadmissible. On exploitait alors les biens d’Église comme aujourd’hui les mines et les chemins de fer. A ces époques de foi, les « valeurs ecclésiastiques » étaient les plus productives. N’étaientelles pas d’ailleurs à peu près les seules existantes, en ce temps où le commerce était restreint?
Le système fut vite répandu et appliqué sans vergogne. Aux x° et xi* siècles, les évêchés, les paroisses, les abbayes, les divers bénéfices furent très souvent vendus. Rien d’étonnant si, après avoir acheté la fonction, le titulaire voulait rentrer dans ses déboursés et taxait ses subordonnés. Voici comment s’exprime, dans un sermon conciliaire, un évêque du x e siècle, qui est probablement Gerbert, le futur pape Silvestre II :
Ita videas in Ecclesia passim sacerdotes, quos non mérita sed pecuniae provexerunt, nugacem et indoctum, sacerdotalem arripuisse graduai : quos. si percunctari fideliter velis quis eos praefecerit sacerdotes, respondent mox et dicunt : « ab archiepiscopo sum nuper ordinatus episcopus, centumque solidos dedi ut episcopalem gradum mihi conferret : quos si minime dedissem, hodie episcopus non fuissem. Unde melius est mihi aurum de locello minuere quam tantum sacerdotium perdere. Aurum dedi et episcopatum accepi; quod tamen, si fideliter vivo, recepturum illico non diffiao. Ordino presbyterum et accipio aurum; facio diaconem et accipio argenti multitudinem, et de aliis nihilominus ordinibus singulis, et de abbatibus benedicendis et ecclesiis pecuniae quaestus profligare confido. Ecce aurum quod dedi, in meo locello illibatum habeo. »
... Ecce ad quae mala devolvitur deificus ordo. Ecce ad quae sunt probra prolapsi, qui audire meruerunt a iudice mundi : Fos estis lux mundi L
i. Sermo de informatione episcoporum, P. L., t. CXXXIX, col. 174; cf. col. 75.
Comme le pouvoir d’ordre était la condition indispensable pour exercer une fonction ecclésiastique, l’ordination ne pouvait échapper à ces marchandages : elle était vendue soit indirectement, comme comprise dans l’achat du bénéfice, soit directement, par un contrat dont l’acte sacramentel lui-même était l’objet. On devine les suites d’un pareil système. La religion en esprit et en vérité était accaparée et exploitée par le plus grossier égoïsme. Cette fois, les vendeurs s’étaient installés au fond du temple. Les actes les plus religieux n’étaient plus pratiqués pour euxmêmes. Le ministère ecclésiastique cessait d’être une vocation. Aussi l’état moral du clergé baissa-t-il en proportion. C’était le renversement de l’ordre voulu par Jésus-Christ. A la place de la charité et de l’esprit de sacrifice, l’égoïsme et l’intérêt devenaient les moteurs principaux de l’organisme ecclésiastique. Cette pauvre société féodale se faisait un gouvernement et une religion à son image. Les abus durèrent longtemps, un siècle et demi.