II. — Défaveur croissante des ordinations simoniaques
La conscience chrétienne en fut comme exaspérée. Il y avait faute de deux cotés : et chez les laïcs, qui vendaient les bénéfices ecclésiastiques, et chez le clergé, qui faisait payer les actes de son ministère. Comment remédier à cet état de choses? L’usurpation initiale des laïcs, étant cause de l’esprit intéressé du clergé, était la racine de tout le mal. Si elle avait pu être empêchée, la situation eût été vite améliorée. Mais comment déposséder d’un droit aussi fructueux d’innombrables propriétaires? Cette solution était si difficile à mettre en pratique qu'elle fut tentée la dernière, à toute extrémité, par les papes de ia Réforme, depuis Léon IX.
En attendant, la conscience chrétienne protesta à sa manière, dans le domaine purement religieux. De belles âmes, indignées de voir la grâce de Dieu devenir un objet d’échange et de vente, prirent en aversion les simoniaques. On évita d’abord d’être en communion avec eux ; puis le mépris pour leurs personnes fut étendu à leurs actes spirituels. Leurs sacrements furent considérés comme une souillure ; on vint même à leur dénier toute validité. Au terme de ce mouvement, on proclama la nullité des ordinations simoniaques.
PENDANT LA RÉFORME DE L'ÉGLISE
Il ne faut pas méconnaître les sentiments élevés qui ont provoqué c'ette extraordinaire protestation. C’est la séparation violente des âmes religieuses d’avec un monde qui exploitait le don de Dieu. D’ailleurs quelle meilleure manière de décourager de telles usurpations que d’en proclamer, par avance, l’insuccès inévitable? C’était comme une grève spontanée des consciences devant un ministère ecclésiastique détourné de sa fin essentielle, et subordonné aux intérêts de l’égoïsme. Sans doute, mais par malheur, c’était aussi une situation révolutionnaire. La hiérarchie ecclésiastique et le pouvoir d’ordre* recevaient une atteinte profonde. Sur le premier moment, on ne s’en aperçut pas. Puis, à une époque où la culture ecclésiastique était à un niveau inférieur, la théorie nouvelle s’implanta dans les esprits ; elle devint une fausse tradition qui s’opposa, jusqu’à la masquer entièrement, à la tradition véritable de l’Église. Il nous reste à voir les épisodes principaux de cette régression théologique.
Le sermon déjà cité de Gerbert peut servir à caractériser un premier stade. Les ordinations simoniaques ne sont pas encore déclarées nulles, mais elles sont présentées d’une manière si défavorable qu’on devine dé quel côté la doctrine va dévier. Le dialogue s’engage entre le prédicateur et un évêque simoniaque :
Interrogo tamen paulisper f rat rem coepiscopum, quia episcopus sura et cum episcopo loquor. Die mihi, frater episcope, cum dares pecuniam, quid accepisti? — Quid? inquit. Gratiam episcopalem. — Et haec gratia cur tali vocanulo nuncupatur? — Cur? inquit, ut reor, ab eo quod gratis datur, et ideo gratia vocilatur. — Et si gratia gratis datur et auro non aestimatur, cur a te pecunia comparatur? — Sed non mihi, ais, daretur, si nummis non emeretur*, nec episcopus ordinarer, si minime pecuniam darem! — Ut apparet ex responsionibus tuis, gratiam, cum ordinareris, non suscepisti, quia gratuito eam non meruisti; et si gratiam frater, non accepisti, quomodo episcopus efûci potuisti?... Ut video et aurum, cum dares perdidisti, et sane tain gratiam minime acquisisti L
Cette dernière formule et d’autres pareilles pouvaient devenir dangereuses, à une époque où le mot de « caractère sacramentel » n’était pas encore usité. On était exposé à entendre la « grâce » de l’effet intégral de l’ordination, et, par suite, à nier la validité
i .De informatione episcoporum , P . L. f t. GXXXIX, col. 175 . Ce sermon a été souvent cité au moyen âge : parle cardinal Humbert, Manegold, Placide de Nonantula, Sigcbert de Gerabloux, Deusdedit, Alger de Liège. Cf. Libelli de lite , t. 1, p. 655, t. II, p. 73a. Dès le milieu du xi° siècle, ce texte était attribué à saint Ambroise, sous divers titres.
des ordinations simoniaques. Les doutes sur ce sujet deviennent plus fréquents au début du xi* siècle. En 1008-1009, Lentheric, archevêque de Sens, ne savait quelle conduite tenir à l’égard d’un prêtre, son diocésain, qui avait été ordonné à prix d’argent par un autre évêque. Il eut quelque velléité de procéder à une réordination. Heureusement il eut la bonne pensée de consulter son suffragant, Fulbert de Chartres, un des plus savants hommes de l’époque. Celui-ci répond :
Ex auctoritate sanctorum canon uro, taie vobis consilium dono. Primura degradetur* deinde ab Ecclesia separatus, duobus annis severa paenitentia multetur, ut honoris gradus, quos pretio taxaverat, lacrymis conquirere et reparare contendat. Postea, si digne paenituerit, restauretur... Ce te ru ni rebaptizationes et reordinationes fieri canones vêtant. Propterea depositum non reordinabitis, sed reddetis ei suos gradus per instrumenta et per vestimenta quae ad ipsos gradus pertinent, ita dicendo : « Reddo tibi gradum ostiarii et cetera in nomine P. et F. et S. -S. » Novissime autem laetificabitis eum sic concludendo : « Benedictio Dei Pat ris et F. et S.-S. super te descendat, ut sis confirmatus in ordine sacerdotali, et offeras placabiles hostias pro peccatis atque offensionibus populi , ... »
Lorsqu’un archevêque, préposé à une des principales métropoles de France, avait des doutes sur la conduite h tenir à l’égard des clercs ordonnés à prix d’argent, on comprend mieux qu’un pieux moine d’Italie ait, dans son zèle contre la simonie, formulé une doctrine extraordinaire, dont on ne saurait, semblet-il, exagérer l’influence. C’est une lettre adressée, vers 102 3 io 33 , à l’archevêque de Milan, Héribert. Ce personnage n’était pas un évêque modèle. Il avait retardé la consécration de l’évêque de Crémone, jusqu’à ce que celui-ci lui eût fait de bonnes cessions territoriales 1 2 .