VI. — Témoignage de Bruno d’Angers et de Bérenger de Tours
Eusèbe Bruno, évêque d’Angers (1047-1081), a été impliqué dans l’affaire de l’hérésiarque Bérenger de Tours, auquel il a été longtemps fidèle. De plus, il a été le partisan du comte Geoffroy d’Anjou, dans la lutte contre l’évêque Gervais du Mans. Pour ces motifs, l’évêque d’Angers a eu, à plusieurs reprises, des difficultés avec la curie. Peu après io5i, il reçut une lettre du cardinal Humbert qui contient des admonestations. Entre autres griefs, le cardinal reproche à l’évêque d’Angers certaine lettre écrite antérieurement par lui à l’évêque du Mans, et dont il nous donne un extrait. Dans cette lettre, l’évêque d’Angers rappelait que Léon IX avait réordonné des évêques, et fait détruire un livre de Jean Scot Erigène. Voici un extrait de la lettre d’Humbert à l’évêque d’Angers :
Quin etiam, recordare illius script! tui ad Gervasium (évêque du Maus)
3 uod in manibus habemus, in quo inter alia quae pompatice declamasti.
ixisti : t Non parum carceri suc 1 2 contulissel , si nichil irrationabile , si nil frustrandum apostolicus (Léon IX) attemptasset , quando non minus incons idcrate, si pace illius hoc dici liceat, quarn episcopos reordinaverat , Iohannis Scoti libcllum concidisset a . »
Ainsi donc, peu après 1 o 5 1 , au milieu du pontificat de Léon IX, il était question, en France, des réordinations faites par le pape. Que va répondre à cette accusation le cardinal Humbert, l’auteur du traité Adversus simoniacos , où la nullité des ordinations si-
1. C’est une allusion à l’emprisonnement de l’évêque Gervais, en 1047*
2. Au concile de Verceil de io5i, Léon IX avait condamné le livre de Scot Erigène sur l’Eucharistie. Cf. Lanfranc, Liber de corpore et sanguine Domini, cap. 4, P. L., t. CL, col. 4i3.
moniaques et la nécessité de les réitérer sont inculquées si fortement? Il va exposer la distinction déjà citée de lui : « Si autem cathoücus post haereticum, recta et una habetur haec ordinatio, et ideo non reordinatio sed unica purgatio. » Le cardinal répond à l’évêque d’Angers, à la suite du passage transcrit plus haut :
Quod absit ipsum dominum nostrum papam aliquando conatum ut reor dinaret saltem ostiarium nedura episcopum. Porro si tibi visus est perperam aut secus quant debuit fecisse, non debuisti iode Summam Sedem a nemine iudicandam lacessere, nec in celum os tuum ponendo, super hoc in angulis inter indoctos disput are, sed docturusaut docendus magistram veritatis adiré vel consulere, ne notareris pernicioso stulte et audacis mulieris elogio : t Aque furtive dulciores sunt et panis absconditus suavior » . Ast palam arguendo pacem f acérés 4 .
Humbert ne donne qu’un démenti apparent au propos d’Eusèbe d’Angers. Il conteste seulement (on sait dans quel sens) que Léon IX ait fait des réordinations. Mais il concède que la pratique du pape, quant à l’administration de l’ordre, peut prêter à discussion. Il reproche à l’évêque d’Angers de n’être pas venu discuter à Rome, sur cette question. Donc Humbert confirme le témoignage de Pierre Damien.
Rien de surprenant que cette réponse d’Humbert n’ait pas empêché les adversaires de la curie d’exploiter les réordinations faites par Léon IX. L’évêque d’Angers dut communiquer à Bérenger de Tours la réponse du cardinal. Bérenger ne renonça pas à invoquer cette charge, mais, pour couper court à tout démenti, il donna des noms. C’est ainsi qu’il dit dans le De sacra coena , publié peu après 1072 :
Nichilominus papa idem *, cum fuisset a quibusdam admonitus, quod faceret, contra ecclesiasticas rationes, reordinare episcopos et presbiteros, in Vercellensi iüo concilio, a regia ilia sua sede consurgens . omnes qui circumsedebant, in medio positus postulavit, Dominum pro eo quod reordinasset, ut sibi indulgeretur, orare: et id quidem recte, sed tamen quanta laboraret indigentia pleni, quanta ageretur levitate, cjuam omni circumferretur veuto doctrinae, paucis post diebus excursis, manifestissimum dédit. Romam enim reductum obiurgatione adorti sunt hi, quorum consilio reordinationes fecerat,cur, Vercellis, contradicloribus illis ad non reordinandum cessissel, in errorem rediit, atque post ad voluntatem eorum , qui Romae fuerunt, maxime Bumberti 3 illius tui , reordinavit episcopum Redonensem , Magnum nomine,
1 . Ce texte est publié dans l’article de R. Fraxcke, Zur Charakteristik des Cardinal» Humbert von Silva Candida, dans le Neues Archiv, t. VII, p. 6i3 et suiv., Hannover, 188 a.
a. Léon IX.
3. Le cardinal Humbert, qui, avec Lanfranc, a été l’adversaire le plus décidé de Bérenger.
episcopum Lemovicensem, Iterium, cognomento Caprtolum , abbatem quoquc Rodonensem nomint Pirenaeum, quos pro eo oominatim insérai, quia noti mihi erant, et mecum de eo quod Romae gestum fuit, ipsi egerant. Ne quis me pulet de opinione, non de rei veritate scripsisse, nec de papa illo Leone maledicendi voto haec refera, cum audierim ex Evangelio : neque maledicti regnum Dei possidebunt *...
Dans ce passage, où Bérenger rectifie le récit de Lanfranc sur le concile de Verceil de septembre io5o, l’écolâtre de Tours accuse Léon IX d’avoir réordonné Magnus, évêque de Rennes, Itier, évêque de Limoges et Pirenaeus, abbé de Redon. Que vaut cette affirmation? Il s’agit ici de personnages avec lesquels Bérenger a été en rapport; ensuite l’accusation est lancée dans une œuvre de controverse, qui devait soulever d’ardentes contradictions. Bérenger se serait-il exposé à recevoir un démenti si facile à donner, dans le cas où son récit eût été mensonger ou inexact? Sans parler de la concordance de ces données avec celles de Pierre Damien et d’Eusèbe d’Angers, on peut dire qu’elles cadrent très bien avec des faits avérés.
La Bretagne est un des pays qui ont, tout d’abord, attiré l’attention des papes, lors de la réforme de l’Église, au milieu du xi® siècle. C’est que les abus y étaient plus grands qu’ailleurs. Les évêques de Bretagne s’étaient organisés sous le gouvernement de l’évêque de Dol, au détriment du métropolitain de Tours. Une fois en famille, les Bretons pratiquaient la simonie sur la plus grande échelle. Léon IX devait d’autant moins hésiter à sévir, qu’il avait peu à redouter du souverain du pays. Les évêques bretons avaient négligé de comparaître au concile de Reims d’octobre 1049 . Aussi furentils cités pour comparaître au synode romain d’avril io5o. A cette date, furent seuls à comparaître, à Rome, l’évêque de Rennes et l’abbé de Redon, c’est-à-dire deux des personnages indiqués par Bérenger comme ayant été réordonnés à Rome 1 2 . La coïncidence est remarquable, et met en évidence l’exactitude des renseignements de Bérenger. Autre concordance. A ce même synode de Rome, comparaissent bon nombre d’évêques. Tous n’étaient pas irréprochables : on y voyait Geoffroy, évêque de Coutances, et Hugues, évêque de Nevers, qui, au con-
1. F. Th. Vischer, Berengarii Turonensis « De sacra cocna adversus Lan francum », p. 40, Berolini, 1834.
2. Décret an 2 mai io 5 o, P. L., t. CXLIII, col. 647 BG et D. Magnus 00 Mainus était évéque de Rennes depuis 1040.
cile de Reims de l’année précédente, avaient dû se reconnaître coupables de simonie et de promotion irrégulière. L’évêque de Rennes et l’abbé de Redon étaient venus en mauvaise compagnie à Rome. Sur Itier de Limoges, nous sommes également bien renseignés. Sa réordination doit se placer en io53 ou io54*- U n’y a aucune raison de suspecter le témoignage de Bérenger sur les réordinations de Léon IX 2 .
i.Sur cet évéque, cf. W. Broeckitvg, Die franzSsische Politik Papst Léo s IX., p. 81, 8a, Stuttgart, 1891. Le décret d’élection et de consécration d’Itier s’est conservé : Hardouin, Acta Conciliorum, t. VI, col. ioap.
a. Sur les interprétations qui ont été données, jusqu’ici, du témoignage de Bérenger, cf. I. Schiutzer, Berengar von Tours, p. 45, n. 1, München, 1890.