II. — Doctrine du cardinal Humbert
Humbert réfute un traité de théologie 2 qui dépendait étroitement du Liber gratissimus . Peut-être même ce livre n’était-il qu’une édition modifiée du traité de Damien 3 . En tout cas, Humbert écrivait, sous Léon IX, le premier livre de Y Adversus simoniacos, le seul où il soit question des réordinations 4 .
Ce traité est d’une grande violence de langage. Il donne une idée du ton des discussions dans la curie, sur le sujet qui nous occupe. Léon IX, n’ayant pas d’avis personnel sur ces questions, n’a pu qu’être impressionné parle terrible cardinal. D’ailleurs
i. Ibid., p. 60.
a. D’aprè9 Humbert, l’auteur qu’il réfute i® citait la lettre de S. Léon à Rustique de Narbonne ( Libclli , I, p. 104). Le même texte est allégué par Pierre Damien (Ibid., p. 5 a). a 0 citait la lettre de Grégoire I i\ Jean de Ravenne (Ibid., p. 110). Le même texte est allégué par Pierre Damien (Ibid., p. 65 ). 3 ° citait le 68* canon des Apôtres, en omettant les mots « nisi forte eum ab hereticis ordinatum comprobaYcrit » (Ibid., p. 11a). C’est exactement le cas de Damien (Ibid., p. 66). 4 ° D’après Humbert, dans l’ouvrage qu’il réfute, le texte du a 0 et celui du 3 ° étaient cités à la suite l’un de l’autre (Ibid., p. 11a). C’est le cas dans le traité de Pierre Damien (Ibid., p. 65 , 66). 5 ° L’auteur que réfute Humbert utilisait des textes de saint Grégoire (Ibid., p. ia 3 ), de la même manière que Damien (Ibid., p. 67). 6° Ce même auteur tirait argument de la déposition prononcée par les canons contre les simoniaques, pour prouver que ceux-ci ont le pouvoir d’ordre (Ibid., p. i3i). Damien raisonne de même (Ibid., p. 67). Des rapports aussi étroits entre le Liber gratissimus et le livre réfuté par Humbert ne peuvent s’expliquer que par une dépendance de? deux ouvrages.
3 . Un seul fait laisse subsister de l’incertitude sur cette conclusion. C’est que l'auteur réfuté par Humbert utilisait l’histoire du pape Formose (Ibid., p. 104) avec plus de détail que Damien (Ibid., p. 66). Toutefois la manière dont Humbert représente son contradicteur prouve que celui-ci n’était pas un personnage négligeable. C’est un « acerrimus coniector » ; il est « arrogantia scientiac seu qualiscumque continentiae suae elatus ». Sous ces deux traits déformés par le polémiste, on reconnaît deux mérites incontestables de Damien.
4. S’étonnera-t-on qu’Humbert parlât avec une telle liberté de Pierre Damien? Le fait est surprenant si Humbert écrivait, comme on l’admet, en 1057- 58 , c’est-à-dire à une date où Damien venait d’être fait cardinal d'Ostie. Mais ces déterminations chronologiques ne peuvent s’appliquer qu’aux II* et III e livres de XAdversus simoniacos. Il y a des raisons de croire que le premier livre, le seul qui soit écrit sous forme de dialogue, est antérieur. Il doit être contemporain de la lettre d’Humbert à Eusèbe d’Angers (cf. plus haut, p. 186), et dater par conséquent du règne de Léon IX. Le texte des Proverbes ( îx, 17) qu’Humbert applique ù l’évêque d’Ançers est opposé à l’adversaire des réordinations dans XAdversus simoniacos (Ibid., p. 101). De plus, l’argumentation (Ibid., p. u 3 )est identique à celle de la lettre à l’évêque d’Angers. Dès lors il y a lieu de croire que les deux morceaux sont contemporains.
Humbert aurait donc écrit son traité contre Damien lorsque celui-ci n’appartenait pas encore à la curie.
PENDANT LA RÉFORME DE L'ÉGLISE
il faut reconnaître la conviction religieuse qui anime toutes ces pages. Plus que d'autres, ce livre peut donner une idée de la révolte des âmes contre les abus ecclésiastiques, au milieu du xi e siècle. La réforme de l’Eglise a eu alors le caractère d’un mouvement révolutionnaire. A cet égard, le prologue du traité est remarquable. Dans une apostrophe enflammée, et dont la sincérité arrête le sourire, l’auteur invite Dieu à prendre en main la cause de la liberté ecclésiastique. Par des images, le morceau résume toute la théologie d’Humbert :
At nu ne iam, Spiritus aime, veni nostraeque adiunge te voci. Correptionem et, si fieri potest, correclionem adhibe symoniacae vesaniae... Defende, o liberrime omnium Deus... tuam singularem libertatem a sacrilegis negociatoribus... Et quorsum evadet ilia uostra libertas... si ipse nummulariis et servis mammonae servus addictus es, et tu columba, necessitate a ut voluntate, te ipsam laniandam mîlvis praebes? Quod si, ad tam nequam servoruin et pessimorum mercatorum nutum, sanctificandis creaturis illaberis aut infunderis, dicendum est te aut timoré talium dominorum, velut ostensis emptionistuae instrumentis et chartis, ad id violenter cogi, aut certe concordissimum et unanimem perversis dominis, aflfectum a more et reverentia quadam pecuniae, deleclabiliter trahi ; et sic gratia non est gratia, quia non gratis accepta... Sed absit taie aliquid vel leviter suspicari de te, o inviolabilis et irreprehensibilis veritatis verax Spiritus, quem dédit nobis Deus fidei et spei pignus, ut pecuniae pignere obligatus simouiacis non dominus dominorum, sed iam tertio gradu inferius aut etiam millesiino servus pessimorum servorum peioris domini, mammonae scilicet, praediceris 4 .
Il y a loin de cette émotion à la froideur du principe théologique d’après lequel les sacrements sont indépendants de la valeur religieuse des ministres ! Après cela, inutile d’espérer qu’Humbert en vienne à une discussion reposée et méthodique. Il est trop animé pour raisonner avec calme, et la chaleur de sa conviction aura vite fait de fondre les témoignages qui pourraient lui être contraires. Son système revient au syllogisme suivant : les ordinations faites par les hérétiques sont nulles. Or les simoniaques sont des hérétiques. Donc etc.
Humbert fait sienne la doctrine de saint Cyprien et des Canons des Apôtres 2 . Les sacrements administrés par les hérétiques sont nuis; il faut les réitérer. Toutefois, dit-il, comme cette question soulevait des controverses, et que l’obligation de se faire rebaptiser empêchait certaines conversions, l’usage s’est établi de ne pas réitérer le baptême des hérétiques. De là des
i. Humberti Advenu a simoniacos, libr. I, dans les Libelli, t. I, p. 10a. a. Ibid., p. 114.
LUTTE DE DEUX THÉOLOGIES OPPOSÉES
expressions comme celle-ci : les hérétiques possèdent « formant tantum baptismi sine sanctificationis virtute 1 ». Cette forma bap tismi n’est qu une apparence, c’est la simple ablution du corps ; elle ne produit aucune espèce d’effet intérieur. Aussi pouvaiton précédemment la réitérer. Aujourd’hui l’Église l’admet, mais en lui conférant, après coup, l’efficacité par le rite dè l’imposition des mains. En tout cas, aucune dispense pareille ne pourrait valider une ordination faite par les hérétiques : celle-ci est absolument nulle.
Humbert établit ensuite que les simoniaques sont des hérétiques. Simon l’était déjà, mais eux le sont encore plus que lui : « Venialior est error [Simonis] Magi, qui tantum aestimavit vel cogitavit donum Dei pecunia posse possideri, quam istorum qui credunt et confidunt, insuper et dicunt se illud nichil ominus pecunia accepisse, possidere et cuilibet dare... Si autem credunt, manifeste haeretici sunt, peiores illo, qui hoc prius aestimavit vel cogitavit tantum. » Dans ces conditions, croire que les simoniaques puissent transmettre le sacrement de l’ordre est « non tantummodu peccatum, sed immane quoque est sacrilegium 2 3 ». De telles ordinations sont de purs simulacres.
Ici, Humbert a une manière très imagée d’exprimer sa pensée. Un évêque précédemment catholique qui veut procéder à une ordination, moyennant finance, voit son pouvoir d’ordre immédiatement lié : il devient inerte ou « statunculus » :
Svironiaci ergo sacerdotes, instar simulacrorum, nonnisi inane nomen caiholicorum sacerdotum et exterioris cul tus eorum simili tudines usurpantes, quia médiatrice avaritia, quae est idolorum servitus, auro et argento facti sunt, quasi simulacra aurea vel argentea ab idolatria acceperunt. Quorum quia omnia sunt fucata, patet profeclo, quod minimi aestimanda sint, quae apud eos dicuntur sacramenta. Lnde et episcopus talium factor, etiamsi
f iridem c'omputabatur catholicus, accedente sibi pretio, fit et ipse statuncuus..., secundum quod Psalmista imprecatur . « Similes illis fiant qui faciunt ea, et omnes qui confidunt in eis »... Et quia quod unusquisque colit hoc fit, simulacrum fit qui simulacrum colit 3...
On ne pouvait pas exprimer plus fortement ni rendre plus sensible cette idée, d’ailleurs inexacte, que les évêques simoniaques perdent le pouvoir d’ordre.
1. Ces mots tirés de la lettre i5q de saint Léon sont cités par Humbert (Ibid., p. io5).