III. — La légation de Pierre Damien & Milan
Lequel de ces deux théologiens l’a emporté, Damien ou le cardinal Humbert? Pour l’essentiel, c’est la doctrine de Damien qui a eu gain de cause, du moins pendant quelques années, après les réordinations faites par Léon IX.
Un an environ après la publication du livre d’Humbert Adversus simoniacos , au début de 1059, Pierre Damien était envoyé par Nicolas II, à Milan, en qualité de légat, pour commencer la réforme du clergé. Dans cette circonstance solennelle, Pierre Damien eut le courage de mettre sa doctrine en pratique ; mais quelques mois plus tard, à un synode romain de 1069, une décision fut prise qui était bien moins libérale. Un mot sur ces événements.
Vers le milieu du xi° siècle, le droit canon n’existait plus
LUTTE DE DEUX THÉOLOGIES OPPOSÉES
pour le clergé de Milan. Le concubinage et la simonie étaient pratiqués ouvertement. La réception des ordres était soumise à un tarif connu de tous. Cette situation, qui se compliquait de rivalités politiques, amena la formation d’un parti réformateur la Pataria. Pendant vingt ans environ (1056-1076), ce parti a exercé une sorte de dictature sur l’Église de Milan. D’abord mal vu de la papauté, il fut ensuite accepté comme un auxiliaire. Au début de 1069, Pierre Damien était constitué arbitre entré le clergé et la Pataria. Son assesseur était l’évêque Anselme de Lucques, qui, ayant d’abord appartenu au clergé de Milan, avait des relations avec les chefs du mouvement réformateur dans cette ville.
L’archevêque Guy etson clergé reconnaissaient tou tes les charges relevées contre eux. D’autre part, quelques exaltés de la Pataria rejetaient les sacrements des simoniaques, à la suite des réformateurs Landolf, Ariald et Erlembad L
Pierre Damien devait donc se prononcer sur la situation canonique de tout ce clergé. C’est alors qu’on procéda à la consultation sommaire dont il a été question au précédent chapitre. Comme les canons présentaient des décisions très différentes, pour ne rien dire de plus, Damien s’arrêta à la solution la plus indulgente. Tous les coupables, l’archevêque en tête, durent faire amende honorable, avouer leur faute, et exprimer leur ferme propos pour l’avenir, dans un acte signé et confirmé par serment. Puis on leur imposa des pénitences et des pèlerinages. Enfin on admit à l’exercice de leurs ordres tous les clercs qui étaient « eruditi et casti ».
Damien était parti pour Milan sans instructions précises. Après avoir fait pour le mieux, il n’était pas sans inquiétude sur l’accueil qui allait être fait à son rapport par la curie. Que dirait le cardinal Humbert de cette réception en masse de gens qu’il aurait fallu réordonner? A cet égard, la fin du rapport adressé à Hildebrand est instructive. Damien recourt à une singulière explication, pour justifier sa sentence :
Illi etiam ipsi qui bus ministrandi licentia redditur, non ex male mercata veteri ordinal ione ad amissuin reparantur ofHcium, sed ex ilia potius beati Apostolorum principis efficacissima auctoritate qua in beaiuin
1. Getta archiepiscoporum Mediolanensium dan9 Monum. Gcrm., Scriptorcs, U VIII, p. 19 et suiv.
PENDANT LA RÉFORME DE L’ÉGLISE
Apollioarem repente usus est, dicens : Surge inquit, a ccipc, Spiritum Sortetum simulque pontificatum 4 .
Comme tout bon Ravennate, Damien avait le plus grand culte pour saint Apollinaire. Les Actes du saint étaient pour lui une autorité. Or n’y lisait-on pas la remarquable ordination d’Apollinaire par saint Pierre? « Ait beatus Petrus Appollinari disci pulo suo : Quid sedes nobiscum? Ecce eruditus es de omnibus quae fecit Iesus. Surge et accipe Spiritum Sanctum simulque pontificatum et perge ad urbem quae vocatur Ravennantium i. 2 3 . » Il est sûr qu’un pareil cérémonial simplifiait beaucoup la procédure à l’égard du clergé de Milan. Mais n’-était-ce pas recourir à une délégation extraordinaire ? Nous sommes loin des thèses si fermes du Liber gratissimus. Le légat se préoccupait surtout de faire ratifier sa sentence : « Utrum ego in reconciliatione illorum erraverim, nescio... Apostolica tamen sedes haec apud se retractanda discutiat : et utrum puncto an lima digna sint, ex auctoritatis suae censura décernât. »