‹ Les réordinationsChapitre 128 sur 264 · II. — Incertitude et enquête patristique de deux écol&tres · texte numérisé non relu

II. — Incertitude et enquête patristique de deux écol&tres

allemands.

Si, à Rome, les canonistes étaient divisés sur la valeur des ordinations faites en dehors de l’Église, comment s’étonner que deux pauvres clercs allemands fussent dans un grand embarras, sur le même sujet?

En 1076, à Constance, vivait un vieil écolâtre nommé Adal-

1, Et d’abord, d’une façon générale, il faut renoncer t\ tirer parti des canon» conciliaires où il est question d’ « ordinationes irritae ». Ce dernier terme appartient à la langue juridique, et exprime avant tout une décision pratique. De telles ordinations sont considérées comme pratiquement nulle». Que, dans certains cas, le mot « irritus » ait été employé pour désigner une ordination réellement nulle, cela est certain : mais pareille interprétation ne doit être acceptée que sur de bonnes preuves. Le mot considéré seul est un indice insuffisant, et qui conduirait ù voir des ordinations nullcs partout. Aussi je renonce à me servir des décisions des deux conciles romains de 1078 (P. L., t. CXLVill, col. 798 BC, 801 AB) où les ordinations faites par les simoniaques et les excommuniés sont dites « irritae ».

En second lieu, il n’y a rien ù conclure du passage suivant de la lettre à Hermann de Metz ( Epist . IV, 3 Ibid., col. 455 ) : «< Episcoporum autem qui excommunicato régi communicarc praesumunt, ordinatio et consecratio apud Dcum, teste beato Gregorio, fit exsccratio... Ut autem maledicti et excommunicati possint benedicere et divinam gratiam quam non timent operibus denegare, olicui largiri, in nullius snnetorum Patrum praecepto potest inveniri. »

2. Ceci se déduit d’un renseignement fourni par Bérenger de Tours sur le Concile romain de 1078 (P. L., t. CXLVIII, col. 809). Grégoire VII aurait opposé l’avis de Lanfranc ù celui de Pierre Damien.

LE PONTIFICAT DE GRÉGOIRE VII

bert et un jeune clerc Bernold. On venait d'apprendre les décisions du concile romain du carême de 1076, dans lequel le roi Henri IV d'Allemagne, rebelle au Saint-Siège, avait été excommunié avec le groupe d’évêques qui lui étaient fidèles. Cet événement posait plusieurs graves questions de droit canonique, sur lesquelles les deux clercs de Constance ne pouvaient arriver à une réponse satisfaisante. Ils songèrent alors à consulter un de leurs amis, Bernhard, qui, après avoir été l’élève d’Adalbert et le maître de Bernold, avait accepté du service dans le diocèse d’Hildesheim, et ensuite dans un monastère de Saxe.

La consultation adressée à Bernhard 1 contenait une question, au sujet des ordinations faites par les simoniaques et les excommuniés. Celles-ci étaient-elles réelles ou nulles? Les consultants penchaient visiblement pour la négative. Ils citaient un fameux texte de Prosper résumant la doctrine de saint Augustin ; un autre de saint Léon et un troisième de saint Grégoire, dans lesquels se trouvent de fortes paroles contre les sacrements administrés en dehors de l’Église 2 .

La réponse de Bernhard 3 4 en dit long sur l’incertitude des milieux cultivés d’Allemagne, au sujet de la théologie des sacrements. Elle est divisée en trois points. Premièrement, les simoniaques et les excommuniés dont le crime et la condamnation ne sont pas connus peuvent administrer validement les sacrements. Deuxièmement, les mêmes ministres, dans le cas où leur situation vient à être connue, ne peuvent pas administrer les sacrements. En preuve, Bernhard cite la lettre d’innocent I aux évêques de Macédoine et la prétendue lettre du pape Pascal I, c’est-à-dire la lettre de Guy d’Arezzo à l’archevêque de Milan*. Il mentionne ensuite certains précédents, par exemple, la cassation, en 769, des ordinations faites par le pape Constantin, et celle, en 964» des ordinations faites par Léon VIII. Il rappelle aussi la réitération, à Hildesheim, des ordinations faites par Ebo 5 .

Bernhard a fort bien vu la difficulté de sa thèse. D’après lui, un même ministre administrera ou non les sacrements,

1. Elle est dans les Libelli, t. II, p. 27, et dans P . L., t. CXLVIII, col. 1141.

a. Cf. plus haut,p. 180, n. a ; p. 70 ; et P. L.,t. LXXVII, col. 68o (ep. IV, 20).

3 . Elle est dans les Libelli , t. II, p. 39, et dans P. L., t. CXLVIII, col. 1143.

4. Ibid., p. 41 -4a. Ce sont les textes mentionnés plus haut, p. 71 et 180.

5 . Ibid., p. 42-44. Ces faits sont indiqués plus haut, p. 104, 168, ia8.

PENDANT LA RÉFORME DE L'ÉGLISE

suivant que sa situation sera connue ou non. Il est clair que pareille doctrine ne laisse rien subsister de la valeur objective des sacrements ou de Fefficacité ex opéré operato . Bernhard répond : c’est le mystère de la foi 1 .

Quant aux simoniaques et aux excommuniés dont la condamnation est publique, ils ne peuvent, non plus, conférer aucun sacrement. Il est d'ailleurs interdit d’avoir avec eux aucun rapport.

On s’explique très bien que cette lettre n’ait pas convaincu ses destinataires. Bernold en fit aussitôt la critique, et posa plus nettement l’état de la question 2 . Il montra combien il répugnait que les mêmes espèces eucharistiques fussent consacrées ou non, suivant qu'elles sont données à un chrétien averti ou non de la situation irrégulière du ministre 3 . Quant à la valeur des ordinations conférées en dehors de l’Église, il constata des divergences entre les témoins de la tradition. Certains textes les déclarent valides, d’autres, nulles et à réitérer. Comment accorder es décisions? Par une théorie de la « forma sacramenti ». Ici Bernold formule des idées dont la discussion allait jouer un grand rôle sous Urbain II :

Harum igitur sententiarum repugnantiam concordare nescimus, nisi hoc auctoritati sedis apostolicae, cum conseusu sanctae matris Ecclesiae, licitum fore dicamus, ut, pro aliqua temporis nécessita te, ordinatos ab haereticis, per invocationem sanctae Trinitatis in ordine suo non reconsecrandos suscipiat; quos tamen aliquando, ad evidentiorem haereticae ordinationis proscriptionem, reconsecrari praecipiat... Hinc igitur conicitur ordinatos ab haeretico non consecrationem aliquam accepisse, sed solam formam consécration», absque virtute sanctification», — quae utique forma, sive accepta virtute sanctification», ex consensu sanctae Ecclesiae, a conversis retineatur sive per iterationem penitus proscribatur, ad praesens non occurrit quid rationabiliter obici possit 4 .

Ici Bernold étend à l’ordination la théorie de la dispense que le cardinal Humbert ne consentait à appliquer qu’au seul baptême 5 . Tout fait croire que Bernold n’a pas connu l’ouvrage du cardinal. Dès lors, il est remarquable que ces deux auteurs s’accordent pour interpréter, de façon identique, la

i. Ibid., p. 40.

a. Cette lettre est contenue dans les Libelli, t. II, p. 47, et dans P . L., t. CXLVIII, col. 1166.

Page 1