III. — Le synode de Quedlinburg
Comme on l’a vu, un parti considérable, dans la curie romaine, déclarait nulles les ordinations faites en dehors de l’Église. Cette théologie d’Amat, de Deusdedit et de Beno était une doctrine de combat. Pour lutter contre les ennemis de la papauté et des réformes, pas de meilleur moyen, semblait-il, que de leur refuser le pouvoir de transmettre l’ordination. Plus la lutte s’aggravait entre Grégoire VII et Henri IV d’Allemagne, plus les théologiens et les canonistes modérés perdaient de leur influence. Il vint un moment où Odon, cardinal d’Ostie et légat de Grégoire VII en Allemagne, eut à prendre parti. Le fait n’est pas indifférent, puisque, trois ans plus tard, Odon d’Ostie allait devenir pape, sous le nom d’Urbain II.
C’était au début de io85. L'épiscopat allemand était divisé en deux groupes hostiles : les évêques partisans du roi excommunié Henri IV, et ceux restés fidèles à Grégoire VII. Une tentative fut faite pour arriver à une entente. Les évêques grégoriens avaient proposé à leurs adversaires une conférence contradictoire. Ils se faisaient fort de démontrer, par des autorités canoniques, que des évêques ne pouvaient plus obéir à un roi excommunié. La conférence eut lieu, le a5 janvier, à Gerstungen, localité de Thuringe 1 . Elle n’aboutit pas. Pour ce seul motif, le schisme ne pouvait que s’aggraver. Qu’on ajoute à l’impression produite par cet échec des catholiques, les rancunes provoquées chez eux par une discussion peu loyale 2 , et l’on pourra se faire une idée de l’exaspération des évêques catholiques présidés par le légat Odon d’Ostie. Le schisme leur apparaissait comme irrémédiable, pour bien longtemps, car des
i. Le seul exposé complet de ces négociations se trouve dans M. Sdralek, Die Streitschriflen Altmanns von Passau und Wezilos von Mainz , p. 3 -i 3 , Paderborn, 1890.
a. Les évêques royalistes, et particulièrement Wezilo de Mayence nouvellement installé, avaient produit, sans en indiquer l’origine, un texte de la Préface des Fausses décrétales (Hinschius f Decrelalespseudo-isidorianae, p. 18, § 6). Ce texte avait été fabriqué parPseudo-ïsidore pour retarder la procédure juridique contre les évêcpies. Wezilo voulait faire bénéficier les laïcs et le roi Henri IV de cette disposition. A Quedlinburg les évêques catholiques et le légat, n’ayant pu découvrir la fraude, ont paru battus. Ils se sont dédommagés, quelques jours j>lus tard, par une protestation en règle. Si la manoeuvre de Wezilo avait réussi, il aurait fallu remettre Henri IV en possession de tous ses droits, avant de procéder contre lui judiciairement. C’eût été annuler les principaux actes de Grégoire VII.
LE PONTIFICAT DE GRÉGOIRE VII
défections se produisirent aussitôt. La prétention des évêques royalistes d'appliquer au roi un privilège garanti, par les Fausses décrétales, aux seuls évêques, leur paraissait une révolte contre l’autorité souveraine du pape et, a ce propos, le mot d’hérésie avait été prononcé.
Ces circonstances aident à comprendre la grave décision prise, trois mois plus tard, le 20 avril io85, à Quedlinburg, par les évêques catholiques. Réunis en synode, ils publièrent le canon suivant, dont l’analyse est fournie par le procèsverbal publié alors :
In eadem synodo ordinatio Wecilonis Moguntini invasoris, immo omnes ordinationes vel consecrationes ab excommunicatis factae irritae iudicatae sunt iuxta décréta sanctorum Patrum Innocentii, Leonis, Pelagii atque successoris eius sanctissimi papae Gregorii *.
Il faudrait renoncer à interpréter cette décision, si on était réduit à utiliser un texte aussi peu explicite. Heureusement on peut appeler les contemporains en témoignage. Dans ce canon, Bernold de Constance a vu affirmée la nullité des sacrements conférés par les excommuniés. Il en est de même de Bernard 2 de Constance, qui résidait alors en Saxe. Ce sont des témoignages qu’il est difficile d’écarter. Bernold mérite d’autant plus d’être écouté que, quelques semaines plus tôt, le 22 décembre 1084, il avait été ordonné, à Constance, par le légat Odon, qui se rendait alors en Saxe. Étant donné que Bernold s’intéressait si vivement à la controverse des sacrements, il est impossible d’admettre qu’il n’ait pas parlé, sur ce sujet, avec Odon. Si un intermédiaire avait été nécessaire entre l’humble moine et le légat, Gebhard, le nouvel évêque de Constance, or-
1. M. Sdralek, op. cit., p. 179 : Wezilo avait pris une part prépondérante aux discussions de Quedlinburg. Cf. la note précédente.
a. Il s’exprime ainsi dans son Liber canonum contra Henricum quartum ( Li belli de lite, etc., t. I, p. 5 1 5) : « Scias etiam nec fuisse nec ficri posse archiepiscopum [Ceci vise spécialement Wezilo de Mayence] qui ab eo [l'antipape Clément 1111 accepit vel accipiet archiépiscopale pallium ; vel esse episcopum ab bis pseudoarchiepiscopis ordinatum ; vel quendam per eumdem perditissimum papam vel per aliquem ex eius pallio archiepiscopantium, vel per episcopum ab eiusmodi archiepiscopis promotum ecclesiasticos gradus posse dari, vel ecclesiam sive chrisma consecrari; aut per aliquem presbiterum ex eodem execrationis fonte dirivatum vel eis scienter communicantem vel unanimi consensu eorum sectae acclinem, vel quicquid a sanctis Patribus sub anathematis vinculo interdictum praesumentem, dominicuin corpus posse confici vel ali* quod Ecclesiae sacramentum fieri, nisi quod baptismaper eos factum prohibetur iterari. » Ce traité, composé vers le milieu cle io85, mentionne le synode de Quedlinburg et résume les idées des grégoriens allemands.
donné prêtre le même jour que Bernold, aurait rempli ce rôle.
Quelques mois après le synode de Quedlinburg, entre le milieu de io 85 et la fin de 1088, Bernold écrit à un personnage du parti royaliste, pour réfuter les attaques dirigées contre les évêques grégoriens. Il s'exprime ainsi, pour justifier la thèse de la nullité des sacrements administrés en dehors de l'Église :
Quid 1 autem miramini, si sacramenta Ecclesiae apud excommunicatos esse negantur, cum beatus Augustinus locum veri sacrificii extra Ecclesiam non esse protestetur. Item sanctus Gheggrius de consecratione Maximi presumptoris scribens : Quant rem, inquit, nullo modo possumus dicere cotisecrationem , quia ab excommunicatis célébrât a est 2 . Item pbedkcessor eius papa Pelagius : Extra Ecclesiam , inquit, non jconsccratur sed execratur episcopus. Item beatus Ihnoceivtius papa : Qui , inquit, honorem amisit, honorent dare non potest . Et post pauca : Dampnationem ergo quamhabuit, per pr avant ma nus impositionem dédit. Item sanctus Léo papa Leoni Auguste scribens de quodam Timotheo dampnato, eiusque sequacibus, omnia sacramenta se eorum sacrilegis manibus subtraxisse testatur.
Dans ce passage, Bernold se référé certainement aux décisions de Quedlinburg. Il ajoute à un fameux texte de Prosper 3 , souvent cité dans ces controverses, l'autorité des quatre personnages mentionnés dans la circulaire synodale. Seulement, comme Bernold intervertit l'ordre, il écrit : « praedecessor eius [Gregorii] Pelagius », tandis que le synode dit : « Pelagii atque successoris eius Gregorii » 4 . Dès lors les textes cités ici par Bernold sont ceux-là^mêmes que le concile de Quedlinburg avait invoqués, et dont Bernold aura eu connaissance, par le personnage qui représentait l’évêque Gebhard de Constance, à Quedlinburg. A ce moment, après le désagrément qui leur était arrivé à Gerstungen, trois mois plus tôt, les grégoriens appuyaient leurs décisions de bonnes autorités patristiques.
C’est donc au nom des quatre textes cités par Bernold que, s'il faut l'en croire, les sacrements conférés par les excommuniés ont été déclarés nuis par le légat Odon d'Ostie. Aussi ces citations ont-elles leur intérêt pour l'histoire de la théologie. Comme
1. Apologeticae rationes, dans Libelli de lile, t. II, p. 99. Gomme l'avait vu Ussermann, ce traité est antérieur au De sacramentis excommunicatorum du même auteur (Ibid., p. 89 et suiv.). L’opinion contraire de Thaner, éditeur de Bernold, ne peut pas être retenue.
a. S. Gregorii Epist. IV, ao. Les trois textes suivants sont ceux cités plus haut, p. 79, 69, 76.
3 . Lib. Sentent, ex Augustino, XV, dans P . L., t. LI, col. 43 o.
4. L’erreur commune au compte rendu conciliaire et à Bernold ne fuit que souligner leur dépendance : Grégoire I n’a pas été le successeur de Pélage I.
LE PONTIFICAT DE GRÉGOIRE VII
la controverse relative aux sacrements durait depuis longtemps, ces textes avaient déjà attiré l’attention des théologiens. Bernold avait précédemment cité ceux de Léon I et de Grégoire I l .
Je n’ai rien dissimulé de la force des témoignages de Bernold et de Bernhard, pour l’interprétation des décisions de Quedlinburg. Je croîs cependant qu’on ne se tromperait pas beaucoup, en admettant que la pensée du légat Odon d’Ostie serait plus fidèlement résumée par les formules employées plus tard par Urbain II. Les sacrements conférés par les excommuniés ont la « forma », mais non la « virtus sacramenti »; la « forma » étant comprise comme une réalité matérielle, purement extérieure, qui peut, suivant la décision de l’Église, être acceptée ou rejetée. Ces formules peuvent donc conduire à l’interprétation de Bernold, mais elles ont l’avantage de ne pas prêter aux théologiens et canonistes du xi e siècle, les idées tranchées de validité et de nullité, qui nous sont bien plus familières qu’à eux.
IV. — Découverte de la théologie de saint Augustin par Bernold de Constance.
Dans ses jépologeticae raliones , Bernold était encore bien loin de la doctrine véritable, au sujet de la validité des sacrements. Il n’y en a que plus d’intérêt à remarquer que, peu de temps après, il était arrivé à une théologie tout à fait exacte. Celle-ci est contenue dans le traité De sacramentis excommunicatorum 2 , composé avant la fin de 1088. Tandis que, pendant plusieurs années encore, sous Urbain II, la curie romaine ne pourrait s’arrêter à aucune doctrine ferme sur ces questions, il y a quelque constraste à voir le petit moine de Constance en possession de la pure doctrine de saint Augustin. Ce traité est adressé à Bernhard. Bernold commence par rappeler à son correspondant leurs échanges de vue, plusieurs années auparavant, puis il lui fait connaître ce qu’il a trouvé : « quid Dei aspirante clementia parvitas nostra invenerit ».
L’auteur mentionne d’abord les autorités qui semblent déclarer nuis les sacrements administrés en dehors de l’Eglise : ce sont