XII. — Les cardinaux schismatiques
La doctrine d’Urbain II tient le milieu entre celle des cardinaux schismatiques et celle de l’antipape Clément III.
On désigne, sous le nom de cardinaux schismatiques, une douzaine de cardinaux qui, en 1084, en compagnie de plusieurs membres de la curie, abandonnèrent le parti de Grégoire VII. C’était le moment où Henri IV d’Allemagne, qui, depuis près de trois ans, était devant Rome, avait lassé la résistance du peuple et du clergé romains. Le pape refusait tout accommodement. De là, contre lui, une révolte, qui réunit tous les mécontents qu’avait faits le gouvernement personnel et autoritaire de Grégoire VIL Celui-ci avait réduit la participation du clergé romain dans le gouvernement de l’Église. De vieilles rancunes, jointes aux dangers de 1084, amenèrent une scission. Il ne semble pas d’ailleurs que ces cardinaux aient adhéré à la cause de l’antipape Clément III. Ils se contentèrent de poursuivre de leurs invectives la mémoire de Grégoire VII et Urbain II L
A propos delà primauté qui appartient à l’Église romaine, ils faisaient la distinction de la « sedes » et du « sedens ». D’après eux, la primauté appartient à l’Église romaine, représentée par les papes et les cardinaux 2 . Dans le cas d’un pape indigne, les cardinaux fonctionnent en qualité de juges et le déposent. A ce propos, les cardinaux rappellent les légendes de Libère et d’Anastase II dans le Liber pontificalis . Le nom d’Anastase II fournit, à leur verve très pauvre, un sujet de développement sur
un peu bornée : pour résoudre une difficulté, il lui arrive d’employer des principes qui en font naître d’autres, plus graves. Ainsi en est-il dans le cas présent. Il n’avait probablement pas en vue la réconciliation des clercs schismatiques. Il reste que Bruno ne mentionne pas le rite prescrit par Urbain II. Cette constatation a son importance.
1. La littérature des cardinaux schismatiques a été réunie dans les Libelli, t. II, p. 367 et suiv.
a. Dans la Lettre à la comtesse Mathilde, Ibid., p. 418.
PENDANT LA RÉFORME DE L’ÉGLISE
lequel ils reviennent sans cesse. Grégoire VII avait eu le tort de parler du « beatus Anastasius 1 » ; au concile romain de 1078, il avait adouci la législation canonique sur les rapports avec les excommuniés; Anselme de Lucques avait inséré dans sa collection canonique la lettre d’Anastase II à l’empereur du même nom, sur les sacrements administrés par Acace; dans la lettre à Lucius de Pavie, Urbain II s’était référé k cette même lettre, pour prouver que le baptême reçu d’un excommunié peut conférer le salut 2 .
Cette acceptation d’une partie de la doctrine d’Anastase II parla curie devint un sujet de récriminations, pour certains cardinaux schismatiques. Ils reprochèrent k Grégoire VII, k Anselme et k Urbain II d’admettre que le baptême reçu d’un excommunié pût donner le salut 3 . C’est l’origine des discussions dont on perçoit un écho dans Bernold et Bruno de Segni. Évidemment, avant leur scission, Beno 4 et son groupe appartenaient, dans la curie, au parti le plus défavorable aux sacrements administrés en dehors de l’Église. Cette attitude de quelques cardinaux, qui n’ont jamais eu grande influence, n’est qu’un détail de ces controverses. Il y a plus d’intérêt k constater qu’ils ont parfaitement vu l’incohérence réelle de certaines déclarations de Grégoire VII : « Vide, quantum a teipso [Grégoire VII] dissenseris, cum episcoporum communicantium imperatori consecrationem maledictionem diceres, et, contra te ipsum, decretum Anastasii, ordinationes factas ab Acacio heretico et excommunicato confirmares, et nihil lesionis ordinatos ab ipso contraxisse pernitiosissime praedicares 5 . »
Enfin les critiques présentées par ces cardinaux contre l’appréciation trop favorable, par Grégoire VII, des sacrements administrés en dehors de l’Église, confirment l’interprétation donnée plus haut de l’attitude de Grégoire VII, dans cette question 6 .
1. Dans la lettre à Hermann de Metz, Rcgistrum, IV, a, et Libelli, t. II, p. 389.
2. Concile romain dans Hardouin, Acta conciliorum, t. VI, col. 15 ^ 8 ; sur la lettre à Lucius de Pavie, cf. plus haut, p. 229.
3 . Libelli, t. II, p. 375, 393, 4 o 4 > 412 etc. Sur Bernold et Bruno de Segni, cf. plus haut, p. 249, a 53 .
4. Beno est un cardinal schismatique qui a écrit au nom de ses collègues.
5 . Libelli, t. II, p. 398. C’est une allusion h la lettre de Grégoire VII citée plus haut, p. 208, n. 1.
6. 11 est sûr que les cardinaux schismatiques ont tort d’attribuer la doctrine d’Anselme de Lucques à Deusdedit, qui est partisan de la thèse de la nullité. Leur interprétation de la pensée de Grégoire VII me parait exacte, contraire-
LES DÉCISIONS D'URBAIN II
Il serait trop long et sans intérêt théologique de suivre la marche de ces controverses, dans les divers milieux ecclésiastiques d’alors. Ce serait le plus souvent réunir des indications fragmentaires et peu caractéristiques. Il suffira de rappeler une lettre écrite sous Grégoire VII ou sous Urbain II, et publiée récemment par Dom G. Morin 1 . Elle est de Walter, écolâtre de l’abbaye de Honnecourt, au diocèse de Cambrai.
Un jeune moine, invité par ses supérieurs à recevoir les ordres, s’y refusait doucement, ayant appris que l’évêque auquel il devait se présenter s’était montré plusieurs fois simoniaque. Ce moine ne faisait que se conformer aux décisions les plus certaines des papes de la réforme. En passant outre, il s’exposait à se voir interdire l’exercice des ordres reçus d’un tel consécrateur. Il est d’autant plus curieux de voir le supérieur de ce moine écrire à l’abbé d’Honnecourt, pour le prier de faire agir l’écolâtre Walter sur l’ordinand insoumis.
Walter s’exécuta et envoya une lettre très érudite. Un silence profond y est gardé, et pour cause, sur la législation canonique. Mais les principes théologiques sur l’efficacité des sacrements y sont rappelés avec beaucoup de sûreté. On trouvera sans doute que les controverses qui, à cette époque, agitaient si profondément l’Italie et la curie romaine avaient un contre-coup bien affaibli dans le diocèse de Cambrai. C’est qu’on n’y était pas tourmenté par l’idéal de la réforme grégorienne.
ment,à l’avis de J. Schxitzer, Die Gesta romanac ecclesiae des Kardinals Beno . p. 102, Bamberg, 189a.
1. Un écrivain inconnu du XI * siècle, Walter, moine de Honnecourt, puis de Vézelay, dans la Revue bénédictine, avril 1905 , t. XXII, p. i65 et suiv.
LES RÉORDLNATIONS.