IV. — Les discussions à. Rome sous Innocent II
Après la mort d’Honorius II ( 1 3 février 1 1 3 o) , l’Église romaine fut divisée par un schisme qui devait durer huit ans. Le cardinal Aymerich, chancelier du Saint-Siège, fit élire Innocent II (ii3o-ii43); quelques heures après, un parti plus nombreux élisait le cardinal Pierre de Léon, qui prit le nom d’Anaclet II (ii3o-ii38). Toute cette histoire est bien connue 2 . On sait' particulièrement quelle part prépondérante prit saint Bernard, dans cette occasion, au rétablissement de l’unité chrétienne, et à l’acceptation d’innocent II comme pape légitime. Un épisode de ces longues controverses intéresse cette étude : c’est la discussion sur la valeur des sacrements administrés par les partisans de l’antipape Anaclet.
C’est un fait bien établi que le chancelier Aymerich et Innocent II ont déployé, contre les schismatiques, une énergie et une sévérité qui ont paru exagérées aux meilleurs amis de l’Église romaine, et à S. Bernard tout le premier 3 . Les faits que nous
1 . Comme il fallait s’y attendre, Hugues parle aussi de la nécessité de resserrer l’unité ecclésiastique : « Noverit autem tua prudentia, quia, si essent efficacia que a scismaticis fiunt vel depositis consecrationum officia, infinitos haberet hodie presules unaquaeque sedes, etquam multos Roma pontifices, qui, confusionehorribili, et ligatos ab aliis solverent et solutos indebite ligarent. »
2 . A lire spécialement E. Vacapcdard, Vie de S. Bernard, abbé de Clair faux, Paris, i8g5.
3. On peut citer à cet égard l’attitude d’innocent II au concile de Latran du a avril 1139 . et la déposition du cardinal Pierre de Pise. E. Vacandard, op. cil., t. II, p. 56 et suiv.
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avons à raconter fournissent une justification de plus du sentiment des contemporains, sur la sévérité du pape et du chancelier.
Ces faits nous sont connus par les œuvres de Gerhoh de Reichersberg (1093-1 169) l . Gerhoh appartenait au diocèse d’Augsbourg, dans lequel l’œuvre de la réforme ecclésiastique rencontrait des oppositions tenaces. Après quelque hésitation, il se rallia au parti réformateur. Dès lors sa vie fut remplie par des difficultés continuelles, qu’aggrava encore son caractère emporté et intransigeant. C’est ainsi qu’il passa du diocèse d’Augsbourg à celui de Ratisbonne et enfin à celui de Salzbourg. Une thèse, surtout, provoqua une coalition contre Gerhoh. Au cours de ses polémiques contre les clercs indignes, le réformateur en vint à dire que ceux-ci, étant excommuniés et hérétiques, du fait de leur opposition au Saint-Siège, ne pouvaient pas consacrer validement l’Eucharistie.
De là une querelle qui passionna les cercles ecclésiastiques du voisinage. Un jour, avant n 3 o, à l’occasion d’une réunion à laquelle assistaient les évêques de Ratisbonne et de Salzbourg, ce dernier, de qui dépendait alors Gerhoh, fut vivement attaqué à cause de la doctrine de son diocésain. On lui reprocha de favoriser l’hérésie, et d’ètre ainsi lui-même hérétique. Peu après, à Ratisbonne, Gerhoh prit sa revanche. Dans une réunion à laquelle assistaient Gauthier, archevêque de Ravenne, légat d’Honorius II en Allemagne, et l’évêque de Salzbourg, Gerhoh argumenta contre ses contradicteurs, soutint que les clercs excommuniés et hérétiques ne peuvent pas consacrer le corps du Christ, et eut la joie de voir sa thèse approuvée par le légat du pape 2 .
A la fin de n 3 o, Gerhoh voulut faire Innocent II juge des questions si vivement débattues dans le diocèse de Salzbourg. Comme Gerhoh suivait la règle des chanoines de saint Augustin, la controverse avait pris la forme d’un conflit entre les clergés régulier et séculier. C’était une cause de discorde de plus. Mais Gerhoh acceptait allègrement cette manière de poser la ques-
1 . Ces œuvres se trouvent dans P. L t. CXCIII-CXCIV. Certains extraits, qui ont une valeur historique, sont donnés par les Libelli de lite etc., t. lll, p. i3i-5a5.
2 . Gerhoh raconte ces faits dans YEpistola ad Innocentium paparn écrite en n3o; dans Libelli de lite etc., t. III, p. aa5.
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tion. Aussi son appel à Innocent II est-il rédigé sous la forme d’un dialogue entre un régulier et un séculier. Une des questions discutées est la validité des sacrements administrés en dehors de l’Église. Gerhoh déclare, sans ambages, que l’Eucharistie célébrée dans ces conditions est nulle, et demeure un simple pain matériel. Cette doctrine est, pour lui, la conséquence d’une théorie générale.
Gerhoh distingue les sacrements dont le sujet est une personne humaine, comme c’est le cas du baptême et de l’ordination, et ceux dont le sujet est un objet inanimé, comme le pain de l’Eucharistie et l’huile du chrême 1 . Les sacrements de la première catégorie sont toujours réels, bien qu’il soit nécessaire de les compléter par le rite catholique de l’imposition des mains ; ceux de la seconde sont nuis. Comment Gerhoh justifie-t-il ce système? Par une théorie de l’intention. Dans certains cas, ditil, le baptême et l’ordination peuvent être reçus en dehors de l’Église, mais mente catholica , sans aucune faute d’hérésie ou de schisme, par exemple par suite d’ignorance ou de nécessité. Or cette intentio catholica ne peut jamais se trouver dans les sacrements dont le sujet est la matière inanimée. Donc ils sont nuis.
On voit tout ce qu’une telle argumentation a de défectueux 2 . Qu’en serait-il de la valeur du baptême et de l’ordination reçus sans cette intentio catholica ? En réalité, Gerhoh distingue, quant aux conditions de validité, deux catégories de sacrements : la théorie qu’il se croit obligé de donner est accessoire.
Le schisme d’Anaclet, qui venait de commencer, donnait une actualité encore plus grande à ces controverses. Comme au temps du schisme allemand, sous Urbain II, la validité des sacrements administrés en dehors de l’Église était la question à l’ordre du jour. On la discutait à Rome, en mai et juin io33. Gerhoh fit, vers ce temps-là, pour la troisième fois, sa visite ad limina. Quelle bonne occasion pour lui de soutenir, dans la capitale du monde chrétien, la doctrine qui lui avait valu tant de déboires en Allemagne!
Le prévôt de Reichersberg comparut devant Innocent II et réussit à se justifier. Sa doctrine sur les sacrements ne fut pas
1. Epist. ad Innocentium papam, dans Libelli de litc etc., t. III, p. 221-227.
2. Cette théorie se trouve reprise et développée dans le Liber de simoniacis de Gerhoh, Ibid., p. 267.
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condamnée. D’ailleurs, sur ce point, Gerhoh trouva des alliés dans la curie. Les conseillers pontificaux étaient divisés. Tandis que les Français soutenaient la validité de rEucharistie administrée en dehors de l’Église, un parti, à la tète duquel se trouvait le chancelier Aymerich, défendait la thèse contraire. Gerhoh prit part aux débats, et appuya son argumentation par des textes tirés tant des anciens Pères que des auteurs plus récents. C’était un demi-succès. Gerhoh revint en Allemagne, remportant toutes ses convictions.
Deux ans plus tard, il apprend que saint Bernard devait se rendre h la diète de Bamberg (mars 1 1 35). Il accourt. La diète avait pour but d’amener J a réconciliation du roi Lothaire et des Hohenstaufen. Cette paix était la condition préliminaire d’une intervention efficace de Lothaire en faveur d’innocent II, à Rome. Le poids de ces négociations incomba, pour la plus grosse part, à l’abbé de Clairvaux. Pendant ce temps, le prévôt de Reichersberg ne songeait qu’à ses difficultés, et surtout à sa thèse sur la nullité des sacrements. Sa nature ardente et un peu simpliste lui faisait regarder comme indispensable une explication définitive avec saint Bernard. A Bamberg même, il était poursuivi par ses contradicteurs. Quel triomphe s’il pouvait leur opposer la plus grande autorité du temps! Hélas! saint Bernard se récusa. Gerhoh ne put pas l’entretenir à loisir; il n’eut qu’à rentrer chez lui i .
Mais la pensée de Gerhoh avait été trop active sur ces questions, pour s’appliquer tout de suite aux affaires quotidiennes de la prévôté de Reichersberg. N’ayant pu se faire entendre, du moins il se ferait lire de l’abbé de Clairvaux. De là le Liber de simoniacis dédié à saint Bernard.
Dans ce traité, Gerhoh utilise le Libellus contra invasores et symoniacos du cardinal Deusdedit, dont il aura sans doute eu connaissance à Rome, dans un de ses voyages précédents. Le prévôt de Reichersberg disposait ainsi de tous les textes que le cardinal avait réunis pour prouver la nullité de l’Eucharistie administrée en dehors de l’Église, Cette dépendance textuelle rend plus remarquable encore la réserve avec laquelle Gerhoh parle du sacrement de l’ordre. On a l’impression que Gerhoh ne partage pas, sur ce point, les idées de Deusdedit. Évidemment pour lui,
i. Liber de simoniacis, dans Libelli de lite etc., t. III, p. 241.
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la validité de l’ordination administrée en dehors de l’Église ne fait pas un doute : elle résulte de la distinction précédemment faite par lui et développée plus largement ici, entre les sacrements dont le sujet est une personne humaine, et ceux dont le sujet est un être inanimé L
Il y a donc un grand progrès de Deusdedit a Gerhoh. Est-ce à dire que le gain ainsi réalisé n’allait plus être perdu? Ce serait une confiance exagérée que de l’espérer. L’imperfection des théories de Gerhoh n’est pas imputable au seul prévôt de Reichersberg. Elle est inhérente à la théologie de l’époque. Mis en présence de Gerhoh et de ses contradicteurs, saint Bernard ne prenait pas parti dans la controverse relative à la validité de l’Eucharistie administrée en dehors de l’Église 1 2 . Si Gerhoh a recours à la distinction si fallacieuse de deux catégories de sacrements, c’est qu’il n’en trouvait pas de meilleure autour de lui. Il est clair d’ailleurs que la validité de l’ordre, justifiée par de si pauvres raisons, aurait bien de la peine à résister à un retour offensif des objections anciennes, toujours survivantes ici et là.
Les œuvres de Gerhoh nous en fournissent un exemple. En i i 42 ,il fit un nouveau voyage à Rome, et fut en relations avec plusieurs cardinaux, en particulier avec Gerhard qui avait succédé à Aymerich, en qualité de chancelier d’innocent II. A cette occasion, semble-t-il, ou un peu plus tard, Gerhoh, par l’intermédiaire des archives du Saint-Siège, reçut communication de la lettre d’Hugues abbé de Reading, qui a été analysée plus haut. Gomment ce document était-il entré aux archives pontificales? Évidemment par un don ou par un legs du cardinal Mathieu d’Albano, celui-là même qui, en qualité d’abbé de Saint-Marlin-des-Champs, à Paris, avait reçu la lettre d’Hugues de Reading.
Quoi qu’il en soit, cette lettre, qui affirme la nullité de tous les sacrements (sauf le baptême) administrés par les ministres déposés ou excommuniés, fut connue dans la curie, et ne rencontra pas une opposition bien décidée. Gerhoh la connut, en introduisit la principale formule dans son Liber contra duos he reses; mais, par une heureuse inconséquence, il ne changea rien
1. Voir plus haut, p. 229, la théorie de Gerhoh sur la forma et la virtus sacramenti.
2. Liber de simoniacis, dans Libelli de ///ce te., t. III, p. 241.
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aux grandes lignes de sa théorie. Pouvait-on, le cas échéant, espérer une telle inconséquence de la part de tous les théoriciens ecclésiastiques?