Ibid., p
PENDANT LA RÉFORME DE L’ÉGLISE
Dans le commentaire qu’il fait de celte Fie d’Urbain II, M gr Duchesne a montré qu’elle dépend étroitement du registre d’Urbain II, dont elle copie textuellement plusieurs données. A propos de la réordination du sous-diacre ordonné par Guibert (l’antipape Clément III), Duchesne a écrit : « Ceci, sauf peut-être les quatre derniers mots, semble encore dérivé du registre, mais la vérification n’est pas possible. » Pour être tout à fait exacte, cette remarque doit être seulement complétée. La notice dépend bien ici du registre d’Urbain II, mai& la dépendance, quoique très réelle, est dissimulée, à première vue, par suite du fait suivant : le renversement systématique des données du registre au sujet de Daibert. Le sous-diacre anonyme réordonné par Urbain II n’est autre que le diacre Daibert : mais les circonstances de cette réordination nous sont présentées avec des changements tendancieux, dont l’ensemble constitue un faux.
Partisan du schisme d’Anaclet, Pandolfe écrivait en un temps où un parti puissant, qui comptait le chancelier Aymerich, niait la validité des sacrements administrés par les schismatiques. La réordination de Daibert était un précédent qui fut certainement invoqué dans les discussions, comme il l’avait été dans la lettre de l’abbé de Reading, discutée devant Innocent II, en mai-juin 1 1 33. Or la décrétale relative à Daibert revenait encore dans le recueil des lettres d’Urbain II dont se servait Pandolfe ; bien plus, elle suivait immédiatement des lettres d’Urbain II résumées par Pandolfe dans sa notice Qu’allait faire l’historiographe de l'antipape Anaclet? On ne pouvait lui demander de copier un acte dont le contre-coup pouvait être préjudiciable à son patron. On lui pardonnerait donc d’avoir tourné ce feuillet, sans le transcrire.
Mais Pandolfe a fait mienx. C’est qu’il était un ingénieux
i. Pandolfe disposait, pour sa notice, d’une collection de lettres d’Urbain II analogue à celle de la Britannica et contenant seulement des lettres de 1088- 1090. C’est à celle-ci qu’il emprunte i° les données sur Anselme de Milan relatives au mois de juillet 1088 ; a° les données sur Bernard de Tolède, relatives i\ octobre 1088 ; 3 ° les données sur les évéques de Soissons et de Beauvais. 4° Immédiatement après ces lettres, Pandolfe a donc lu la décrétale relative à Daibert, car celle-ci est de la fin de cette même année 1088 : et les lettres de la collection étaient rangées suivant l’ordre chronologique. Dès lors, il devient manifeste que la réordination du sous-diacre contée par Pandolfe est la déformation de l’histoire de Daibert. En effet Pandolfe dépend de la collection, et celle-ci ne pouvait pas contenir, à quelques pages de distance, deux décisions aussi différentes. En 109 3 et 1094, Yves de (îhartres, qui connaissait Urbain II et qui avait fréquenté la curie, n’aurait pas reproduit la décrétale relative à Daibert, si celle-ci avait été désavouée par le pape.
DE PASCAL II A INNOCENT II
personnage ! Il ne lui en coûtait pas de déformer les faits les mieux établis, dès que l’intérêt du pape Anaclet était en jeu. C’est ainsi que M gr Duchesne l’a surpris en flagrant délit de falsification historique. On sait comment les derniers mois de Léon IX furent attristés par sa captivité aux mains des Normands, après qu’il eut été battu par eux à la bataille de Cività.
Dans le Liber Pontificalis de Pandolfe, tout cela est changé. Léon IX n’est plus l’ennemi, mais l’allié des Normands. D’où ce beau changement? C’est que les Normands étaient les meilleurs amis de l’antipape Anaclet. Pandolfe les traite au mieux dans son livre; pouvait-il rappeler leur lutte contre Léon IX? « Dans cet état d’esprit et de relations, le souvenir de la bataille de Cività devait lui paraître bien incommode. Léon IX, marchant à la tête de guerriers allemands contre les compagnons de Drogon et de Robert Guiscard, ressemblait trop à ce que l’on vit en i lorsque le pape Innocent II et son protecteur Lothaire envahirent l’Italie normande. Pandolfe corrigea cette histoire importune. Suivant lui, Léon IX n’est pas allé en Pouille pour combattre les Normands ; bien au contraire, il les avait pour alliés, sous ses drapeaux l . »
Pandolfe a tout simplement traité la réordination de Daibert comme les relations de Léon IX avec les Normands. Il l’a interprétée dans un sens opposé à la réalité. Il a changé la décision si délibérée d’Urbain II, en un acte inconsidéré, bientôt désavoué par une rétractation formelle, et une interdiction de procéder à de tels actes dans l’avenir. Puis, pour cacher le faux, il a parlé d’un sous-diacre et de l’antipape Clément III. Dès lors, le précédent de Daibert cessait d’être dangereux pour les schismatiques. On pouvait invoquer la rétractation du pape.
A sa manière, le faux de Pandolfe atteste quelle importance les schismatiques attachaient aux discussions relatives à la valeur de leurs sacrements.