II. — Incertitude dans la doctrine de Gratien
La valeur des ordinations conférées en dehors de l’Eglise est discutée par Gratien dans la Causa /*. Celle-ci constitue, en réalité, un cas de conscience complexe, dans lequel sont réunies, de façon artificielle, toutes les questions à résoudre. La Causal* se subdivise en sept problèmes secondaires ou Quaestiones . Dans les cadres ainsi formés, les éléments d’information sont énoncés et discutés dans un ordre quelque peu flottant 2 . Au premier as-
indique de nouveaux principes de solution, P. L. t t. CLXXVIII, col. i33p et suiv. Ces pages d’Abélard devraient être citées duns une histoire de la critique.
i. La meilleure édition, pour étudier la dépendance de Gratien par rapport à Alger et aux collections canoniques, est celle de E. Friedberg, Leipzig, 1879 . Malheureusement, sans parler des fautes de critique, cet ouvrage a le grave défaut de présenter de nombreuses fautes d’impression dans les références accompagnées de chiffres. Or ces références constituent la partie la plus précieuse d’une édition critique du Décret. D où, pour le travailleur, des mécomptes et la nécessité de toujours vérifier Friedberg.
3 . Il est bon de se rendre compte de la composition imparfaite du Décret , pour la question qui nous occupe. On comprendra mieux l’embarras des théologiens et canonistes du xn* siècle, pour arriver t\ une solution. A s’en tenir ou titre des Quaestiones de la Causa l a , ce sont seulement les deux dernières questions
LA THÉOLOGIE DE l/ÉCOLE DE BOLOGNE.
pect, cet ensemble est très touffu, et il semble difficile d’en discerner nettement les conclusions. Mais, comme toujours, la critique des sources vient éclairer la situation. Dans cette Causa /*, la dépendance de Gratien par rapport à Alger est particulièrement marquée 1 . Il est donc possible de déterminer les retouches faites par Gratien, et d’en discerner le sens. Dès lors ce qu’il peut y avoir d’incohérent dans l’exposé du Décret , trouve son explication et, par suite, loin de créer de difficulté, devient instructif.
Il est manifeste que Gratien, tout en acceptant la base de discussion d’Alger, l’élargit singulièrement. Comme on l’a vu, par une simplification commode et, somme toute, heureuse, puisqu’elle supprimait des difficultés, Alger a limité son enquête aux textes patristiques et surtout à ceux de S. Augustin. Aussi lui a-t-il été possible de formuler la solution la meilleure qui eût été trouvée jusqu’alors. Gratien ne se contente pas de citer les Pères; il indique les décisions récentes et, par exemple, celles d’Urbain II.
De là dans le Décret une masse de textes relatifs aux conditions de validité de l’ordre a . On est obligé de dire que cet ensemble est inextricable, et que toutes les opinions peuvent y trouver des arguments. La cause principale de cet imbroglio
qui seraient relatives aux conditions de validité des sacrements : « (Qu. VI.) Sexto, an illi qui ab eo [episcopo] iam symoniaco ordinati sunt, sint abiciendi an non ? (Qu. VII.) Septimo, si renuncians suae heresi sit rccipiendus in episcopali dignitate, vel non ? » En réalité, la validité des sacrements administrés en dehors de l’Église et par les simoninques est discutée très longuement dans la première question : «(Qu. I.) Hic primum queritur an sit pcccatum emerc spirituatia. »
1. Gratien copie servilement, dans les Dicta Gratiani, de nombreux passages du troisième livre du Liber de misericordia et iustitia d’Alger.
2. On trouve dans le Décret la plupart des textes qui ont été mentionnés ou
cours de cette étude : la lettre d’innocent I a Alexandre d’Antioche (C. I, q. 1, c. 17 et 73); la lettre du même aux évêques de Macédoine [Ibid., c. 18 et 53 ) ; saint Léon à l’empereur du même nom(/ 5 /ci., c. 69); le mot de Prosper (Ibid.. c. 71); le canon de Nicée sur les novatiens (C. I, q. 7, c. 8) : à noter que dans le texte de Gratien, ainsi que dons celui de 1 Hispana (P. L., t. LXXXIV, col. q 5 ) et des Fausses décrétales (P. Hinschius, Décrétâtes pseudo-isidorianae, p. 25 q), on lit « placuit... ut ordinentur [Novatiani] et sic maneant in clero ». C’est la traduction du grec : xtipoOstouptévov; aûxoù; (isveiv outw; év tù> xXrjptp, mots
qui ont été traduits par Denys le Petit : ut impositionem manus accipientes sic in clero permaneant » (P. L., t. LXVII, col. 149). Le texte de Y Hispana suppose que le concile a prescrit la réordination des novatiens.
On trouve encore dans le Décret la décrétale relative à Daibert (C. I, a. 7, c. 24); une citation de la Fausse décrétale de Damasesur les chorévéques (Ibid., c. 25 ); le texte de saint Grégoire Nos consecrationem (C. IX, q. 1, c. il; enfin les textes de Pélage I (C. XXIV, q. 1, c. 33 , 34 ); de nombreux textes ae saint Cyprien (cf. le tableau des sources de Gratien, dans l’édition de Friedberg).
LE DÉCRET DE GRATIEN
est celle-ci : Gratien aurait accepté l’enseignement d’Alger, dont il reproduit dans ses Dicta des morceaux entiers; mais il comprenait les décisions d’Urbain II de telle sorte qu’elles étaient inconciliables avec la doctrine d’Alger ; de là un exposé incohérent et même contradictoire.
Gratien a introduit, dans le Décret , les deux textes d’Urbain II dans lesquels les ordinations faites en dehors de l’Église sont appréciées différemment, suivant que l’évêque consécrateur est consacré ou non dans l’Église (lettre à Gebhard de Constance et canon du concile de Plaisance). Ces deux citations sont faites par Gratien dans la Causa IX * relative aux effets de l’excommunication :
Sententia excommunicationis notatus quidam archiepiscopus aliquot cleri cas ait cri ils metropolitani ordinavit; quemdam capcllanum sui suffraganei illo inconsulto dcposuit, atque alium in locum dus ordinavit . Queritur i° an ordinatio que ab excommunicatis facta est , aliquo modo possit rata haberi? i° etc.
Queslio I. Quod ordinatio , que ab exconvnunicatis célébrât ur, nullas ornnino vires obtineat , nec ctiarn consecratio appellanda sit. testatur Gregorius dirais :
C. I. Non potesl appellari consecratio que fit ab excommunicatis .
Nos consecrationem nullo modo dicere possuimis que «ab excommunicatis hominibus est célébra ta*.
Dictum Ghatiani. Sed excommunicati hic intelligendi sunt , qui in ipsa sua ordinationc penam excommunicationis conlraxerunt . qui numquam in numéro catholicorum fuerunt . Ceterum, qui inter catholicos prius deputati sunt , si postea excommunicationis sententia notati fuerint, ordinationes tamcn eorum ab Ecclrsia mise rie orditer tollerantur.
Unde U/banus II scribit dirais :
C. IV. Ordinatiques ab excommunicatis non symoniace factae ex mise ricordia tollerantur. 1 Ab excommunicatis ... sancta conversatio promeruerit.
Dictum Ghatiani. Sed et illud Gregorii de nominatim excommunicatis in tclligitur, quorum ordinationes sunt irritae, si eorum dampnatio non erat o/dinandis incognito.
Unde idem Urbanus ait :
C. V. Qui nominatim excommunicati sunt , et qui aliorum sedes invadunt, alios ordinare non possunt .
Ordinationes que ab heresiarchis... subtrahenduin est aliquid severitati 3 .
Quelle est l’interprétation proposée par Gratien? Au xii* siècle, ces Dicta ont été souvent compris comme affirmant deux choses, d’après l’autorité d’Urbain II : i° la validité de l’ordination con-
i. S. Gregorii Epistotac , IV, 20.
a. C’est un passage de la lettre adressée i\ Gcbhurd de Constance, reproduit et expliqué plus haut, p. 228.
3. Ce sont les canons 9 et suiv. du concile de Plaisance cités et expliqués plus haut, p. 249.
LA THÉOLOGIE DE L’ÉCOLE DE BOLOGNE
férée par des évêques excommuniés, mais précédemment ordonnés dans l’Église ; i° la nullité des ordinations faites par des évêques consacrés par des excommuniés. Cette exégèse des décisions d’Urbain II a accrédité, pour longtemps, une doctrine erronée dans l’école de Bologne.
Et tout d’abord, c’est dansGratien lui-même que l’on constate le fâcheux effet produit par cette doctrine, considérée comme celle d’Urbain II. Dans le Décret , elle a introduit une contradiction qu’il importe de signaler. Le canon C. I, q. i , c. 97 donne un texte de saint Augustin qui conclut de la validité du baptême conféré en dehors de l’Église, à celle de l’ordination faite dans les mêmes conditions. Immédiatement après, suit un Dictum Gratiani particulièrement étendu et dont il est d’abord impossible de retirer une idée nette. Après examen, tout s’explique. Ce texte est fait de la juxtaposition de deux morceaux contradictoires. Entre deux longues citations d’Alger *, qui donnent raison à saint Augustin, a été introduite une doctrine toute différente. Gratien commence par nier qu’il y ait parité entre les conditions de transmission du baptême et celles de l’ordre. En preuve, il allègue ce fait qu’un ministre déposé peut conférer le baptême, tandis qu’il ne peut pas consacrer l’Eucharistie ou conférer les ordres validement :
Opponitur huic sententiae Augustini. Potestas dandi baptisnium et ius consecrandi dominieum corpus et largiendi saeros ordines, p'uriinum inter se differunt. Suspenso enim vel deposito * sarerdote, nu lia ci relinquitur pôle s tas sac ri/ica ndi. Sacramentum tamen baptismi non solum a sacerdote aeposito vel laico catholico, verumetiani ab heretieo vel pagano si ministratum fucrit, nulla reiteratione violabitur : nulla autem ratio sinit ut inter sacerdotes habeantur qui de manibus laiei vel pagani oleum sacrae imo execrandae unctionis assuinunt. Non ergo conseqnenter colligitur ut si recedentibus a fide ius baptisandi reliuquitur, potestas etiam distribuendi saeros ordines eis relinquatur, quatnvis utrunique consecratione proveniat. Degradatus enim episcopus potestateni largiendi saeros ordines non habet ,Jacultatem bapti zandi tamen non amis»t.
1 . Le dictum Gratiani commence par le texte Ex his verbis Augustini.., et digne dampnabitur, qui est emprunté à Alger (III, 84 » dans P. L., t. CLXXX, col. <)66). Puis vient le texte transcrit par nous Opponitur... assecutos testatur, qui est de Gratien. Suit le texte Quamvis possil gêner aliter... a catholicis sacerdoti bus consequi qui est d’Alger (III, 5o-5a, Ibid., col. p54-o55), et enfin le passage Sciendum vero est... sibi ad iudicium sumenl qui est aussi d’Alger (III, 54, Ibid., col. 966).
a. Gratien admet donc que la suspense et la déposition ont un effet analogue. Mais admet-il que ces pénalités sont analogues à la dégradation, dont il purie plus bas ? 11 est difficile de le dire.
LE DÉCRET DE GRATIEN
C’est là une théorie des effets de la déposition et de la dégradation qui est conforme à celle d’Hugues d’Amiens. C’est donc que la distinction entre le sacramentum et Vofficium n’est plus perdue de vue par les canonistes ni par les théologiens 1 .
Après ce préambule, qui a pour résultat de bien distinguer entre la possession du sacrement de l’ordre et le pouvoir de le transmettre ou de l’exercer, Gratien donne sa solution.
Setl ne Augustinuin in hac sententia penitus reprobemus, intelligamus aliud esse potestatem distribuendi sacros ordines, aliud esse executionem illius potestatis. Qui intra unitatem catholicae Ecclesiae constitué sacerdotalem vel episcopalem unctionem accipiunt, oflficium et executionem sui officii ex consecratione adipiscuntur. Recedentes vero ab integritate fidei potestatem acceptant sacramento tenus retinent, effectu suae potestatis penitus p rivant ur, sicut coniugati ab invieem discedentes coningium semel initum non dissolvunt, ab opéré tamen coniugali inveniuntur alieni.
De his ergo qui accepta sacerdotali potcstate ab unitate Ecclesiae catholicae reccdunly loquitur Augustinus , non de illis qui in scismate vel heresi positi sacerdotalcm unctionem accipiunt; 2 alioquin esset contrarius Calcedonensi concilie», in quo ordinati a symoniacis in nullo proficere iudicantur, et Insocenti» qui ordinatos a cetcris hereticis, per pravatn ma nus impositionem, nolam dampnationem et vulnus capitis assecutostestatur.
Les évêques actuellement hors de l’Église, mais précédemmentconsacrés par les catholiques, peuvent conférer l’ordre. Ceux qui ont été consacrés en dehors de l’Église ne le peuvent pas. Ici, Gratien insère cette théorie entre deux extraits d’Alger qui disent le contraire, et sans que rien indique quelle est l’opinion proposée au lecteur. Il fallait signaler cette méthode, qui consiste à formuler des enseigneirtents opposés avec une sérénité telle qu’aucun n’est particulièrement recommandé. C’est là une particularité de la méthode de Gratien ; elle a été ensuite adoptée par Pierre Lombard, et n’a pas peu contribué à exaspérer, à la fin du xu c siècle, l’opposition faite à la méthode scolastique, par bien des esprits. Un tel procédé n’est pas imputable au scepticisme, comme le disaient des polémistes violents et bornés, tels que Gauthier de Saint-Victor 3 ; il s’explique, et par l’indécision d’une science encore incapable de prendre nettement