VI. — * Théories négatives des Fausses décrétales
Ces fabricants de textes avaient été mis en goût par l’interpolation des trois fausses lettres de Damase dans la collection Hispana Augustodunensis. Il leur parut que c’était trop peu d’enrichir les lettres des papes des trois nouveaux morceaux. Us ont voulu procéder a un nouvel enrichissement de Y Hispana Augustodunensis. A cette fin, ils ont composé d’abord une soixantaine de fausses lettres des papes des trois premiers siècles jusqu’à Miltiade (3 1 1 -3 1 4) inclusivement. A la suite, ils ont inséré la première partie (c’est-à-dire les conciles) de Y Hispana Augustodunensis y en se contentant d’y introduire une pièce fa-
i. A cet endroit, Pseudo-Isidore accepte comme une vérité, l'assertion des évêques de Macédoine que le pape Innocent avait rejetée comme une erreur. C'est une preuve de plus de la bonne foi de ce fabricant de textes. Cette idée < posse veram ac iustam legitimi episcopi benedictionem auferre omne vitium quod a vitioso fuerat iniectum » était une application du principe admis par certains que l’ordination, absolument comme le baptême, efface tous les péchés antérieurs. Cette idée est attestée, entre autres, par des Canoncs Epiphanii, qui peuvent être du vi* ou du vu* siècle : « Beaucoup ont dit que la dignité du sacerdoce efface les péchés antérieurs, tout comme le baptême » ; dans W. Riedel, Die Kirclienrechtsquellen des Patriarchats Alcxandrien zusammenge steilt und zum Theil übersetzt, p. agi, § ai, Leipzig, 1900. On voit que cette idée
{ présente une grande analogie avec la théorie du baptême monastique, d’après aquelle la profession religieuse est un second baptême : affirmation professée et poussée à bout par bien des apologistes de la vie monastique au moyen âge, et dont Luther a voulu rendre l’Église responsable, a. P. L., t. LXXXVII, III, a6o, col. 83 o.
3 . Ibid., II, jai, col. 764; II, 36 g, col. 788; III, 3 g 4 , col. 848; III, 40a, col. $49; ni, 4a3-4a4, col. 85 i.
briquée par eux. Puis ils ont transcrit la seconde partie de Y Hispana (les décrétales des papes), en y insérant de nombreuses fausses pièces, par exemple douze relatives à des papes de Marc (336) jusqu’à Libère, prédécesseur de Damase; à cet endroit les faussaires rejoignaient les lettres de Damase, qui commencent la seconde partie de Y Hispana.
Depuis ce moment jusqu’à la dernière pièce du recueil (concile romain de 721 ), ils ont fait alterner les pièces authentiques et les morceaux de leur fabrication. Puis, ils ont mis en circula* tion cette Hispana si considérablement augmentée. C’était entre 847 et 852. Telle est l’origine des Fausses décrétales , qui ont eu un si grand succès au moyen âge.
Pour accréditer leur œuvre, les faussaires l’ont donnée comme ayant pour auteur « Isidorus Mercator ». Le premier de ces deux noms fait penser à saint Isidore de Séville (f 636). Le second est dû à une association d’idées. Comme les faussaires ont emprunté à Marius Mercator le titre de la préface ils ont machinalement inscrit le nom de « Mercator » à côté de celui d’ <c Isidorus». Aujourd’hui cette œuvre apocryphe est désignée sous le nom de Fausses décrétales, ou de Décrétales de pseudo-Isidore. Comme on le verra plus loin, par un exemple, il est impossible de plaider la bonne foi de ces fabricants de textes. Dans bien des cas, ils ont transposé du pour au contre les textes authentiques qu’ils ont insérés dans leur collection. Celle-ci est faite de morceaux de toute provenance : elle constitue une mosaïque contenant plus de dix mille fragments 2 .
Les Fausses décrétales nous intéressent uniquement à cause des textes apocryphes relatifs aux conditions de transmission du pouvoir d’ordre. Dans les Fausses décrétales, nous voyons reparaître toutes les thèses de la première interpolation de Y Hispana Augustodunensis et des Faux capitulaires. C’est dire que les chorévèques y ont leur place. D’abord nous retrouvons dans les Fausses décrétales, la lettre de pseudo-Damase déjà étudiée. Mais elle n’est pas isolée. Les conclusions en sont répétées dans une fausse lettre de saint Léon 3 (44<>-46i) et dans
1 . La préface des Fausses décrétales a pour titre : « Isidorus Mercator serras Christi lectori conservo suo et parens in domino fidei salutem. » Ces mots sont empruntés au titre de la traduction des fragments de Ncstorius par Marius Mercator, P. L., t. XL VIII, col. 753.
a. Cf. l’article Paeudo-Isiaor de E. Seckel, de la Realencyclopadie.
3. P. Hinschius, Decrelales pscudo-isidorianae, p. 6a8; P. L., t. CXXX, col. SSo.
une autre du pape Jean III 1 (56i— 5y4)- On se rappelle que le faux capitulaire de Charlemagne mettait en scène le pape Léon III. Dans les Fausses décrétales, on a mieux : c’est Léon le Grand qui vient déposer contre les sacrements administrés par les chorévêques 2 .
Dira-t-on que ces fabricants de textes étaient de bonne foi, en déclarant nuis les actes épiscopaux accomplis par les chorévêques? Ce serait pousser l’indulgence à l’excès. L’auteur de la fausse lettre de Jean III avait sous les yeux le petit traité de Raban Maur sur les chorévêques. Cela résulte d’une comparaison des deux textes. Or le pseudo-Jean III dit tout le contraire de la doctrine de Raban. Bien plus, et c’est ici que la falsification est manifeste, il transforme en son contraire une donnée historique fournie par Raban, au sujet des relations de Lin et Clet avec saint Pierre. Le rapprochement des textes va le prouver :
Raban Maur.
Habebant enim ipsi apostoli adiutores in praedicatione Evangelii Christ i, qui ctiara ordinationes fecerunt ex praeceptis eorum. Unde legitur in codice quera Damasus papa de episcopis Romanae ecclesiae, f>etente Hierouymo presbytero, conscripsit 3 , quod Lin us et Cletus ex
Pseudo-Jean III.
Sic autem Petrus, princeps apostolorura, adiutores sibi ascivit Linum et Cletum : non tamcn poteslatem pontiftcii, aut ligandi vel solvendi normam eis tradidit, sed successori suo sancto Clementi qui sedem apostolicain posteum etpotestatem pontificalem, tradente sibi beato Petro,