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A. Lapôtre, Le pape Jean VIII, p. 1 et suiv

4. On trouvera l’indication des sources et la bibliographie du sujet dans

L’ANNULATION DES ORDINATIONS DE FORMOSE

titue la démarcation entre l’histoire brillante de la papauté au ix* siècle et la longue série de scandales qui allaient se succéder à Rome, pendant cent cinquante ans, jusqu'au milieu du xi e siècle. Cette affaire a préoccupé l'opinion pendant plus de trente ans, et au moins jusqu'à la mort de Jean X, en 928. On ne saurait dire cependant qu'elle marque la transition entre des périodes de grandeur et d'abaissement, car la chute se fit d'un seul coup, et si profonde que le niveau dernier fut dès lors atteint.

Ce scandale fut occasionné par une question politique. Il aurait dû disparaître avec la cause qui lui avait donné naissance. Il n’en fut rien. Le milieu de Rome était si malsain que cette affaire scandaleuse s'y acclimata et devint endémique. La crise eut des périodes d'assoupissement et de réveil. Des papes ont solennellement condamné l'injustice commise contre Formose par un de leurs prédécesseurs ; d’autres papes ont cassé ces sentences de cassation , et ont déclaré intrus les papes qui les avaient rendues. La question des ordinations de Formose donne l’impression de l’affaire du pape Constantin de 769, continuée pendant trente ans.

Tout comme ses prédécesseurs, Formose, souverain temporel de Rome, avait besoin d’un protecteur qui le soutint contre l’aristocratie romaine et contre les ennemis du dehors. D’autre part, cette fonction de protecteur du Saint-Siège était si avantageuse qu’elle était avidement convoitée. Tout comme Jean VIII, Formose désirait choisir le souverain qui aurait la charge de le protéger. Malheureusement sa politique fut contradictoire. Deux candidats prétendaient à la couronne impériale : Guy ou Lambert, princes de la maison de Spolète, et Arnoul, roi d’Allemagne. Les premiers, étant en Italie, pouvaient devenir gênants; le roi d'Allemagne, étant éloigné, n'interviendrait que dans les grandes occasions. Les préférences de Formose étaient pour Arnoul. Il est vrai qu'au début du pontificat, le pape subit les princes de Spolète et sacra même Lambert, l’héritier de la maison. Mais, en secret, il appelait Arnoul, qui, étant arrivé à Rome, fut sacré par le pape le 22 février 896. Quelques semaines plus tard, Arnoul mourait, laissant Formose exposé à la vengeance des princes de

J. Hergenroether, Handbuch der ailgemeinen Kirchengeschichte, tome a, p. 189 et 197, Fribourg en B., 1905. Y ajouter L. Duchesne, Les premiers temps de l'état pontifical (754-1073), p. i 53 et suir., Paris, 1898.

Spolète qu’il avait trompés. Le pape eut une vision si nette du péril, qu’il en mourut, le 4 avril 896.

Neuf mois plus tard, en janvier 897, sous le pape Etiennef VI, un sinistre procès avait lieu à Rome : c’est le concile cadavérique. Sur les ordres des princes de Spolète, le corps de Formose fut exhumé, et placé sur un siège au milieu de l’assemblée où allait être jugée l’administration de Formose. Le jugement était rendu d’avance. Il s’agissait de condamner Formose comme un intrus, et de déclarer nuis ses actes pontificaux. C’est surtout le couronnement d’Arnoul effectué le 22 février 896 que l’on voulait annuler. Mais les actes ecclésiastiques de Formose, et particulièrement les ordinations faites par lui, furent englobés dans la condamnation. L’affaire politique se compliqua de récriminations ecclésiastiques. Comme toujours, le parti vainqueur déniait le pouvoir d’ordre à ses ennemis.

On trouva bien vite des considérants pour justifier la sentence préparée d’avance. La carrière de Formose avait été mouvementée, et même présentait des accidents faciles à exploiter. Formose avait eu des difficultés avec Jean VIII. Déposé et excommunié le 19 avril 876, Formose, cardinal-évêque de Porto, avait été réconcilié et admis à la communion laïque, au synode de Troyes du mois d’août 878, présidé par Jean VIII. Mais il avait dû s’engager par serment à ne plus reparaître à Rome, et à ne jamais réclamer la dignité épiscopale. Il est vrai que le pape Marin, successeur de Jean VIII, a gracié Formose, et l’a remis ' en possession de son évêché de Porto. Mais on rapporta tout de même ces vieilles histoires, au concile de 897. On y invoqua aussi, contre le mort, la translation, interdite par les anciens canons, qui l’avait fait passer du siège de Porto à celui de Rome : mais on ne tint aucun compte des précédents assez nombreux qui avaient enlevé, à cette antique loi, tout le meilleur de sa force. On souleva aussi d’autres charges. Enfin, le mort fut condamné, déclaré intrus, dépouillé des ornements pontificaux, et privé des doigts qui lui avaient servi à bénir. Puis, après une halte de quelques jours dans le cimetière des étrangers, il fut jeté au Tibre.

Les actes de Formose furent cassés. Pendant son pontificat de cinq ans, Formose avait fait de nombreuses ordinations de clercs tant romains qu’étrangers. Il semble qu’au début on n’osa pas les déclarer nulles. On déposa tous les clercs romains ordonnés

L’ANNULATION DES ORDINATIONS DE FORMOSE

par Formose ; on n’inquiéta pas les autres, qui étaient hors d’atteinte 1 .

Les successeurs d’Étienne VI s’appliquèrent à annihiler cette procédure. Théodore II (897) et Jean IX tinrent, à Rome et à Ravenne (898), des conciles dans lesquels les clercs ordonnés par Formose furent remis en possession de leur charge. Ces actes de réparation demandaient du courage, car le parti hostile à Formose était très fort. A la mort de Théodore II (897), ce parti avait été assez puissant pour opposer un compétiteur au nouveau pape Jean IX : c’était Serge, sacré évêque de Caere par Formose, et condamné avec ses principaux partisans, au concile de Rome de 898, par Jean IX. Mais la fortune tourna assez vite. Cinq ans après, en 904, il y avait trois papes à Rome : Léon V, élu à la fin de juillet 903, et incarcéré par son successeur Christophe, en septembre suivant; Serge III, le compétiteur de Jean IX en 897, qui, succédant à Christophe, supprima bientôt ses deux prédécesseurs. Les contemporains eurent la sensation d’une période de ténèbres et de folie 2 .

Le pontificat de Serge 111^904-911) fut digne d’un tel début. Il suffit de mentionner la reprise du procès de Formose, dans un concile romain. Les clercs qui avaient été réhabilités par Théodore II et Jean IX furent considérés comme des laïcs. Ils eurent le choix entre perdre leur charge ou se laisser réordonner 3 . Puis, ces mesures furent étendues à l’Italie entière et au delà 4 . On poursuivit les évêques qui avaient été ordonnés par

1. Le prêtre Auxilius, dont il va être question, écrit en 908, dans son traité In defensionem aacrae ordinationis Formosi : « ordinationes tamen eius [Forraosi] procul existcntes, sicut oranes nostrarum regionum testes existunt, exagitare non ausus est [Stephanus V]. » Dans E. Duemmlf.r, Auxilius und Vnl garius etc., p. 71, Leipzig, 1866.

a. Le même Auxilius dit : « Unde totus orbis divina illustratur lucc, tristes eruperunt tenebrae. » Ibid., p. Ga. Et son contemporain, le grammairien Vulgarius, dans le traité De causa Formosiana libellus : « Quod nuper de Leone et Christoforo sacris apostolicis actum totus mundus contremuit : quando simul très luctabantur apostolici, quorum unus [Sergius III 1 qui fortior reliquos duro domans ergastulo, vitam eorum cruda maceratione aecoxit ac tandem miseratus (!) diro martyrio finiri compulit... O aurum quomodo mutasti colorem tuum optimum! Sparsi sunt lapides sanctuarii in capite platearum, nimirum Balthasar potat in fialis aureis. Hierusolymitana caecitas transiit redivive in arces Romanas. » Ibid., p. i 35 .

3 . Auxilius écrit dans le In defensionem etc. (Ibid., p. 78) : « Quosdam autem ex illis, tamquam si nihil sacrae unctionis babuerint, novum imitati sacrilegium, iterum consecrare non timuerunt, tamquam si prima in eis non consecratio sed magis execratio fuerit. »

4. Auxilius, dans son traité De ordinationibus etc., chap. 9 (P. L., t. CXXIX, col. io 83 ), répond ù l’objection suivante : « Numquid omnes qui Formosi consecrationcm nihil esse professi sunt, et in codem ordine iterum consecrati

Formose et qui, depuis plusieurs années, avaient procédé à de nombreuses ordinations Il fut interdit de joindre le titre de prêtre et d’évêque au nom de Formose. C’était prononcer la révision de situations ecclésiastiques jusque-là incontestées. On en vint à douter de la validité des actes religieux les plus essentiels 2 . De là, une agitation très longue, au cours de laquelle une littérature de controverse se forma. Les conditions de validité de l’ordination furent alors discutées en détail.

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