‹ Les reposoirs de la procession [par] Saint Pol-RouxChapitre 33 sur 49 · LES REPOSOIRS DE LA PUOCESSION · texte numérisé non relu

LES REPOSOIRS DE LA PUOCESSION

Mon fils aîné Cœcilian, que le vieillard gâte avec du pain de seigle tartiné de myrtille ou de lait caillé et des houlettes taillées dans le noisetier, l'appelle : mon camarade!

Nous aussi.

Ce matin de givre, laissant ses betes brouter les courtes herbes d'automne qu'on dirait de verre, notre camarade est entré se chauffer au foyer de la cuisine oii pend le lard d'un porc nourri de petit-lait, de patates, d'épluchures de betteraves, et boire la « jatte de café » qu'Amélie, ma compagne jolie, lui prépare à la française, sans chicorée.

Il adore deviser d'antan au coin de la flamme.

Avant que je ne l'eusse interrogé sur une absence de quatre jours, le pâtre m'apprend avoir enseveli Tavant-veille un de ses frères.

— « Encore un du nom qui s'en est allé au grand jardin! » soupire-t-il.

Par déférence plutôt que par curiosité de ce nom sans doute obscur, je demande d'une voix blanche :

— « Votre nom, quel est-il, camarade?»

Et mon hôte, sur un ton de cérémonie :

— (( Jean-Hubert-Joseph. »

— « Mais celui de famille? »

— « Pour ça, je suis un Verlaine. »

Je tressaille.

— (( Si fait! Verlaine. Demandez. Je suis le vieux Verlaine. »

— « Verlaine! »

— « Vous ne me croyez mie? » cocorique l'homme vers mes prunelles éblouies.

— (( Certes oui, camarade! Mais ce nom 'a produit une impression singulière tombé

le vos lèvres. »

— « Ah ! »

— « Vous ne pouvez pas savoir. »

— « Vcuis ai-je fait de la peine? »

— « Loin de là! »

Tout à coup, tel un battant les parois de

bronze, une phrase de Paul Verlaine frappe mes tempes :

Au pays de mon père on voit des bois sans nombre, Là des loups font parfois luire leurs yeux dans l'ombre Et la myrtille est noire au pied du chêne vert.

Le poète d'A?noia' voulut apparemment parler de Paliseul, canton lointain, là-bas, d'accord! néanmoins des hypothèses m'envahissent. Poussé par un démon ami, je m'assieds en face du pâtre, genoux contre genoux, et brusquement :

— (( Camarade, vous plairait-il me conter votre famille du plus loin que vous pourrez? »

— « Volontiers. »

Nouant ses sourcils comme s'il eût croisé les ailes de sa mémoire, il sonda plus avant que le siècle, et il semblait avec les grumeaux d'un fromage de chèvre servi par Amélie donner la becquée aux hirondelles de souvenir à mesure évoquées.

— « Mon bisaïeul, le premier Verlaine dont je sais, arrive de Braz, une paroisse près de Saint-Hubert. Après avoir suivi les armées françaises en a chef de chariot », il se fixe à Arville et devient propriétaire de la ferme dite Cour Picard. Elu franc-fief et donc dispensé do la dîme par le grand abbé de Saint- Hubert, il devait parader à la messe en uni- Ibrme, sabre au clair, une fois le mois. Il y avait comme ça six francs-fiefs ou grands-fiefs^ je ne sais plus comme, qui tous les six se rangeaient dans le chœur face le bon Dieu. Pour ce qui est du lit, mon bisaïeul épouse une Henrion, qui lui donne une fille et deux fils, Michel et Henri. Michel épouse la plus belle femme des Ardennes et en a deux enfants, dontrim, François, est mon père. Henri, lui, a deux filles et un fils, Auguste, qui, par la suite, devint en France capitaine du génie. »

— « Capitaine du génie ! ))COupai-je, tendu.

— « S'il vous plaît ? »

— « Rien, continuez. »

— « Cet Henri étudie chez les moines. On veut en faire un moine, mais va te faire foutre ! le garçon est un jouisseur, un indépendant. Il en sait bientôt plus long que les maîtres, qui prient ses parents de le reprendre. Revenu à Arville, il mène une vie de polichinelle. Les vieilles filles se le rappellent. Ça est le boute-en-train. Il dirige les bals hebdomadaires, fait les cent dix-neuf coups, boit du pecket à tire-larigot et quand il a bu, voilà des sortes de crises de folie dont le lendemain il ne se souvient pas. Un beau jour, il s'installe notaire à Biétrix, mais il se ruine et reste avec deux ou trois vaches et un cheval pour labourer. De plus, sa femme était dépensière. Si bien qu'ils s'endettèrent et que finalement leur patrimoine est vendu. Alors Henri travaille comme journalier et finit avec une carrière de sable qu'il débite pour faire le ciment de la maçonnerie. »

— « Quasi, toutes distances gardées, le

portrait de Vautre! devançai-je instinctivement à part moi.

— « Pour quant à son lils Auguste...»

— <( Le capitaine du génie?»

— « Si. Pour quant à Auguste, il eut un ils unique. »

Un frisson me traverse. L'instant est solenlel pour moi. Anxieux, j'interroge :

— « Le nom de ce fils?»

— « Paul. »

Je sursautai, criant en plein visage du itre :

— « Paul! c'est cela! Paul! j'en avais le pressentiment ! Paul Verlaine ! un des plus glorieux poètes de France ! . . . »

- « S'il vous plaît? »

■ i< Bref... Un très grand homme! »

« Ouais, Paul n'était point si grand [ue ça! »

— « Si vous préférez, un écrivain célèbre. »

— « Espérez un peu!... Ça serait-y donc pas la chose que contait une fois not'secré-

taire communal qu'est un homme de papiers?... Il avait lu ce nom dans un journal de Paris: « Ilya, disait-y, en France, disait-y, un personnage distingué, disait-y, un premier orateur, disait-y, un monsieur dans les célèbres, disait-y, du nom de Verlaine, disait-y, €t serait-il point delà famille? disait-y». Que non fait! j'ai répondu. Nous sommes des petites gens, non des grands esprits, voyezvous. Le secrétaire n'en a plus reparlé. Voilà tout. »

— « Eh bien, à telles et telles indications, je crois pouvoir vous affirmer, mon cher camarade, que mon poète et votre Paul sont une seule et même personne.

— « Jésus-Maria ! »

— « Le poète est, à n'en pas douter, votre parent. »

— « Dame! mon grand-grand-père est le grand-grand-père de Paul. Michel, mon grand-père, et Henri, le grand-père de ce Paul, étaient deux frères. Auguste, père de ce

Paul, el François, mon père, étaient cousins germains, ce Paul et moi nous sommes donc « sous-cousins germains. »

f II y eut un moment d'extase comme h la découverte d'un trésor.

J'observe l'homme fruste aux yeux fleur de bruyère. Son air signifie : quel honneur tout de môme si quelqu'un était sorti du sang! Peut-être aussi de la méfiance envers moi. Par Bruxelles, pays delà zwanze, n'arrivé-je pas de Paris, pays de la blague? Et je discerne encore une faç;on de peur, — la peur latente du génie, que les simples appréhendent à l'instar du crime, sans comprendre... Toutefois, degré à degré, l'atmosphère se transpose, et tout avec elle. De par la magie du sang (car, en somme, n'a-t-il pas quelques droits à la résultante de sa race, mon hôte?) le pâtre m'apparait mon égal, que dis-je! mon supérieur. Ma trouvaille Ta, en quelque sorte, haussé sur un piédestal. On s'épie de puissance à puissance, lamienne étant la moindre.

Et Amélie et moi nous en venons progressivement, elle h apporter à notre hôte une serviette du service de luxe, moi à jeter du seuil un condescendant regard au troupeau oublié, troupeau que, Dieu merci, surveillait mon fils à la houlette flexible.

Je poursuis :

— « L'avez-vous vu? »

— « Qui ça? » fait le pâtre en sursaut.

— « Paul... monsieur Paul. »

— « Une fois, une seule, il y a trente ans, à Paliseul, chez la colonelle Granjean, not'parente en ce sens que le colonel avait marié sa « neveuse » à Auguste. J'arrive et je dis comme ça : « Je suis le fils à François ! » Alors la tante me présente h Auguste, le capitaine du génie, qui me présente son fils Paul : un étudiant dans les seize ans, sans barbe, vêtu en bourgeois, très maigre, et les mains blanches d'un garçon qu'est aux écoles. On se tombe dans les bras et on se donne une bonne baise. »

— « Oh, cette fois, le doute n'est plus possible!... La colonelle... le capitaine... l'âge de l'étudiant.. . Paliseuletle reste... On peut d'ailleurs contrôler dans ses Confessions: votre sous-cousin germain et l'illustre poète français ne font bien qu'un ! »

A cette affirmation décisive, une suée endiadème le pâtre et la pommette de ses joues s'allume en sorbe de grive. C'était trop visiblement, comme ça, tout d'un coup. Pour sans doute avaler une salutaire bouffée d'air, il se dirige vers la porte et crie machinalement : « Ici, la Rousse!... ici, la Gabolée!... ici, la Blanche!... » Les bêtes ont dû s'avancer, j'ouïs le jet de vapeur des naseaux. Et je présume que le pâtre les veut faire assister à l'événement afin qu'elles se puissent dire le soir sur la litière de genôt : « Eh! ehî... nous n'avons pas un maître ordinaire. »

Je suis allé chercher un volume de Verlaine, le Choix Je poésies de chez Charpen-

tier, que je mets entre les mains du pâtre, de nobles mains au dos desquelles les veines très en relief serpentent ainsi que des orvets. Lui ayant annoncé que c'est plein de merveilles, il ouvre le livre mêmement qu'une cassette à bijoux. Ne pouvant le lire sans besicles, il l'interroge de ses doigts, on dirait qu'il soulève des strophes comme des colliers et des chaînes d'or, il caresse certains titres ainsi qu'on caresserait des pierres précieuses, et je participe si bien au mystère que les lettres noires en arrivent à scintiller physiquement pour moi-môme.

Grave, il murmure :

— « Paul et moi nous sommes les deux ■chefs au même degré du nom de Verlaine, seulement lui est un grand monsieur de Paris, et moi un paysan, un petit rien-du-tout <ie la forêt des Ardennes. »

Puis, me rendant le livre :

— « Gré nom di Doum ! il doit être riche, hein, lui?... »

LA UOSK ET U:S KPINES DU CHEMIN 169

— « Ileu...couci...couçaî.... »balbutiai-je, en la répugnance de détruire aux yeux de rhomme simple, pour qui l'or est le critérium du mérite, le prestige du poète, — de Pauvre Lélian.

Vite, j'accroche une diversion :

— « Le revcrriez-vous volontiers ? »

— « Ah ! la kermesse de tous les diables^ s'il venait!... Mais qu'il vienne donc tout de suite!... On se mettra nos plus beaux habits pour lui faire honneur. Presque tout le monde est un peu de la famille ici, ça en serait des baises et puis des baises. Voyez- vous, la famille Verlaine s'est cassée en deux : une moitié s'en est allée là-bas qui ne connaît pas l'autre — entre parents, on est comme des morts — mais vous pouvez m'en croire, c'est ben d'ici, c'est ben d'Arville que partent les Verlaine. Ah! qu'il vienne donc, le Parisien!... Ce jour-là, tenez, mes vieilles jambes escaladeront le clocher d'Arville et je sonnerai moi-même le branle-bas. Avec ça qu'il

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serait bellement reçu à Fauberge Paquet- Verlaine : lapins, lièvres, chevreuil, cerf, sanglier, s'il vient au temps de la chasse, jambon fumé, tartes de farine de froment aux œufs et au lait, confitures de fraises et de framboises des bois, et du genièvre et de la bière du pays à pisser partout, enfin, tout ce que nous aurions, do ! Ah ! Jésus-Maria, qu'il vienne voir la maison paternelle — vous savez, la maison à vieille porte, à deux coups de carabine de la mienne — qu'il vienne voir la maison des deux grands-pères ! » Emu, le pâtre cherchait à rattraper sa salive et à retenir deux larmes.

— « Cher poète, pensais-je, viendras-tu jamais embrasser le bon pâtre d'Arville? Viendras-tu jamais boire le lait de son troupeau dans la maison familiale où mourut ton bisaïeul, celui-là qui servait sabre au clair la grand'messe de Saint-Hubert ? »

— « Ecrivez-lui, Monsieur, écrivez-lui. »

— « Jeferaimieux. A mon prochain voyage

à Paris, j'irai le voir et peut-être le déciderai-je à un voyage aux Ardennes. »

— « Auguste nous avait promis de venir. Il est mort, voilà des temps. Je voudrais que son fils Paul viendrait avant de mourir, car cette maison à vieille porte ça est le vrai berceau des Verlaine. »

— <( Le berceau des Verlaine... »

— « Mais qu'il se dépôcbe, Monsieur. Je suis le plus vieux des Verlaine, et Ton n'a pas la vie des chênes. A preuve qu'il a peu fallu l'autre jour que j'aille au grand jardin, savezvous î Oui, là, j'avais conduit une de mes vaches au taureau, n'est-ce pas, alors le taureau, n'est-ce pas, a failli m'éventrer d'un coup de corne, oui, do ! »

— « Le berceau des Verlaine », me répétais-je.

— « Ah! pauvre berceau, en a-t-il vu des drapeaux de toutes les nations ! On a été Français sous Napoléon, puis Prussien, puis Au-

I trichien, puis encore Français, puis Hollan-

dais, enfin Belge. Pas toujours heureux, ça non. Tenez, sous le roi Guillaume de Hollande, on devait payer pour tuer son veau ; et pour moudre un quartel de grains, c'està-dire deux mesures, de quoi faire six ou sept pains, fallait verser soixante centimes. Mais, en 1830, ça est la révolution à Bruxelles. Vous pensez si nous étions furieux contre les Hollandais ; ici on criait : « Vivent les Belges î à bas Guillaume ! » Et quatre gars montèrent planter le drapeau, le nôtre cette fois, au clocher du village. Soixante-six ans qu'on est Belge, mon brave monsieur! »

Et il me narre un tas de choses encore sur la famille du poète; ceci, entre autres, qui me fait lever l'oreille et m'éclaire sur le mysticisme de Paul :

— « Ily a eu sept prêtres dans la famille ; trois curés Henri on (un Henrion, grand-grandoncle de Paul, fat môme curé d'Arville),deux curés du côté de notre grand'grand'mère Gillet, puis un Nicolaï et un Hubert... »

Ainsi cette généalogie porte sept ecclésiastiques sur ses branches, et je rapproche ce détail du portrait d'Henri, Taïeul, dont la jeunesse est une constante hésitation entre la chapelle et la taverne, avec parfois un panache d'ingénue folie. Au demeurant, Tensemble de ses ascendants contient en germe presque toutes les composantes du merveilleux poète : esprit d'indépendance, culte de la patrie, religiosité naïve, amour des bois... Un grand homme n'est en somme que Vapothcose de sa race. Et je m'attriste à l'idée que Paul Verlaine ignore sa famille d'Arville comme celle-ci la part d'immortalité que lui vaut son parent.

Voici l'heure de Tétable.

Notre hôte se lève.

On boit une « grande goutte » de hasselt vieux-système à la santé de Vabsent, puis lesmains s'agrafent pour l'adieu.

Il sort, reçoit de la houlette de Gœcilian

son troupeau, jette un dernier à-revoir et regagne le plateau d'où il redescendra plus loin vers le village.

Je le vois qui s'engage dans le bois de bouleaux en pente, stimulant ses bêtes dont le mufle courtise les touffes çà et là, — et bientôt la double épaisseur des rameaux défeuillus du sentier se referme sur le pâtre et son troupeau comme la couverture d'un livre sur un poème bucolique.

Arville, premiers jours de novembre 1895.

Paul Verlaine, sa mort vêt de deuil la Beauté,

Il règne une angoisse éparse. Dirait-on pas quo les choses savent et que les pierres elleslïiômes recèlent un cœur ? La Nature a de manifestes entrailles de mère qui, par ses multiples vies, se désole quand trépasse l'un des siens ; alors, tout là-bas, au vent du désert, doit pleurer un lion, comme plus loin encore, aux confins du monde, la moindre petite plante doit saigner, tandis que dans l'insondable immensité glisse une étoile qui jamais plus ne sourira.

Je chausse mes bottes, saisis mon bâton, et me voici dans la direction du village.

Derrière les nuages le soleil dissimule ses ors de joie. Recroquevillée, la forêt geint

176 LES REPOSOfRS DE LA PROCESSION

SOUS ses rares feuilles mortes. Une neige dure, comme candie, sur laquelle un moment vire, grise, Fombre circulaire d'un oiseau de proie, crisse sous mes pas. Trois heures tombent du clocher encore lointain, le son grave se transpose en noir et ce devient un glas ténébreux.

Par le sentier des couleuvres j'aboutis au plateau où les soudains éclats de verre de la bise m'égratignent la figure.

Du faîte, le village d'Arville, d'une puérilité de jouet de Noël, prend, au creux de la vallée, la majesté d'un Bethléem.

Mon ami, le pâtre, que ces temps-ci l'hiver empêche de sortir, jongle avec sa mémoire derrière sa vitre close.

La bise faisant rage, il m'invite de l'inte'rieur :

— (( Entrez prendre une poignée de feu. ))

Sa femme étale une ronce sur la braise et

nous avons aussitôt des colorations de forgerons à la besogne.

— « M'apporteriez-vous des nouvelles de mon sous-germain? »

— « Ilrlas, mon pauvre camarade ! »

— « Ho las ? »

— « Paul est mort ces jours derniers. » Je lui tends le Figaro où sanglote un article de Maurice Barrés. Il s'en empare sans le lire. L'écrasante nouvelle lui suffit. Toutes les belles phrases de Paris ne feraient point que son parent soit encore.

— (( Dieu ait son âme ! »

Nous restons là sans parole, tisonnant du regard les fantasmagories de Pâtre.

Et je me sens tout contrit, et je m'accuse presque d'avoir, en attisant une parenté sous les cendres depuis des temps, infligé comme un deuil supplémentaire à ces pauvres gens.

Une ambiante hostilité m'envoûte de sa frêle chape d'épines et les larges prunelles de la femme, sourde, mais que notre mimique

a renseignée, pèsent sur moi — innocemment.

Peu à peu, Dieu merci, se désagrège le bloc de silence, on finit par comprendre que (( ça n'est pas de ma faute », et puis ma qualité de poète ne me vaut-elle pas ici un titre de fraternité? Je devine, à l'attitude des deux vieillards, que je deviens de la famille insensiblement, on fait enfin trois parts du gâteau de deuil, — et la paix se symbolise par le bol de lait que m'apporte la ménagère.

Alors chez le pâtre c'est un flux de souvenirs qui déferlent sur ma sensibilité à menues vagues pressées...

La nuit menace.

Je m'arrache aux gentillesses de mes amis.

De la crèche où ruminent la Rousse, la Blanche et la Gabolée s'élève un meuglement triste qui me poursuit jusques au plateau.

A travers bois je songe ainsi :

LA ROSE ET LES Él'LNES DU CHEML\ 179

— (( Pour justement apprécier l'intime de Verlaine il faut, à mon sens, le lire ici, parmi sa race. Le meilleur de son œuvre réside là oii il est brebis et encore là où il est gibie?' de forêt. Brebis, c'est-à-dire ingénu ; gibier de forêt, c'est-à-dire sauvage. Or, comme Verlaine se manifeste alternativement (voire môme à la fois souvent) ingénu et sauvage, son œuvre n a pas, à conclure, de meilleur, tout y apparaissant d'égale bonté. Le divin poète conserve dans la Ville l'essence du bercail originel — ô la précieuse brebis égarée! — comme d'autre part la Ville lui devint une sorte de forêt tragique où son àme allait se divulguer faon, biche, cerf, olievreuil, renard, loup, sanglier tour à tour, selon ses états. Toutefois la brebis domine en Verlaine, et les fauves ne sont, à vrai dire, que les avatars carnavalesques d'icelle. Ah ! quels délicieux intermèdes, ces Fêtes Galantes, à cause desquelles la brebis ardennaise faristocratise au parc de Watteau, un ruban

rose au col ! D'aucuns s'étonnent à tort de la conversion finale de Verlaine, si logique cependant ! car, sinon le coupable, quidonc est susceptible davantage de vertu? L'homme qui jamais ne pécha n'est qu'un rond-de-cuir du Paradis. Le repentir est artiste par excellence. L'assassin marchant à l'échafaud doit, durant les pas comptés de cette marche, recevoir une vision magnifique, totale, absolue de la Sagesse, — et certes, s'il était loisible aux condamnés de matérialiser cette vision sur leur suprême page de vie, gagnerions-nous à chaque coup de guillotine un chef-d'œuvre de plus. Le monde triompherait h une morale émise par des repentis. Et que, littérairement, Verlaine est une gloire neuve! Hugo viola la poésie férocement en dompteur, Verlaine la dépucela gracieusement en aimeur. Hugo instaura le spectacle extérieur, Verlaine celui intérieur. Hugo écrasa l'individualité sous des pelions et des ossas de choses, Verlaine fit des éléments un piédestal

h l'individu et donne la parole à Tâme. Hugo fut un dieu, Verlaine un héros. Que si nous admirons le premier pour sa prodigieuse magie, nous chérissons le second pour son humaine vérité. Verlaine prêche que l'œuvre ait la limpidité de l'eau de roche, la suhstanlialité du lait, la saveur du fruit, les nuances musicales de la brise; mais on lui doit pardessus tout l'apport du rythme intérieur. Et il est celui qui sut écrire le mot Vie. »

Devant ma porte je croise le garde champêtre d'Ar ville.

H apporte un papier pour mon propriétaire^ actuellement en voyage.

11 me dit :

— « Soyez assez bon de lui faire assavoir que ça est pour le recensement des bêtes et que ça est le garde champêtre Verlaine qui vous a remis la feuille. »

Et l'homme à la plaque officielle s'enfonce dans les taillis.

182 LES REPOSOmS DE LA PROCESSION

— « Verlaine lui aussi!... Verlaine encore!... Verlaine!... »

Rentré au logis, je trouve mes babies en pleurs.

Ils ont dans leur petite tête, m'apprend la maman, que c'est leur camarade qui est mort.

— « C'est vrai, dis, papa doré, demande l'aîné, c'est vrai, dis, que, le vieux pâtre, des méchants messieurs l'ont mis dans le grand trou? »

— « Non, mignon ! Pas lui, mais son cousin de Paris. »

— « Un pâtre aussi ? »

Mon sourire de répondre :

— (( Un pâtre aussi. »

— « Alors il avait un troupeau aussi, le cousin? »

— « Certes... un troupeau à sa manière, un troupeau de poètes, lequel hier a suivi le maître au cimetière, bêlant de chagrin, à tra-

vers des rues de maisons blanches qui ne sont peut-ôtre que de gigantesques rangées de dents méchantes, car à Paris, vois-tu, il y a très peu de brebis et beaucoup de loups. »

— « C'est donc ça qui gn'y a pus de loups dans la forêt, papa? »

— « Ils sont tous à Paris, mon fils, en représentations. »

Arville, 12 janvier 1896.

ROSGANVEL

A Divine.

Image d'un sou, couleur de biniou, village, minime village où les cloches ont l'air <le dodiner av cou d'une immense chèvre de pierre, Roscanvel baigne ses pieds nus dans vtine mer menue dont la chair bleue se voit sous le frileux aller des voiles.

0 mon destin naïf «\ l'ombre des figuiers,

^les ormes et des ifs où se tricote avec les

-becs un grêle bruit d'école, ô mon destin naïf

[isà côlé de ma fille mignonne et de mes fils

mignons, emmi les chants de coq et le fenouil

|«iet la menthe sauvage, et non loin des mou-

tons paissant au bout d une corde en breloque et des vaches fanant le ciel avec la fourche de leurs cornes !

On vit ici tel que dans un missel, avec au visage une gifle de sel quand le vent tourne les subtiles pages du village, on vit ici tel que dans un missel, à l'abri des ogres et des médiocres de la Ville, entre la barbe de cuivre du blanc meunier de Ménézarvel et la barbe de givre du bleu batelier Manivel.

A l'aurore, voici, par delà l'Ile Longue aux carrières de pierre, jaillir en bûcher les ors, les nacres, les roses, l'hyacinthe et Témeraude des sacres et des songes, cependant qu'argentin tinte l'angelus au puéril clocher qui semble encore un bigorneau volumineux comme im rocher.

Lors ce sont les pêcheurs — mousses, patrons et matelots — qui s'en vont sur l'eau, s'en vont au nord, à l'est, au midi, versPlougastel aux fraises candies, vers Quélern ou vers Brest, fantastique casier à homards de

LA IlOSE ET LES ÉPINES DU CHEMIN 187

fer, crabes de fonte et langoustes d'acier, s'en vont faire la croix aiin de vivre en tirant, pour accoucher l'onde toujours féconde, en tirant vers la chaloupe aux courbes de berceau le filet lourd, comme on tire un délivre.

Partis, le foc devant, assis au gouvernail aux allures de soc, ils reviendront au havre un peu moins pauvres, ces gas de basane, et le pain noir deviendra blanc ce soir dans la cabane aux lits pareils à des armoires.

Car leurs paniers sont combles : maquereaux, sardines, congres, vieilles diverses, prôtres, piloneaux, escolettes vertes, blancs tacots rayés de rouge, aiguillettes au bec de scie, spineks aux dents farouches, raies, chiens de mer à peau de verre, et tant d'autres poissons si frais qu'ils sont nerveux encore de frissons dans le varech.

Souvent, dans l'anse çà et là, se balancent les barques d'alentour qui lancent la drague aux coquilles Saint-Jacques, dont le type évoque la pieuse époque de la besace et de

la calebasse, tandis que sur la grève, à marée basse, les vieux qui rêvent passent et repassent rhavanau parmi les goémons et captent des chevrettes semblables en petit aux monstres de l'Apocalypse où les démons chevauchent.

Et c'est des temps d'avril et c'est des temps d'hiver! des vent-debout et vent-arrière ! et des suroits et des noroits ! et des grains noirs aux longs cheveux de pluie ! et des grains blancs à la crinière d'ouragan ! et des rafales ! et des cyclones ! et tous les souffles de la Rose ! et c'est des mers de lait et des mers de tapis ! et c'est des mers de fleurs vives à la folie et des mers de miroir «ur quoi pour mieux se voir se penchent les jolies ! et c'est des mers d'avare où s'accaparent des trésors! et c'est des mers de tigre à toison de brebis où l'on sent que des griffes descendent agripper les morts!

Le soir venu, voilà, réintégrant leurs nids lointains là-bas dans les écueils de Camaret,

LA HOSK Kl I.K^ l'.l'l.XiiS DU GHKillN 189

les cormorans en deuil partis dès le matin, les uns dans Tair en vol triangulaire, les autres en escouade à fleur de vague, et ce vol bas évoque de très longues oreilles de chiens de chasse dont le corps usé par l'océan ne serait plus qu'un reste de carcasse.

Ici l'on rit, l'on pleure, ici Ton vit, l'on meurt à la manière des légendes, gens de terre et gens de mer, et c'est toujours semaine puisque sans cesse on peine, et c'est toujours dimanche puisque des ivrognes — ô les tragiques trognes de Bretagne aux tout petits yeux de pervenche ! — vont et viennent sans cesse à travers la campagne et la lande el la ronce aux calvaires que ronge l'ulcère du Temps.

Or c'est ici, Divine, ici que tu naquis, au l^asard du voyage, en une étable ancienne de

Lanvernazal en Roscanvel, ici que tu naquis, ô ma fille, ô ma vie, que tu naquis vers la mamelle de ta mère, entre les bouches et les yeux de tes frères ravis.

Roscanvel, 28 septembre 1898.

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