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RARES XX

E. — Le blocus de la Grèce.

La conduite que la Grande-Bretagne a tenue vis-à-vis de la Grèce en 1850 est si foncièrement injuste, et semble si extravagante, même de la part d'un gouvernement inexorable envers les faibles, qu'il faut chercher ailleurs que dans les réclamations formulées à ce sujet, la cause profonde du blocus des côtes helléniques. Le chef du Foreign-office, lord Palmerston, mit à cejte occasion dans ses procédés une mauvaise foi qui prouvait jusqu'à l'évidence son mauvais vouloir.

Vers la fin de l’année 1849, la Russie avait exigé de la Turquie l’extradition des proscrits polonais qui avaient trouvé un refuge sur son territoire, et cela si brutalement que l'Angleterre avait pu craindre un empiétement de la Russie sur les droits de l’Empire ottoman. Le gouvernement de St-James était aussitôt intervenu en faveur de la Porte et lord Palmerston n’attendit qu’une occasion de prouver son mécontentement, il résolut de s’altaquer à la Grèce, qui s'était faite la cliente de la Russie (1). Pour cela, ilexploita certaines questions pendantes depuis plusieurs années entre Îles

- deux gouvernements. Il y avait d’abord une prétendue

(1) Lord Palmerston a lui-même confessé plus tard que les réclamations de l’Angleterre n'étaient qu’un prétexte et que le roi Othon ne gou-

vernait pas assez à l'anglaise. 2:

insulte faite à l'équipage d’une chaloupe d’un navire anglais, le Fantom, par des fonctionnaires grecs. Un individu recherché par la police avait trouvé refuge à bord d’un bâtiment de commerce anglais mouillé à Patras. Or, un soir, un canot anglais débarquait deux hommes dans un endroit écarté: saisir le canot fut l'affaire d’un moment; mais on se rendit compte qu'il appartenait,non au bâtiment soupçonné, mais à un navire de guerre le Fantom, et aux questions que l’on posa au midshipman, celui-ci répondit qu’il venait de ramener à terre le fils du consul d'Angleterre. Mais comme les autorités grecques émettaient des doutes sur la parole de l’officier, le commandant du Fantom pria le ministre d’Angleterre de demander des excuses pour ce manque de confiance. Une enquête fut ordonnée qui n’aboutit à rien. La seconde réclamation présentait un caractère de gravité peut-être plus accentué :

D’après une ancienne coutume orientale, la veille de Pâques, la population brûle un mannequin qui doit représenter un juif. Or en 1847, la police d'Athènes, pour interdire toute manifestation, enleva le mannequin. La population du quartier, privée de son divertissement, s’ameuta, s'en prit à la maison d’un juif du voisinage et détruisit le mobilier.

Or cette maison se trouvait appartenir à un juif portugais, Don Pacifico, consul général de Portugal en Grèce (Le blocus de la Grèce par l'Angleterre est connu par ce fait sous le nom d'affaire Pacifico). Pacifico

prélendit que les gendarmes grecs s'étaient mêlés à la population et réclama vengeance de cette insulte, non à la légation espagnole, mais à la légation britannique, sous Le prétexte qu'il était natif de Gibraltar : il prétendit avoir perdu dans le pillage les titres d’une créance de 748.000 drachmes contre le gouvernement portugais et il évaluait ses pertes en argent et en mobilier à 138.000 drachmes dont il demandait le remboursement, indépendamment d’une indemnité de 500 livres sterling.

Le Gouvernement hellénique dénia la compétence de l'Angleterre, prétendant que les tribunaux civils grecs seuls pouvaient avoir connaissance de l'affaire, d’ailleurs que le gouvernement n’était pas responsable des faits qu’il avait essayé d'empêcher.

Cette prétention avait motivé une longue correspondance entre la légation britannique et le gouvernement grec qui se poursuivait encore, lorsque Palmerston prit l'affaire en main.

| Au mois de janvier 1850, l'amiral Parker qui croisait dans les Dardanelles, reçut l’ordre de se diriger, sans rien dire à personne de sa mission, vers la rade de Salamine :il avait avec lui 13 bâtiments, armés de 700 canons (1)!

Dès que le roi et la reine de Grèce eurent connaissance de l’arrivée de l’escadre, ils s’en réjouirent comme

(1) Discours de M. Piscatory, ex-ministre de France à Athènes, devant l’Assemblée législative.

d'une fête et donnèrent l’ordre de préparer un bal en l'honneur des officiers de Sa Gracieuse Majesté.

Deux bâtiments entrèrent au Pirée. La première démarche de l'amiral fut la demande d'être présenté au roi ; puis, au sortir du palais, il se rendit en compagnie du ministre d'Angleterre, M. Wyse, au ministère des affaires étrangères, fit valoir ses réclamations, et sans autre forme de procès, présenta son ultimatum.

«Je vous donne vingt-quatre heures avant d’avoir recours aux mesures coercitives, fit l'amiral . »

Le ministre hellène demeura confondu d'un pareil langage ; il protesta, allégua la faiblesse de la Grèce. Le roi de Grèce s’écria avec raison : « Je doute qu'il y a cinquante ans, on se fût ainsi conduit avec une puissance barbaresque ! »

L'ultimatum avait été remis le 16 ; le 17, le ministre des affaires étrangères fit appel à l'arbitrage de la France et de la Russie, comme co-signataires du traité qui avait fondé la Grèce ; le même jour, M. Thouvenel et M. Persiani demandèrent à leur collègue, M. Wyse, de suspendre l'application des mesures coercitives ; il n’en fut rien : l’escadre anglaise déclara le blocus des ports grecs, seulement pour les navires de querre et bâtiments de commerce grecs.

On aurait tort de savoir gré à l'Angleterre de cette apparente modération, qui tranchait avec la conduite suivie par elle en d’autres cas. En effet, il lui suffisait d'interdire l'accès des ports grecs aux navires hellé-

niques. En s'attaquant aux navires d'autres puissances, elle eût risqué de susciter des réclamations internationales. L’embargo fut mis sur tous les navires de commerce grecs, mesure qui amena les protestations de la légation de France, car plus de 1.000 navires furent ainsi saisis. Le cabinet de Paris fit demander des explications à Londres et il obtint la promesse que ses bons offices seraient agréés ; Le 12 février, lord Palmerston ‘les accepta officiellement.

Le gouvernement français avait été assuré de l'appui de la Russie qui souffrait dans ses intérêts matériels, mais la France eut toute l'initiative de l'affaire. Le comte de Nesselrode, dans une dépêche célèbre, signala les dangers auxquels était exposé chaque État européen, si la flotte anglaise devait aller de rivage en rivage pour arracher de l'argent (1).

En Angleterre même, une grande partie de l'opinion désapprouvait de pareils procédés ; le Times se félicitait hautement de la médiation de la France ; le Standard comparait le gouvernement monté par Palmerston aux bandits de grande route.

La France envoya à Athènes, pour négocier l’arrangement, un plénipotentiaire spécial, le baron Gros: il avait été convenu que si le baron Gros échouait dans sa mission par la faute du gouvernement grec, le ministre

“anglais à Athènes était libre de prendre telles mesures

(1) Dépêche du comte de Nesselrode au baron de Brunow, 7-19 février 1850.

coercitives qu'il jugerait à propos, sans en référer au Foreign-office ; si au contraire les négociations se trouvaient entravées par la faute d’une ententeentre M. Wyse et M. Gros, le différend serait porté devant les cabinets de Londres et de Paris préalablement à toute démonstration navale. Or les instructions données à M. Wyse, le ministre d'Angleterre à Athènes, n'étant pas conformes avec les engagements pris à Londres, il fut impossible de s'entendre.

Un projet d’arrangement fut élaboré au Foreign-office : l'Angleterre consentait à soumettre à un arbitrage la question Pacifico ; par contre, elle revendiquait la cession de l’île Sapienza et de l’île Servi, deux rochers qui, fortifiés, pouvaient devenir un moyen d'action contre le territoire de la Grèce.

Ce projet fut repoussé par le baron Gros, comme injuste pour la Grèce.

Aussitôt M. Wyse, contrairement à l'arrangement de Londres, reprit de nouvelles mesures de rigueur: à l'entrée du Pirée, une chaîne était tendue la nuit dans toute sa largeur ; on privait les barques de leurs voiles et de leurs agrès.

Le cabinet de Paris, las de ce double jeu, rappela son ambassadeur de Londres, laissant lord Palmerston, qui ne se souciait pas d'entrer en conflit avec la France, dans le plus cruel embarras ; Le chef du Foreign-officechercha d'abord à voiler le caractère comminatoire du départ de l'ambassadeur français : enfin, sentant des

défections se produire jusque dans son parti, il dut céder aux conditions acceptées par le baron Gros, el signer à Athènes un traité qui portait les dispositions suivantes (6-18 juillet) :

Le gouvernement hellénique exprimait ses regrets que le monarque de Patros eùt mis en doute les affirmations du commandant du Fantom.

Une commission était nommée à Lisbonne pour s’occuper des réclamations de Pacifico : la commission siégea et réduisit à 150 livres sterling les 21,000 qu'il demandait.

La question des îles Sapienza et Servi était exclue de la convention.

Les autres conditions furent réglées à l’amiable.

Au cours de celte affaire, la conduite de lord Palmerston avait provoqué dans toute l’Europe un véritable mouvement d’indignation.

En Angleterre même, lord Stanley avait stigmatisé en ces termes la conduite du ministère : « Voilà à quoi se réduit la politique de nos ministres dans cette triste affaire : de l'argent! de l'argent! encore de l'argent! Un sujet ionien a été maltraité : portez-le sur la carte à payer ! Dans ce cas, le tarif est tout fait, c’est 20 livres sterling par tête. Milords, il est du devoir de la législature anglaise de dire que les sentiments généreux de ce grand peuple sont en opposition avec les mesures adoptées par le gouvernement du pays. »

Lord Palmerston eut gain de cause à la Chambre des

. communes; mais s’il réussit à sauvegarder son existence politique, il se perdit dans l'opinion de toutes les honnêtes gens du monde et justifia le reproche adressé par Bentham à l'Angleterre, d’abuser de la supériorité de la force au détriment de la justice, plus que toute autre nation, + |. 1

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F. — Le blocus de Gaëûte.

Jusqu'à présent, nous avons vu tous les blocus que nous avons étudiés, motivés par un ensemble de réclamations qui en formaient la cause ou tout au moins le prétexte.

Il n’en est pas ainsi pour le blocus que la flotte du roi de Sardaigne établit devant Gaëte avec la complicité d’une partie de la propre flotte du roi de Naples. On ne trouve ‘plus ici l'opposition frappante entre les forces respectives des deux puissances bloquantes et bloquées ; on ne peut pas dire que le Piémont s’attribuait un rôle de police en intervenant dans les affaires du royaume des Deux-Siciles. Non ; il y avait, de la part du gouvernement piémontais,une idée de conquête, d'expansion territoriale ; de la part des peuples italiens, un désir d'indépendance et un sentiment d'unité, qui,habilement exploité par M. de Cavour, devait procurer à la maison de Savoie sa grandeur future. Bien qu'il n’y eût pas guerre entre les deux gouvernements, puisque les relations diplomatiques ne furent pas rompues, il n'y eut pas non plus de représailles, au sens usuel du mot. Ce fut plutôt une intervention dans une guerre civile de nature particulière. En effet ce n’était pas au roi des

Deux-Siciles seul que le roi de Piémont cherchait querelle ; il avait détruit successivement toutes les petites

principautés qui morcelaient l'Italie, à la faveur du vent de révolution qui soufflait dans toute la péninsule. Les manœuvres du roi Victor-Emmanuel, {out en servant ses ambitions dynastiques, venaient en aide à cette révolution et lui empruntaient la noblesse de son but. Cependant, comme nous nous trouvons en présence d'un blocus pacifique, il nous a paru nécessaire de nous en occuper.

Le royaume de Naples avait alors pour souverain un jeune homme irrésolu, François IL, subjugué par une camarilla fanatique. L'absolutisme que lui imposait son entourage élait un mauvais moyen pour consolider un trône ébranlé par tant de révolutions. Le 5 avril 1860, quelques mouvements insurrectionnels lui ouvrirent les yeux et il se décida à accorder à son peuple une constitution libérale; mais la réforme arrivait trop tard: le grand agitateur Garibaldi avait pu débarquer en Sicile et l’île tout entière était gagnée à sa cause.

Alors François IT, sentant le terrain se dérober sous lui et des défections se produire jusque dans sa propre famille, demanda les bons offices de l'Empereur Napoléon IT. Mais ce souverain tenait trop à ménager les susceptibilités d’autres puissants voisins pour accorder une aide bien efficace ; d'autre part, les catholiques de France le poussaient à soutenir la Papauté, dont la cause était identique à celle du roi de Naples; aussi envoya-t-il une flotte croiser sur les côtes d'Italie ; cette croisière n’empêcha nullement Garibaldi et ses parti-

sans de gagner la Calabre et de s’avancer jusqu'aux portes de Naples. François Il ne l'avait pas attendu ; le 6 septembre, il était remonté vers Gaële pour chercher un abri derrière ses fortifications.

Cependant Victor-Emmanuel qui craignait qu’un mouvement si bien commencé à son profit ne tournât à celui du condottiere célèbre, joignit ses troupes aux siennes afin de prendre lui-mème sa part de gloire: le roi de Piémont n’avait plus rien à craindre de l'Empereur des Français ; le 11 décembre 1860, Napoléon avait déclaré au roi François IT que les règles d’une stricte neu- {ralité ne lui permettaient pas d'intervenir dans la querelle des deux monarquesitaliens,et qu’en conséquence, la flotte française considérant sa présence dans les eaux italiennes comme incompatible avec cette neutralité, avaitreçu l’ordre de quitter le mouillage de Gaëte. Napoléon craignait moins en réalité de violer les règles de la neutralité que de mécontenter l'Angleterre ouvertement favorable à Victor-Emmanuel. Mais Gaëte résistait encore, car tous les chefs de légation encourageaient le roi dans sa résistance. Pour en avoir raison, Garibaldi déclara le blocus de son port et s’occupa à rassembler les bâtiments nécessaires pour le rendre effectif. Jusqu'ici ce n’était pas encore un blocus pacifique, puisqu'il n‘y avait pas, au moins officiellement, deux États en présence.

François Il tenta vainement d'émouvoir l’Europe et envoya à ce sujet de nombreuses notes aux cabinets de

Paris et de Londres : « Les puissances ne peuvent reconnaître un blocus décrété par un pouvoir illégitime : Garibaldi n’est pas un gouvernement ; Naples révolutionnée n’est pas une nation (1). » Malheureusement pour lui, derrière Garibaldi allaient apparaître cette nation et ce gouvernement.En effet, Victor-Emmanuel voulutentrer ouvertement en scène et le blocus de Gaëte fut officiellement notifié au nom du gouvernement piémontais : blocus pacifique, puisque les relations entre Turin et Gaëte n’élaient pas interrompues ; les agents diplomatiques des deux États demeuraient à leurs postes respectifs ; M. de Cavour assurait quotidiennement M. Casella, le ministre de François IF, de sa vive amitié, ce qui n’empêchait pas l'amiral sarde Persano de déclarer le blocus de Gaëte et de son territoire de- “puis la tour Saint-Augustin jusqu’au môle « pour protéger le siège de Gaëte effectué du côté de la terre en privant les assiégés de secours (2) ». Toute tentative d'approvisionnement du côté de la mer devenait impossible ; le pauvre roi envoyait notes sur notes aux grandes puissances, sans obtenir un appui, « que ne réclameraient pas en vain, disait-il, la Porte ottomane, le vice-roi d'Égypte ou les régences d'Afrique, contre une inqualifiable agression » (3).

(4) Protestation du ministre Casella, 16 octobre 1860.

(2) Notification du blocus de Gaëte, Arch. dipl., 1, p. 344.

(3) Note-circulaire du roi François II à ses représentants, Arch. dipl., DD 02

Le 15 février 1861, Gaëte capitula. Le blocus qui n’avait d'autre but que de hâter cette solution fut levé, et François IT, totalement dépouillé de ses États, dutse relirer à Rome, où Pie IX tint à honneur de lui offrir

une princière hospitalité.

G. — Le blocus de Formose.

Afin de comprendre l’ensemble des événements qui nécessitèrent des représailles contre la Chine, il est nécessaire de remonter un peu loin, à la date du 11 mai 1884, quand fut signée la convention de Tien-Tsin. Le traité clôturait une série de dissentiments nés entre la France et la Chine à propos du Tonkin ; il avait un caractère provisoire, en attendant un traité définitif à intervenir dans le délai de 3 mois.

La France s'engageait à respecter les frontières de la Chine ; elle renonçait à demander une indemnité, moyennant l'admission dulibre trafic des marchandises entre l’Annam et la France. Deux points du traité devaient être exécutés immédiatement : 1° la nomination de plénipotentiaires pour la convention ultérieure à conclure ;

2e L'évacuation du Tonkin par les Chinois.

Le vice-roi du Petchili, le célèbre Li-Hung Tchang, qui servait d’intermédiaire entre Paris et Pékin, avait fixé au 6 juin l'évacuation des postes de Lang-Son, Cao- Bang, etc.

On pouvait donc croire l’ère des difficultés définitivement close. Sur la foi du traité, les troupes françaises se dirigeaient vers les centres que nous avons indiqués, lorsqu'une dépêche, lancée d'Hanoï, vint annoncer à la

DE L’EMBARGO ET DU BLOCUS PACIFIQUE 143 France qu'une catastrophe venait de se produire, qui rouvrait la porte aux complications les plus terribles.

Voici ce que le général Millot télégraphiait au viceamiral Peyron, ministre de la marine: « Nos troupes se rendant à Lang-Son ont été attaquées par 4.000 réguliers chinois, au mépris du traité de Tien-Tsin du: 11 mai. Nous avons eu 7 tués et 42 blessés. »

L'embuseade de Lang-Son élait un véritable attentat contre le droit des gens.

Notre ministre à Pékin, M. de Semellé, réclama amèrement auprès des membres du Tsong-li-Yamen : or ceux-ci prétendirent que les Français avaient pris l’offensive, et que les Chinois avaient le droit de ne pas abandonner leurs garnisons, tant qu’un {raité définitif n'aurait pas confirmé la convention du 11 mai.

La diplomatie chinoise est, de toutes les diplomaties, la plus dissimulée ; un homme qui avait vécu dans le commerce des mandarins disait que, pour découvrir la vérité, il fallait commencer par croire le contraire de leurs paroles, et ensuite chercher par le raisonnement si

“ce contraire lui-même était véridique : il était donc difficile de savoir si le Tsong-li-Yamen était convaincu ou non de ce qu'il affirmait. Pour l’amener à céder, l'amiral Courbet, à la tête de notre escadre d’Extrême- Orient, fit une démonstration devant les ports chinois, ets’établit, en attendant des instructions, en vue de l’arsenal de Fou-Tcheou, le plus grand dépôt de munitions et d'armements de Chine.

M. Patenotre, chargé par le ministère de fixer un chiffre d’indemnité en compensation des pertes subies, s'arrêta à la somme de 250 millions. À Paris, on eut peur; le ministre Ferry, qui venait d'entrer en fonctions, réduisit le chiffre de l'indemnité à 80 millions, payables en 10 ans. Or le cabinet de Pékin prit pour une marque de faiblesse ce qui n’était qu'une preuve de modération; après une série de négocialions où s’usait notre patience, il finit par proposer l'offre dérisoire de 3 millions (500.000 taëls) ; la raison de cette outrecuidance est qu’il escomptait l'intervention des puissances dans le conflit qui semblait se préparer ; l'Angleterre et les États-Unis ont de trop gros intérêts en Chine pour rester indifférents devant la perspective d'en voir bloquer les ports et anéantir son commerce. 3

La Chine pressa l'Angleterre et les États-Unis de lui prêter leurs bons offices. Le gouvernement français passa outre; le 1° août 1884, l'amiral Lespès, qui n’avait reçu aucune réponse satisfaisant les demandes de la France, procéda au premier acte de représailles, c'est-à-dire qu'il bombarda le port de Ke-Loung, au N.-E. de l’île de Formose. C'était malheureusement là un résultat négatif: pour tirer quelque avantage de ce fait d'armes, il eût fallu débarquer des troupes et s'emparer des mines de charbon qui se trouvaient à proximité du port, de manière à s'assurer pour l’avenir un centre de ravitaillement. Mais l'amiral n'avait pas à sa disposition de troupes de débarquement.

Ces démonstrations étaient destinées à rester platoniques, si elles n’élaient appuyées par d’autres ; le ministère déposa devant les Chambres un projet de crédit de 38 millions, afin de procéder à certains actes de représailles, si la Chine rejelait notre demande d'indemnité.

Un grand combat s’engagea au Palais Bourbon ; l’opposition profita de la circonstance pour critiquer l’attitude du cabinet ; des questions nationales furent livrées à la haine des partis. Enfin le ministère remporta un beau succès, puisqu'il réussit à grouper sur son ordre du jour 334 voix ; il avait désormais les mains libres.

Le 16 août, M. Ferry faisait remettre par M. de Semellé l’ultimatum suivant : /e gouvernement de la République, invité par le vote des deux Chambres à prendre les mesures propres à faire respecter le traité de Tien-Tsin, le vicomte de Semellé a l'honneur de faire savoir à L. L. E.E. les membres du Tsong-li-Yamen que le chiffre de l'indemnité a été réduit à la somme de 80 millions payables en 10 ans ; mais si, dans un délai de 48 heures, à

‘dater de la présente notification, 1 n'a pas été fait droit à cette demande, M. de Semellé a l'ordre de quitter Pékin, et l'amiral Courbet prendra immédiatement toutes les dispositions qui paraîtront utiles au gouvernement français pour assurer les réparations auxquelles 1l a droit.

Le délai expira Le 21 août : la légation de France à Pékin amena son pavillon ; le ministre de Chine à

Paris demanda ses passeports. Les choses se compli- L. — 10

146 DEUXIÈME PARTIÉ. — CHAPITRE lf

quaient décidément. La Chine avait toujours confiance dans une intervention des puissances et dans l’insuccès relatif de l'opération de Kelung: Le bombardement de Fou-Tcheou même ne devait pas ébranler sa confiance.

Le 22 août, sans pour cela rappeler nos consuls, ni M. Patenotre qui séjournait à Shanghaï, l'amiral Courbet, le plus grand de nos amiraux, reçut l’ordre d'agir. Il était embossé, avec 9 bâtiments, au fond de l'estuaire de la rivière Min, à peu de distance de la flotte chinoise, en arrière des forts de Fou-Tcheou. M. de Bézaure, notre consul à Fou-Tcheou, amena son pavillon et s’embarqua sur le vaisseau amiral ; le 23,le 24 etle 25,Courbet redescendit la rivière, coula la flotte chinoise et, à mesure qu'ils se présentaient à portée de ses canons, détruisit tous les forts dont les batteries, placées en prévision d’une attaque de la haute mer, ne pouvaient lui répondre, infligeant au trésor chinois une perte équivalente au paiement de l'indemnité demandée.

Ces nouvelles représailles soulevèrent une foule de réclamations. À l'étranger, l'événement suscita une vive colère ; la presse anglaise en particulier jugea à propos de fulminer, et, suivant sa méthode, travestit odieusement les moindres faits de l'amiral français.

À Pékin, l'effet fut tout autre qu’on ne l'avait espéré au quai d'Orsay ; le Tsong-li-Yamen déclara toute négo-. ciation inutile, la guerre inévitable, et fit un nouvel appel aux puissances ; c'était le mot d'ordre qui lui était venu d'Europe : le ministre chinois, le marquis de

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Tseng, cet adepte de Confucius parti à Folkestone pour passer en famille les fêtes de Noël, (élégraphiait sans cesse à son gouvernement : « Résistez, la France craint la guerre ; la France ne veut pas la guerre ». En vérité, le rusé diplomate avait ce spectacle devant les veux : à la Chambre française, l'opposition tentait d'augmenter les difficultés où se débattait M. Jules Ferry. M. Barodet, qui ne saisissait pas Les délicatesses de la situation, avait écrit une lettre au président de la République, dénonçant le président du conseil comme coupable de violer la constitution, en faisant la guerre sans le dire.

A Fou-Tcheou, c'était le reproche inverse, celui de ne pas faire la guerre, qu’on adressait à M. Ferry. M. Patenotre et l'amiral Courbet eussent voulu frapper un grand coup, propre à amener brièvement la soumission de la Chine; mais pour cela il fallait déclarer la guerre ; et les deux hommes comptaient sans l’assentiment nécessaire des Chambres. De plus, sur la marche même des opérations, le ministère n’était pas d'accord avec l’amiral. Courbet, justement fier de son succès de Fou-Tcheou, voulait diriger son action au Nord, bloquer le Petchili, quitte à entraver le commerce des autres nations. M. Ferry, lui, ne voulait pas d’une action trop hasardeuse et bornait son ambition à la prise d’un-gage dans le Sud. L’amiral voulait faire trop grand. On lui refusa le blanc-seing qu'ilsollicitait ; il suivit les ordres qu'on lui donna el se mit en mesure de faire le

blocus de Formose et de chercher à s'emparer de cette ile, qui devait être le gage de l'exécution du traité de Tien-Tsin. Ralliant son escadre qu'il avait laissée en rade de Fou-Tcheou, ilse dirigea vers le N. de Formose et tenta d'opérer un débarquement : il fut repoussé avec pertes, mais l'annonce de cet échec à Paris coïncida heureusement avec la nouvelle de succès remportés au Tonkin, suffisants pour dédommager notre amourpropre national.

Quel effet ces événements en partie double avaientils eu sur le cabinet de Pékin ? Les négociations avaient élé reprises sur de nouvelles bases dont les prétentions plus modérées que les précédentes, ont formé ce qu'on a appelé depuis le Programme du 11 octobre :

1° Les troupes chinoises devaient évacuer le Tonkin, moyennant quoi la flotte française cesserait ses opérations.

2° Kelung serait occupé à titre provisoire et sans cession de souveraineté territoriale, jusqu'à complète exécution du traité de Tien-Tsin.

3° La France renoncerait à toute indemnité, mais en revanche aurait la perception des douanes et l’usufruit des mines à Kelung et à Tamsui pendant un certain nombre d'années à déterminer par voie de médiation.

Or la Chine, à ces propositions très acceptables, ré-. pondit par des exigences telles que lord Granville, qui avait été prié d'en remettre le texte au gouvernement français, refusa, alléguant qu’elles étaient propositions

de vainqueur à vaincu. L'hésitation n’était plus permise : le 23 octobre 1884, l'amiral Courbet, d'ordre de son gouvernement, déclara le blocus de tous les ports et rades de Formose, compris entre le cap Sud et la baie Soo-Au, et accordait un délai .de trois jours aux navires des États amis pour achever leur chargement el quitter les lieux bloqués.

Jusqu’alors,rien que de précis, mais l'amiral ajoutait : «il sera procédé contre tout bâtiment qui tenterait de violer ledit blocus conformément aux lois internationales et aux traités en vigueur (1) ». Or ni les lois internationales ni les traités n’ont jamais parlé du blocus pacifique. Depuis un certain nombre d'années, un certain usage s'était établi ; encore variait-il avec chaque État ; une doctrine était née, calquée sur les faits. Quelques publicistes avaient traité la question, mais leur œuvre n'avait d’autre valeur que l'opinion qu’on avait de l’auteur de l’ouvrage. Quant aux lois, aux traités, il n’y en avait pas. Les journaux anglais ne se firent pas faute de Le dire : comment seraient traités les navires anglais pris en flagrant délit de violation de blocus (2)?

(1) Notification du blocus pacifique par Courbet, Journal offic., 23 octobre.

(2) What, for instance, would be the consequence if an english captain should violate the blockade of Formosa ? He is to be treated, says the french admiral, according to international law ; but the ouly thing certain about the situation is, theat international law supplies no rules applicables to the situation. Law Times, 1° nov. 1884.

M. Ferry restait convaincu que les Chinois seraient très sensibles à la perte de Formose ; cette grande île formait une immense ressource que les mandarins de : tous grades n'avaient faute d'exploiter ; il était parvenu à faire partager sa confiance à la Chambre et à la fin de l’année 1884, par 342 voix contre 170, ilavait obtenu un nouveau crédit de 16 millions.

L'amiral Courbet ne partageait pas l’optimisme de M. Ferry.

À la suite du bombardement de Fou-Tcheou et pendant que ses équipages prenaient dans la rade un repos bien mérité, il avait poussé une reconnaissance sur Kelung et était revenu avec la conviction que le gage convoité nous donnerait des déboires. L'escadre, en effet, avait fort à souffrir d’un vent violent et d’une pluie continuelle. Les moussons qui soufflent sur ces côtes, en hiver, épuisaient les navires ; le blocus restait sans effet, car il nous avait été impossible d'empêcher le trafic par jonques. A terre, c'était encore pis : les troupes qui ne tombaient pas dans des embuscades, étaient décimées par la peste ou le choléra.

Courbet envoyait ces détails au gouvernement, espérant qu'on lui accorderait enfin la liberté d'agir, d'arrêter les transports de troupes et de munitions faits sous pavillon neutre pour le compte du gouvernement chinois, sans penser aux complications évidentes qui seraient ressorties de l’état de guerre. Il préconisait une action vers Le Nord? Mais le Pall Mall Gazette assurait

DE L'EMBARGO ET DU BLOCUS PACIFIQUE Al

que l'Angleterre resterait neutre « lant que les ports ouverts ne seraient pas mis en état de blocus ».

Il revendiquait le droit de visiter les neutres ? Mais la (razette de Cologne affirmait que le gouvernement britannique serait amené à intervenir d’une façon grave, si les navires de ses nationaux étaient capturés par l’escadre française.

Jules Ferry entrevoyait toutes ces conséquences lorsqu'il se décidait à la politique des représailles : l'homme d'État avait le devoir de se préoccuper de ce que l’homme de guerre ne voyait pas. Dans un de ses discours à la Chambre qui lui valut, malgré une opposition haineuse, un très grand succès, il avait résumé les avantages de ce procédé:

1° laisser la porte ouverte aux négociations ; — 2° laisser subsister l’état conventionnel antérieur; — 3° ne pas compliquer notre conflit avec la Chine de différends avec les puissances neutres : « Nous sommes à Formose, avait-il dit, non en conquérants mais en créanciers, résolus à nous payer nous-mêmes de nos propres mains si on conteste plus longtemps notre droit, et à saisir sous une forme quelconque la réparalion qui nous est due.»

En fait ce blocus, qui suscitait tant de controverses, fut suspendu vers la fin de l’année, bien qu’il commençât à produire son effet, car, dès le mois de novembre, tous les objets d'importation avaient doublé de valeur à Tamsui; l'amiral Courbet s'était vu contraint de déta-

cher quelques-uns de ses croiseurs pour convoyer les transports qui arrivaient par le Sud.Mais, dès le 7 juillet, le blocus fut rétabli.

Les choses en étaient là, lorsque l'attitude de l’Angleterre fit dégénérer en guerre ouverte les représailles pratiquées par la France : en effet Le 23 février, le gouvernement brilannique avait fait une déclaration de neutralité, ce qui était implicitement reconnaître I état de guerre. M. Ashmead Barthett avait déjà questionné lord Granville pour savoir quel parti il comptait prendre devant le procédé de pirate employé par la France : l'honorable membre de la Chambre des communes n'avait-il plus la mémoire du blocus de la Nouvelle- Grenade, ni du blocus de la Grèce ?

Le 23 janvier, lord Granville, se basant sur ce fait que tout bâtiment neutre qui chercherait à rompre le blocus devait être capturé, et considérant le blocus comme un acte de belligérant, mit en vigueur le foreign enlistment act, c'est-à-dire nous interdisait tout ravitaillement, aussi bien en vivres qu’en charbon, de Singapour jusqu'au nord de la Chine dans les ports de Sa Gracieuse Majesté.

La situation se dessinait ; M. Ferry, n'ayant plus aucune réserve à garder, prescrivit à l'amiral Courbet d'exercer le droit de visite, afin de s'assurer s’il n’y avait pas de contrebande de guerre ; le 26 février, il donna l'ordre de considérer le riz comme faisant partie de cette catégorie. ;

Dès qu'il fut fait notification diplomatique de la détermination prise par la France, la plupart des gouvernements étrangers se bornèrent à prévenir leurs nationaux. Mais le cabinet de Londres protesta vivement : il répondit à M. Waddington, notre ambassadeur, que le gouvernement de la Reine ne pouvait admettre que le fait de traiter les provisions en général comme contrebande de guerre, soit compatible avec les droits des neutres. Le 13 mars, M. Ferry retorquait habilement la note anglaise avec des arguments tels que les pro- Lestations de lord Granville restèrent platoniques. En fait, aucun navire ne fut saisi.

Nous en avons fini avec les représailles ; la guerre se continua jusqu à la retraite des Français sur Lang- Son, le 25 mars 1885 ; M. Granet put déverser contre le ministère toute son éloquence : on compara Lang- Son à Sedan, Ferry à Emile Ollivier, etle /ong ministère succomba sous Le coup du désastre de Lang-Son.

Le 15 avril, M. de Freycinet donna l’ordre de lever le blocus de Formose, et, chose étrange, ce fut à l’occasion d’une des premières prises, une canonnière de la douane chinoise, que fut envoyé en France avec mission d'en demander la restitution, M. Campbell, Ié personnage qui, avec des instructions plus étendues, devait ensuite négocier les détails du futur traité de paix.

H. — Le blocus des côtes du Siam,

Le grand fleuve de l’Indo-Chine, le Mekong, que la France tend à regarder comme la frontière naturelle de son protectorat, fait, pour le plus grand bien de notre influence, un large coude qui lui permet d’embrasser tout l'arrière-pays du Tonkin, avant de revenir vers l'Est découper l’'Annam en une tranche mince. Il v a là un pays, le Laos, qui d’abord disputé entre le Siam et l'Annam, le fut ensuite entre le Siam et la France, lorsque cette puissance devint la suzeraine du gouvernement de Hué. Les Siamois, nos voisins, profitèrent de notre faiblesse à leur égard pour passer le fleuve et s’avancer sur la rive gauche jusqu'à 80 kilomètres de Hué, menaçant de couper les communications entre Le Cambodge et le Tonkin, et glaçant d’épouvante les populations annamites.

Ces événements avaient été portés à la Chambre des députés, qui, le 4 février 1893, donna au gouvernement le mandat d'agir. Aussi le 14 mars, notre représentant auprès de la cour de Bangkok fit savoir au prince Dewavongse que les soldats du Siam devaient avoir à évacuer la rive gauche du fleuve, et, pour appuyer cette demande, une canonnière vint mouiller devant Bangkok.

Le ministre des affaires étrangères du Siam parlait d'un nouvel arrangement vague à déterminer ; sans

attendre encore la confection compliquée d’un nouveau modus viwvendi, des colonnes françaises et indigènes furent chargées de procéder au refoulement des Siamois sur la rive droite. |

[ n’y avait pas là ouverture d’hostilités, mais simple expulsion de voisins peu respectueux de nos frontières (1). D'ailleurs l'opération se fit sans coup férir : en deux mois, toute la rive gauche était à nous.

Cependant la Cour de Bangkok manifestait un tel mauvais vouloir qu'en prévision de complications ultérieures toujours à craindre, le Gouvernement français Jugea à propos, au milieu du mois de juin, de s'emparer des îles Samit, Rong et Rang-Sam-Lem, propres à fournir un excellent mouillage. Malheureusement, les événements justifièrent cette méfiance : les mandarins siamois revinrent attaquer certains de nos postes; celui de Khone dut soutenir une lutte en règle, et dans le combat un officier, le capitaine Thoreux, fut fait prisonnier. Les rapports tournaient à l’aigre entre Paris et Bangkok, et cependant le ministère de M. Dupuy, pour montrer ses intentions conciliantes, envoyait encore au commencement de juillet M. Le Myre de Vilers pour tenter de résoudre à l’amiable les questions pendantes. Or, pendant son voyage, deux événements graves se passèrent :

1° L'inspecteur Grosgurin avait été chargé de recon-

(1) Revue générale de droit international public, 1894, p. 250.

duire à la frontière du Mekong un mandarin siamois coupable de malversations; celui-ci, profitantdece qu’un accès de fièvre tenait M. Grosgurin alité, Le tua à coups de revolver, pendant que des gens à lui massacraient l’escorte de l'inspecteur.

2° Le 13 juillet, deux navires français, l’/nconstant et la Comèle, eux-mêmes accompagnés d’un navire de commerce, remontaient le Meinam, sur la foi du traité de 1856 qui permettait à nos bâtiments de remonter jusqu'à Packnam. Sous le prétexte que des instructions nouvelles — d’ailleurs inconnues — n’autorisaient plus qu'un navire par nalion à dépasser Packnam, une grêle de boulets atteignirent les trois bâtiments; le navire de commerce dut s’échouer sur la rive, où il fut mis au pillage par les habitants.

Quant aux canonnières, elles répondirent au feu des forts, passèrent entre les torpilles et allèrent au milieu de la nuit jeter l'ancre devant le palais du roi.

De tels faits nécessitaient une action prompte et énergique.

Le 20 juillet, M. Pavie, notre représentant à Bangkok, remettait au prince Dewavongse l’ultimatum suivant :

Le gouvernement de la République exige :

1° La reconnaissance formelle par le roi de Siam des droits de l'empire d’Annam et du royaume du Cambodge sur la rive gauche du Mekong. | :

20 L'évacuation dans le délai d'un mois des postes siamois établis sur la rive gauche du Mekong.

3° Le châtiment des individus coupables de l’assassinat de M. Grosgurin et le paiement d’une indemnité déterminée.

4 Le dépôt d’une somme de 3 millions de piastres en garantie des réparalions pécuniaires ou, à défaut, le revenu des provinces de Battambang et de Siem-Raep.

Le Siam avait 48 heures pour faire connaître sa réponse ; le blocus de ses côtes devait être immédiatement déclaré en cas de refus des conditions de l’ultimatum.

Le 22 juillet, deux heures avant l'expiration du délai, le gouvernement siamois fit connaître sa réponse : il prétendit ne pouvoir reconnaître nos droits que depuis le 18° parallèle ; au nord et jusqu’à la Birmanie et la Chine, la rive gauche aurait été cédée au Siam par l’Angleterre sous condition expresse de ne la rétrocéder à personne.

Mais l'Angleterre, au nord du 20°, ne pouvait céder que les droits de la Birmanie, et en 188%, le souverain de ce pays avait accepté le Mekong comme frontière occidentale du Tonkin français (1).

On pourrait s'étonner de la résistance du Siam, si l’on ne savait pas que ce pays senlait derrière lui la puissance que nous retrouvons toujours prête à nous barrer la route, sur quelque point du globe que nous dirigions nos vues : nous avons nommé l’Angleterre.

Au début du conflit franco-siamois, l'ambassadeur

(1) Revue de dr. publ. et de la sc. polit., 1894, 213.

d'Angleterre à Paris, lord Dufferin, était venu spontanément au quai d'Orsay déclarer que « dans le conflit de frontières actuel, la France ne trouverait en aucune façon l'Angleterre devant elle ». Mais le langage tenu par lord Rosebery aux Communes avait été tout autre, et il venait même d'envoyer trois bâtiments à Bangkok «pour assurer la protection des citoyens anglais ».

M. Develle fit savoir au Foreign-office la surprise que causait cette détermination, et signala les espérances que la cour de Bangkok pourrait en concevoir : trois bâtiments de guerre français furent envoyés dans le Meinam. D'ailleurs, conformément aux termes de l’ultimatum, le blocus avait été déclaré depuis la pointe de Chulaï jusqu’à la pointe Lem-Kra-Bang. Il était maintenu par un cuirassé, un croiseur, 2 avisos et à canonnières. Les navires des nations amies avaient un délai de 3 jours pour sortir du port et achever leur chargement ; le blocus devait être obligatoire pour tous les navires, quel que fût leur pavillon. Les correspondances postales d'Europe étaient autorisées à mouiller à Ko-Si-Chang. Le consul de Hollande avait pendant la durée des mesures coercitives la charge de nos intérêts (1). À l'annonce de ces représailles, la presse anglaise Jugea à propos de fulminer : « La France ruinait le commerce de la Grande-Bretagne ; la péninsule de Malacca allait manquer de riz ; les lignes de navigation

(1) Revue de dr. intern. public, p. 257,

entre Hong-Kong, Singapour et le Meinam allaient être ruinées, etc.

Le Daily Telegraph se montra particulièrement haïneux : « La France pousse de plus en plus l'Angleterre vers la Triple-Alliance par son mépris pour les intérêts des puissances amies, par son mépris des faibles, par ses dispositions à verser le sang, et tout cela dans un but électoral » (1).

Ce cri de lèse-humanité fait sourire dans un journal

d'Albion. Dans les clubs, on fulminait contre la France: « L’Angleterre commet une lâcheté, disait M. Curzon, si elle ne vient pas en aide au Siam, sous prétexte qu'elle a trop d’affaires sur les bras. » - - Bref, il faut presque féliciter le cabinet anglais pour avoir su résister,el comprendre que la France ne faisait qu'user de son droit, et que la cour de Bangkok avait tort d'attendre quelque protection de la Grande-Bretagne. |

Abandonné à lui-même, le Siam cessa toute sa résistance ; Le 20 juillet, la cour de Bangkok fit savoir qu'elle acceptait les conditions de l’ultimatum, et M. Le Myre de Vilers, qui était arrivé dans l'intervalle, ordonna la levée immédiate du blocus, la France se contentant pour ce retard de défendre l'entretien de forces militaires à Battambang, à Siem-Raep et dans un rayon de 25 kilomètres sur la rive droite du Mekong. Cette date

(1) Daily Telegraph, 26 juillet 1893,

160 DEUXIÈME PARTIE. — CHAPITRE it

du 29 juillet marque la fin des mesures coercitives ; quelques jours d'énergie avaient abouti là où plusieurs mois de patience auraient échoué. M. Le Myre de Vilers remonta jusqu'à Bangkok et des conférences furent immédiatement ouvertes, qui aboulirent au traité définitif du 3 octobre 1893. En somme, rien n’était plus légitime que ces représailles : un État voisin avait violé un traité antérieur ; nous lui en imposions l'observation et nous prenions pour l'avenir nos garanties, afin qu'une telle violation de la foi promise ne se produise plus.

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