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REPRÉSAILLES COLLECTIVES

$ 4. — Affaires de Belgique (1).

La Révolution française de 1830 fut envisagée dans toute l'Europe comme un mouvement d'extension révolutionnaire. Les gouvernements et les peuples virent dans la chute du trône de Charles X comme un réveil de l'esprit de 1792 et se mirent à craindre ou à espérer. Le mouvement gagna, s’élargit comme une tache d'huile. Tous les peuples que la Sainte-Alliance avait asservis tentèrent à la faveur de ce coup de vent de secouer leur joug, tandis que la France, leur initiatrice, s'arrêtait en chemin, se redonnait un roi qui, pour rassurer les autres rois ses frères, devait se montrer peu enclin aux aventures.

La Révolution avait trouvé en Belgique le terrain tout préparé. Le royaume des Pays-Bas, cette création hétérogène qui, dans la pensée des hommes de 1815, devait servir de barrière aux ambitions françaises, était en proie à des tiraillements intérieurs ; les prêtres catho-

(1) Quoique les événements de Belgique ne fussent pas les premiers en date, nous avons préféré les étudier d'abord afin de ne pas avoir à

séparer les affaires d'Orient. Man dE

162 DEUXIÈME PARTIE. — CHAPITRE Ii

liques, las d'être subordonnés aux pasteurs protestants, la noblesse belge, écartée de toutes les hautes charges avaient pris la tête du mouvement insurrectionnel ; on promena le drapeau tricolore dans les rues de Bruxelles ; on chanta la Marseillaise.

Après un sanglant combat sous les murs de la capitale flamande, le roi des Pays-Bas, ne se sentant plus de force à tenir tête à la révolution, invoqua la protection des puissances qui lui avaient donné cette couronne dont il ne pouvait plus lui-même s'assurer la possession; c'était faire appel au principe même de Ja Sainte-Alliance ; les puissances entendirent cet appel, mais, contrairement aux prévisions du roi de Hollande, l'intervention qu'il avait sollicitée se tourna contre lui. En effet, parmi les grandes puissances dont il avait sollicité le secours, les unes ne pouvaient pas le secourir, les autres ne le voulaient pas.

L’Autriche se souciait peu de distraire son attention vers la Meuse, alors que toute l’Ialie, secouée d’un long frisson, cherchait l'instant propice pour rejeter le joug abhorré.

La Russie était bien éloignée pour prêter au roi Guillaume une aide effective.

La France avait applaudi de grand cœur à cette révolution, qui était un peu sa fille, car si l’idée nationale en Belgique était l'indépendance, bon nombre de Bruxellois appelaient de leurs vœux la domination française.

D'ailleurs tout changement qui pouvait en Europe anéantir l'œuvre de 1815 trouvait à Paris un écho favorable.

L'honneur et l'intérêt de la France étaient engagés à ne pas permettre à la Belgique de retomber sous Le joug ; elle le fit bien voir. La Prusse qui avait seule alors une armée disponible, brülait du désir de l’employer en faveur du roi de Hollande, beau-frère du roi de Prusse, et se mettait en mesure d'envoyer un corps d'armée à la frontière belge.

Dès que cette nouvelle parvint à Paris, le comte Molé, qui dirigeait notre politique extérieure, fit prier le ministre de Prusse de venir causer avec lui:

« Vous voulez intervenir dans les affaires de Belgique?

— Oui, répondit le diplomate.

— Mais c'est la guerre. :

— Comment la guerre? Votre armée française est désorganisée, vous ne sauriez réunir quatre régiments.

— N'en croyez rien ; tenez pour certain que les soldats prussiens ne mettront pas le pied en Hollande sans rencontrer l’armée française entrant par la Belgique.La guerre est au bout de mes paroles (1).

L'ambassadeur prussien se récria, mais se tint pour averti ; l’armée prussienne en fut pour son déplacement et dut regagner ses casernes.

Le comte Molé avait fait preuve de fermeté, mais il

(1) D'Haussonville, Affaires de Belgique.

n'avait tenu ce langage que parce qu'il avait escompté l'appui tacite de l'Angleterre ; en effet l'Angleterre voulait plaire à la France. La révolution de Juillet avait eu toutes ses sympathies, parce qu’elle y trouvait son bénéfice ; elle tendit les bras à la France, qui ne manqua pas de s’v précipiter.

Louis-Philippe avait envoyé à Londres pour l'y représenter le prince de Talleyrand ; le célèbre diplomate s'était rallié avec la même désinvolture au gouvernement de Juillet qu'aux autres gouvernements successifs; lui aussi voulait l'alliance anglaise, comme Mirabeau l'avait voulue autrefois, par intérêt commercial. I s'empressa de rassurer le cabinet de St-James en déclarant que Louis Philippe renonçait à rien accepter ni pour lui ni pour ses fils, et, forts de cette renonciation, les deux cabinets occidentaux se mirent d'accord sur le principe de non-intervention. Ah! l’aimable chose que ce solennel principe ! Le message du président Monroë qui, depuis 1823, était considéré comme le code de la non-intervention, avait ce double et précieux résultat de permettre d'intervenir soi-même en empêchant les autres d’en faire autant.

Dans les affaires de Belgique, les deux cabinets de Londres et de Paris n'avaient revendiqué la doctrine de la non-intervention que pour les besoins de la cause, puisqu'elle n’empêcha pas les deux cours de se rallier à l'idée d’une conférence qui déciderait de l'avenir de la Belgique ; depuis que le roi Guillaume avait été chassé

de la partie méridionale de ses États, il demandait à cor et à cri là constitution de cette conférence ; il lui semblait impossible que l'Europe, appelée à se prononcer ouvertement sur la situation, se déjugeât au point de renverser ce qu’elle avait fait en 1815 ; il estimait d'ailleurs qu'en tous cas, la masse des trois cours orientales, favorables au maintien du statu quo, pèserait de tout son poids sur les décisions de la France et de la Grande-Bretagne ; l’accession de ces deux puissances à la proposition du roi Guillaume décida les autres Étals. La conférence put se réunir au Foreign-office sous la présidence de lord Aberdeen: le prince Esterhazv représentait l'Autriche, M. de Bülow la Prusse, M. de Matuszewic la Russie et le prince de Talleyrand la France.

Dès la première séance, l'accord cessa de régner.

En effet, dans cette première réunion, le 4 novembre 1830, lord Aberdeen avait déclaré que le seul but du gouvernement britannique était de rechercher les mesures propres à assurer la paix de l'Europe compromise par la révolution de Bruxelles : il n’élait pas question de secourir le roi Guillaume qui eût bien préféré voir les puissances se désintéresser de l'affaire plutôt que de la résoudre peut-être contre lui, en tous cas sans lui, puisque son plénipotentiaire n'avait point été appelé à participer aux délibérations de la conférence : le roi des Pays-Bas essaya néanmoins de canaliser ses travaux : il soutint qu'il avait provoqué l'intervention des

puissances conformément au protocole d’Aix-la-Chapelle, non pour leur conférer le droit d'arbitrage diplomalique que contenait la déclaration de lord Aberdeen, mais en qualité de signataires des traités de Paris et de Vienne, pour revendiquer leur commune garantie et les appeler à son aide contre ses sujets révoltés ; en conséquence, que la conférence n’avait pas le droit d'aborder des questions différentes de celles pour l'étude desquelles son assistance avait été requise. Or, dès son premier protocole, la conférence s’attribua le droit de résoudre, dans le sens qu’elle jugeait convenable, Les questions politiques qu'elle avait à traiter : c'était s’arroger le droit d'intervenir en faveur de l’une ou l’autre partie, suivant que les plénipotentiaires le jugeraient nécessaire au rétablissement de la paix. Tout de suite, la conférence décida une cessation d’hostilités et cette décision, notifiée au gouvernement provisoire de Bruxelles dans la même forme qu'à la cour néerlandaise, reconnaissait implicitement aux Belges le caractère de belligérant ; celte première marque de bienveillance décida le gouvernement belge à adhérer au protocole du 4 novembre ; à son tour le gouvernement belge reconnaissait à ce nouveau congrès de Vienne une compétence qu’il ne serait plus possible ensuite de décliner (1).

A cette date, le gouvernementbelge ne se sentait pas

(1) Nothomb, Essai sur la Révolution belge, 1, chap. IV.

encore bien fort; il existait, de fait, depuis le 24 septembre, sous le nom de commission administrative : mais il n'avait eu un peu de solidité que le jour où le prince d'Orange, qui avait établi à Anvers une sorte de contre-gouvernement, abandonna cette ville au général Chassé.

Le roi Guillaume consentit à approuver la suspension d'armes ; néanmoins il persista à maintenir le blocus de l’Escaut, qu’il ne voulait pas considérer comme un acte d'hostilité proprement dit, mais comme le résultat des anciens droïts que la Hollande tenait, même en temps de paix, de traités antérieurs à la constitution du royaume des Pays-Bas. Puisque l'Europe abolissait l’œuvre de 1815, il était naturel de revenir au s{atu guo ante; mais regardant la liberté de navigation comme un prineipe intangible, elle enjoignait au roi Guillaume de débloquer l'Escaut; le roi des Pays-Bas tarda à accorder satisfaction : il s'était repris à espérer devant l'hostilité des trois cours du Nord contre les Belges. Dans ces conditions, à la fin de l’année, le concert européen était bien près de se disloquer. Une fois de plus, les Pays-Bas étaient la pierre d'achoppement de la paix en Europe (1). :

Les deux courants qui tendaient à s'établir dans la conférence menaçaient de mettre à néant {ous projets de remaniement de territoires quand éclata l’insurrec-

(1) Guizot, Mémoires pour servir à l'histoire de mon temps, t. IT, p. 92.

tion polonaise ; du coup, les trois gouvernements ennemis de la cause de l'indépendance avaient les bras liés : l'Angleterre et la France pouvaient espérer faire la loi dans la conférence.

Le protocole de la séance du 20 décembre 1830 reconnaissait formellement que le juste équilibre et le maintien de la paix générale qui avait guidé les grandes puissances en 1815 n'avaient pas été réalisés et que cet amalgame parfait n'existait pas.

Alors le cabinet de La Haye dut s’incliner : il rouvrit l'Escaut le 20 janvier 1831, sans exiger de péage ni exercer de visite.

D'ailleurs, par une juste réciprocité, les plénipotentiaires ordonnaient au gouvernement provisoire de la Belgique de cesser tout acte d’hostilité contre Maëstricht.

Le même jour, la conférence stipulait que la Belgique serait un État neutre et le 27 janvier, que le Luxembourg continuerait à appartenir au roi des Pays-Bas. De plus, le deuxième protocole de la séance du 27 janvier rappelait que les grandes puissances n’avaient eu en vue que la paix générale ; pour y arriver, il fallait assigner à la Belgique une place inoffensive dans Le système européen (1).

(1) « Occupées à maintenir la paix générale, persuadées que leur accord est la seule garantie et agissant avec un parfait désintéressement dans les affaires de la Belgique, les cinq puissances n’ont eu en vue que de lui assigner, dans le système européen, une place inoffensive, qué

Ces deux protocoles avaient élé rédigés moins en faveur de la Belgique que contre la France, parce que depuis quelque temps les autres cours trouvaient l'opinion belge trop favorable aux prétentions françaises, puisqu'on parlait ouvertement du due de Nemours pour le trône de Belgique. L'événement ne détrompa pas ces prévisions : le fils de Louis-Philippe fut proclamé roi par le congrès, mais à une voix seulement de majorité. Louis-Philippe fut déconcerté d’une élection si disputée; malgré ses protestations de désintéressement, il lui eût été si agréable de se laisser forcer la main ! Aussi dans la crainte d'ameuter l'Europe contre lui, qui se sentail encore si peu solide sur son propre trône, le 17 février 1831, il dut refuser solennellement pour son fils.

Cela ne désarma pas encore les autres puissances ; pour ne pas laisser à la France seule le mérite du désintéressement, on rappela qu'en 181%, les puissances avaient été également désintéressées ; que sichaque nation a ses devoirs particuliers, l’Europe a son droït qui découle de l’ordre social; les puissances n’ont que la

de lui offrir une existence qui garantit à la fois son propre bonheur et la sécurité due aux autres États. Elles n'hésitent pas à-se reconnaitre le droit de poser ces principes et sans préjuger d’autres questions, sans rien décider sur celle de souveraineté de la Belgique, il leur appartient de déclarer qu’à leurs yeux, le souverain de ce pays doit nécessairement répondre aux principes d'existence du pays lui-même, satisfaire par sa position personnelle à la sûreté des États voisins, accepter à cet effet les arrangements consignés au présent protocole et se trouver à même d’en assurer aux Belges la propre jouissance. » — Deuxième protocole de la . séance du 27 janvier 1831, Conférence de Londres.

disposition des provinces belges, non leur souveraineté, dans le seul but de les faire concourir à l'établissement d'un juste équilibre en Europe et au maintien de la paix générale ; les protocoles ayant été rédigés dans ce sens, il importait que le gouvernement provisoire de Bruxelles donnât son adhésion : en cas de refus, on saurait bien l'y contraindre. Le gouvernement provisoire tint bon, refusa : on lui fit des conditions meilleures.

Quelle était la raison de ce revirement ?

Lord Palmerston venait d'arriver au pouvoir avec les sentiments les plus favorables aux Belges ; il avait dirigé le choix du congrès vers un candidat qu'il avait tenu en réserve jusqu'alors, le prince Léopold de Saxe- Cobourg et il avait promis de s’employer à reviser dans un sens plus favorable à la Belgique la question du Luxembourg.

Le prince-candidat ne voulut accepter la couronne de Belgique que lorsque les puissances auraient réglé les conditions d'existence du nouveau pays. La conférence pressa ses travaux et aboutit au pacte connu sous le nom de « traité des 18 articles » (26 juin).

Le prince Léopold se rallia au traité et remercia la conférence d’avoir entrepris cette noble tâche de fonder l'indépendance d’une nation.

Dès que le cabinet de La Haye eut notification des «18 articles », il revendiqua le protocole du 27 janvier 1831, plus favorable à sa cause, et le roi Guillaume déclara que si le prince Léopold prenait possession du

fr

trône, il-ne pourrait le considérer que comme placé dans une atlitude hostile et comme son ennemi. La conférence était dans l'alternative, ou d'abandonner la question belge sans l'avoir résolue, ou de la résoudre définitivement par un arbitrage forcé : or c'était porter atteinte à l'indépendance absolue des deux peuples ; mais c'était rendre hommage à la souveraineté européenne et prévenir le renouvellement d’hostilités capables d'amener un bouleversement universel. On trouvait d'un côté la souveraineté d’un État né du consentement de l'Europe, de l’autre la volonté collective de l’Europe à qui cet État avait fait appel. Mais par cet appel même, l'État hollandais avait abdiqué sa souveraineté en faveur du concert européen.

Le roi Guillaume avait un puissant motif de résister à la conférence ; sous main, les (rois cours orientales l’engageaient à la résistance. Aussi, le 1% août, il dénonce l'armistice et ses troupes envahissent la Belgique.

Le roi Léopold attaque aussitôt Montaigu, mais l’armée de la Meuse est défaite à Louvain, ouvrant au prince d'Orange la route de Bruxelles. La Belgique était perdue ; elle adressa un appel à la France.

Casimir Périer était un homme aux résolutions promptes ; il envoya immédiatement 50,000 hommes occuper Bruxelles (12 août): cette première entrée des troupes françaises en Belgique fut un acte spontané du ministre de Louis-Philippe qui, sans avoir pu prendre

ane DEUXIÈME PARTIE. — CHAPITRE lil

l'avis de la conférence de Londres, plaça ainsi l’Europe devant le fait accompli; la résolution fut prise en conseil des ministres et portée à la connaissance du maréral Gérard avant que fàt connu l’assentiment de l’Angleterre, arrivé plus tard dans la nuit.

Le gouvernement britannique avait de son côté donné l'ordre de rassembler une flotte pour concourir au rétablissement de l'armistice. La médiation prenait le caractère d'une médiation armée.

Ce déploiement de forces fut inutile ; les Hollandais n’essayèrent même pas de lutter : ils se retirèrent devant nos troupes, mais gardèrent Anvers.

Ces mesures furent approuvées par la conférence comme étant d'urgence, mais les puissances du Nord et Palmerston ne dissimulèrent pas leur mécontentement de cette initialive hardie et victorieuse de la France ; pour se venger, on fit à la Belgique des conditions moins belles ; l'insurrection polonaise était vaincue ; les trois cours reprenaient leur liberté d'action.

Le 15 octobre fut signé le traité de paix dit « des 24 articles », morcelant le Luxembourg entre les deux pays. Le gouvernement français céda bientôt, en échange de certaines concessions de l'Angleterre relatives aux États du Saint-Siège, et la Belgique, abandonnée à elle-même, dut ratifier le traité; en retour‘ de son adhésion, elle avait obtenu que les 5 puissances garantissent l’exécution dudit traité.

Mais le roi Guillaume restait inflexible, espérant tou-

Jours pouvoir rentrer à Bruxelles à la faveur d'un conflit possible entre les grandes puissances, L'Empereur Nicolas résolut de faire une démarche solennelle pour vaincre les répugnances du vieux roi et chargea le comte Alexis Orloff de se rendre à La Haye. Cette mission extraordinaire retint tout en suspens pendant le début de l'année 1832 : mais l’envoyé revint à St-Pétersbourg sans avoir rien obtenu. Le cabinet russe fit alors une déclaration de ses intentions : « Après avoir épuisé tou- Les les voies de conciliation, il ne s’associera pas à l’emploi des moyens coercitifs qui auraient pour but de contraindre le roi des Pays-Bas par la force des armes à souscrire aux «24 articles » ; mais il croit devoir laisser la Hollande supporter seule la responsabilité des événements qui peuvent résulter de cet état de choses ; aussi ne saurait-il s'opposer aux mesures répressives que prendrait la conférence pour garantir la neutralité de la Belgique, malgré une amitié sincère et désintéressée (1). »

Bien qu’averti, le roi Guillaume ne pouvait se résoudre à abandonner la partie, la plus vivante, la plus industrieuse, La plus riche de son royaume.

La conférence, réunie pour la dernière fois Le 1° oc- - tobre 1832, devait décider :

1° Si les mesures répressives étaient devenues nécessaires contre la Hollande qui ne voulait pas accepter les « 24 articles ».

(4) Nothomb, op. cit., ch. 17.

174 DEUXIÈME PARTIE. — CHAPITRE Ii

20 Quelles seraient ces mesures.

Tous les plénipotentiaires répondirent affirmativement sur la première question ; c'était là une question de fait indéniable. Mais sur le second point, les divers mobiles qui agitaient l'Europe allaient se donner libre carrière : les mesures pouvaient être coereitives, pécuniaires ou simplement morales ; l'obstination du roi des Pays-Bas rendait les mesures morales inutiles, parce qu'insuffisantes.

Quant aux mesures pécuniaires, M. Esterhazy et M. de Bülow au nom de leurs gouvernements respectifs, déclarèrent ne pas s’y associer. Mais les formes dans lesquelles étaient conclues ces déclarations laissaient les mains libres aux deux cours occidentales qui pouvaient entre elles prendre telles mesures qu'elles jugeralent convenables pour amener le roi de Hollande à composition.

Le cabinet de Paris était alors plus que jamais favorable aux Belges, puisque le roi Léopold venait d’épou-

ser une fille de Louis-Philippe, qui de plus envisageait

une expédition militaire comme un dérivatif contre les luttes des partis à l’intérieur du royaume.

Le cabinet de St-James voulait suivre le gouvernement français, moins pour le seconder que pour le contenir. )

Mais la conférence de Londres n'avait plus de raison d’être ; aussi, le 1°" octobre 1832, sur le regret exprimé

par les plénipotentiaires de France et d'Angleterre que

les mesures coercitives ne fussent pas prises à l’unanimité des cinq cours dont le poids aurait eu raison des répugnances de la Hollande, la conférence de Londres fut considérée comme dissoute, abandonnant à l’appréciation des puissances séparément le point secondaire de savoir comment exercer les mesures coercilives.

Mais le roi Léopold ne se souciait pasque cette démonstration restàt encore platonique ; il prit l'initiative de réclamer des puissances une garantie qu’elles paraïssaient vouloir oublier ; il rappela qu'un certain article 25 du traité du 15 novembre 1831 témoignait de cette garantie ; il pressa particulièrement les cabinets des Tuileries et de St-James, assurant que le temps était enfin venu de mettre à exécution un traité revètu depuis cinq mois de la sanction commune des 5 cours et dont l’inaccomplissement exposait la paix de l'Europe à des dangers croissants et continuels. L

Cette sommation fut notifiée le 8 octobre ; Le 22, le prince de Talleyrand et lord Palmerston concluaient à Londres une convention communiquée aux autres cours, qui assurait le roi Léopold que les deux puissances feraient face à leurs engagements, et emploieraient même la force pour procéder à l'exécution du traité du 15 novembre. Une sommation identique fut signifiée à Bruxelles et à La Haye ; on demandait de plus au cabinet néerlandais l'évacuation d'Anvers.

La convention du 22 octobre avait prévu les opérations à exercer en cas de refus. Le vieux roi Guillaume

dont la mauvaise fortune avait aigri l'humeur fit répondre négativement ; il espérait encore qu'un conflit eu-ropéen lui permettrait de se ressaisir des provinces perdues : il suppliait son beau-frère, le roi Frédérie, de marcher à son secours ; le roi de Prusse n'eut pas demandé mieux de faire pièce à la France, mais seul il n’osait entrer en ligne contre Louis-Philippe ; il sollicitait donc l'appui de l'Autriche, mais l'Autriche commeuçait à prendre ombrage de la dynastie de Hohenzollern, et à se préoccuper de ce Zollverein qui menaçait de l’enserrer comme dans un réseau.

Une fois de plus, la Hollande était abandonnée à ellemême ; Londres et Paris se trouvaient libres d’agir et s’apprêtaient à le faire ; il fut convenu que, hors l’hypothèse où les Hollandais auraient pris l'initiative des hostilités, les troupes belges ne devaient pas seconder les forces alliées. Les deux grandes puissances en effet ne déclaraient pas la guerre à la Hollande; elles entraient en Belgique comme exécutrices d’un arrêt diplomatique porté au nom de l’Europe et dans son intérÊt:

Permettre aux Belges de prendre part aux opérations eût élé nous constituer leurs alliés, par suite Les ennemis des Hollandais.

Les conditions de l’entrée et du séjour de l’armée française en Belgique furent réglées par une convention particulière du 10 novembre. La France voulait mettre tous les frais de l'expédition au compte de la Belgique,

puisque l'expédition se faisait en sa faveur ; mais la Belgique refusa, alléguant l'immobilité humiliante où on la condamnait: « Les puissances n’interviennent que pour remplir leurs devoirs européens en assurant l’exécution d'un traité que la Belgique n’a accepté que par déférence pour le concert européen. » Après de nombreux pourparlers, la question fut abandonnée ; en fait aucun gouvernement belge ne reconnut la dette, et aucun gouvernement français ne réclama la créance. Le 15 novembre, sur le désir manifesté par le roi des Belges de voir les troupes françaises entrer en Belgique, le maréchal Gérard pénétra dans l’ancien royaume des Bays-Bas ; le 19, il se trouvait sous les murs d'Anvers : le 20, la place capitula.

Pendant ce temps, l'Angleterre ne restait pas inactive : le 7 novembre, l'embargo fut mis sur les vaisseaux hollandais dans les ports de France et de Grande-Bretagne ; de plus, une escadre franco-anglaise fit voile vers les côtes de Hollande pour effectuer des croisières et arrêter les navires hollandais en haute mer.

La décision relative à l’embargo fut notifiée le 13 au

cabinet hollandais. Sitôt que le roi Guillaume en eut connaissance, il prit des mesures de rélorsion et fit notifier par son représentant à Londres, ses réserves quant aux réclamations ultérieures d’indemnité ; ces mesures consistaient à enjoindre aux navires anglais et français qui se trouvaient sur le territoire des Pays-Bas d’avoir

à quitter le port dans les 3 jours ; de plus, la navigation L, — 12

de l’Escaut était interdite aux mêmes navires. Aussitôt, le prince de Talleyrand et lord Palmerston, prétextant la saisie d’un navire autrichien dans les eaux de l’Escaut, réclamèrent la liberté de navigation de cette rivière, au nom des grands principes internationaux . M. de Zuylen répondit que la Hollande avait le droit de fermer l’Escaut à qui bon lui semblerait, mais que par esprit de conciliation, elle n’en avait usé que vis-à-vis des deux puissances alliées et temporairement, la saisie du navire autrichien ayant quelque chose d’exceptionnel, puisqu'elle avait été rendue nécessaire par les opérations de l’armée française sous Anvers.

Une autre difficulté surgit à propos du ravitaillement du corps expéditionnaire français ; en effet le train des équipages avait emprunté la route du Luxembourg pour porter des munitions au maréchal Gérard ; la diète germanique profita de cette circonstance pour formuler les plus amères réclamations ; vers la fin de novembre, l’armée française avait été renforcée d’une division : nouvelles réclamations, auxquelles participa même le sénat belge, alléguant l’inutilité de cette charge onéreuse pour son pays. |

La France laissa dire, forte de son désintéressement ; le cabinet des Tuileries avait agi avec autant de modération que d’habileté ; les représailles pratiquées contre la Hollande laissaient la porte ouverte aux négociations: aussi avait-on évité avec soin tout ce qui eût permis de croire à la guerre; c’est pourquoi, lorsque le baron Evain

DE L'EMBARGO ET DU BLOCUS PACIFIQUE 179 expliquait ainsi l'intervention des puissances : « le refus de la Hollande de retirer ses troupes derrière les limites que les traités lui ont assignées est un acte permanent d'hostililé envers les grandes puissances de l'Europe », celte phrase amena les protestations du cabinet anglais et fit l'objet d'une note à laquelle adhéra le comte de la Tour-Maubourg au nom de la France, parce que les Lermes qui la composaient pouvaient faire considérer les mesures coercilives comme constiluant un état de guerre. A ce propos, la diète germanique déclara qu'une telle entreprise ne saurait s’imaginer sans guerre, dans le cas d’une résistance de la part de la Hollande. Mais la Hollande ne résista pas. Le cabinet des Tuileries rappela ses troupes quirentrèrent en France au commencement de l’année 1833 ; la Belgique vota des remerciements à l'armée française et le maréchal Gérard reçut une épée d'honneur. L’Angleterre qui continuait à concourir sur mer d'une manière moins brillante et plus onéreuse aux mesures coercitives n'eutaucune part dans cet acte de gratitude (1).

Ces derniers événements n'avaient pas adouci l’humeur belliqueuse du roi Guillaume qui qualifiait les représailles pratiquées par les puissances alliées de « phénomène politique ». Il déclara que « l'exercice d’une police dans les rapports internationaux, comme les représailles pratiquées envers la Hollande, était tout bon -

(1) Remarque de M Nothomb dans son ouvrage cité, IL, p. 13.

180 DEUXIÈME PARTIE. — CHAPITRE fil

nement un système d’hostilité réelle en pleine paix sans déclaration de guerre et que le droit des gens, dans ses principes les plus fondamentaux, n’était plus qu’un vain mot ».

À l'issue des derniers événements, les plénipotentiaires des puissances avaient repris leurs travaux, mais précisément à raison de ces événements, les négociations n’aboutirent pas. On était presque d'accord de part et d'autre pour la suppression immédiate de toute mesure coercitive ; un point de détail fit encore tout échouer. Les plénipotentiaires exigeaient du cabinet de La Haye l'évacuation des forts de Lillo et de Liefkenshoeh, avant que de leur côté ils n’eussent décrété la levée de l’embargo ; ce n’est pas que les puissances tinssent énormément à cette mesure, mais la Belgique avait fait savoir que si les puissances n’exécutaient pas leur mission, elle se chargerait de la mener toute seule à bonne fin : cette paix européenne, au nom de laquelle les représailles collectives avaient été décidées, risquait donc encore de sombrer dans une guerre entre la Belgique et la Hollande.

Les deux puissances occidentales exigèrent alors du cabinet de La Haye l'évacuation proposée ; celui-ei fit remettre par son plénipotentiaire le baron van Zuylen van Nyevelt un long mémoire qui, après de nombreuses protestations de son désir de voir rétablir les bonnes relations avec les puissances, terminait en déclarant ne pouvoir consentir à de nouveaux sacrifices et s’en tenir

au s{alu quo.

Le blocus fut done maintenu devant tous les ports de la Hollande et les négociations suspendues à Londres à Ja date du 26 février 1833 ; le vieux roi rejetait tout son espoir dans Les trois cours orientales ; mais la Prusse, pour agir, voulait l'appui de la Russie et de l'Autriche, et les nouvelles complications qui se préparaient entre la Turquie et l'Egypte laissaient ces puissances indifférentes à ce qui se passait sur la Meuse. Aussi Guillaume dut-il céder ; la convention signée à Londres entre la France, la Grande-Bretagne et les Pays-Bas, /e 21 mai 1833, établissait entre la Belgique et la Hollande un modus vivendi conforme au traité des. « 24 articles » que S.M. néerlandaise s’engageait à ne pas troubler par une reprise d'hostilités et qui laissait libre la navigation de l'Escaut.

Le jour même de l'échange des ratifications, 29 mai 1833, des ordres furent donnés pour lever Le blocus des ports hollandais. On restitua sur le champ à leurs propriétaires respectifs, avec leurs cargaisons, tous les navires qui avaient été détenus ; on mit en liberté tous les militaires et marins néerlandais en leur restituant les armes, bagages, voitures, chevaux, et tout ce qui leur appartenait. Les mesures coercitives étaient terminées; la convention du 21 mai semblait clore l'ère des difficultés. Le roi Guillaume se tenait en repos, attendant l'instant favorable pour dénouer l'armistice ; enfin las d'attendre, en 1838, il apprit à l'Europe qu’il était prêt à donner sa signature. Mais la Belgique main-

tenant voyait d’un mauvais œil cet acquiescement tardif; elle espérait, elle aussi, s'agrandir tant qu'un traité formel scellé par l'Europe, ne le lui aurait pas interdit.

La conférence de Londres reprit ses travaux en juin 1838 ; elle les termina le 11 décembre, et trouva dans un compromis la solution de cette longue querelle.

En somme, le travail de la diplomatie avait toujours tendu à éviter un conflit européen. Sans abdiquer aucun de leurs intérêts personnels, aucune des grandes puissances n'avait eu de vue d’ambition propre ; l’Europe était intervenue dans un but d'intérêt collectif, pour concourir au maintien de la paix générale ; elle réussit à l’imposer au prix de mesures de coercition ; mais ces mesures étaient pleinement justifiées par le principe d'équilibre qui constitue une des bases du droit public de l’Europe et qui peut être considéré comme le motif le plus propre à justifier les interventions étrangères dans le monde moderne.

On conçoit facilement les avantages qu’en l'espèce les représailles pratiquées au nom de l’Europe ont pu présenter. Bien qu'en fait elles concordassent avec l’intérèt de la Belgique, elles avaientun caractère de haute impartialité qui devait forcer le respect même de la Hollande. Au contraire, si les Belges, libres d'agir avaient engagé une guerre avec le roi des Pays-Bas, et fait appel aux appuis qu'ils pouvaient espérer parmi les gouvernements et parmi les peuples de l'Europe,

nul doute que la Hollande n'’eût réussi à grouper autour de son drapeau les autres grands États, et la division en deux camps rivaux, que la conférence de Londres eut à tâche d'empêcher, se fût produite, prélude probable d’une conflagration générale.

Les puissances réussirent dans leur œuvre puisque, comme le remarque M. d'Haussonville, les terribles orages de 1848 qui devaient ébranler tant de monarchies, même des plus anciennes, n’ont servi qu’à conso-

hider ce trône de si récente création.

$ 2. — Affaires d'Orient,

A. — Le blocus des côtes grecques (1827).

Nous avons déjà présenté dans la partie théorique de notre travail, quelques observations touchant les relations de l'Europe avec l’Empire ottoman.

Nous savons qu'il est des règles qui ne sont plus applicables dès que la Turquie est en jeu ; cette puissance asiatique, jouissant d’une civilisation qui n’est point la nôtre, de mœurs que nous ne comprenons pas — anachronisme vivant dans l’Europe où la conquête l’a amené — méritait d'être tenue en suspicion par tous les États européens : ceux-ci l'ont mise en tutelle.

Aucune règle précise ne découle de cette situation.

La Turquie n’est ni un État mi-souverain, ni un État protégé, encore moins un État vassal. L'Empire ottoman est comme le mineur ou l'incapable qui a la jouissance de certains droits, mais n’en a pas l'exercice ; l'exercice de ses droits est subordonné au consentement des grandes puissances dont les représentants à Constantinople forment comme un conseil permanent de surveillance et interviennent lorsqu'une mesure de l'administration ottomane dépasse les limites tracées par ce tribunal européen. Ces idées, qui ont présidé à l'œuvre de la diplomatie de l'Europe, chaque fois qu'il

s’est agi de tenter le rétablissement de « l’homme malade », en attendant sa mort, sont la résultante d’une série de faits qui prirent naissance avec la question d'Orient, ouverte en 1827 par les événements de Grèce. La véritable crise hellénique date de 1821, quand, grâce à la faiblesse du gouvernement ture, les insurgés grecs s'emparèrent de Tripolitza et votèrent à Epidaure (1% janvier 1822) une constitution démocratique qui proclamait l'indépendance de la Grèce.

La première pensée du gouvernement du Divan fut de massacrer tous les Grecs en masse ; mais il se souvint que déjà en 1815, au congrès de Vienne, l'empereur Alexandre avait appelé l'attention des plénipotentiaires chargés d'établir en Europe un ordre de choses durable sur la question d'Orient, et que le tsar avait émis l'opinion que l’Europe devait intervenir pour protéger les populations chrétiennes de la Turquie contre les excès des Ottomans et les mettre sous la garantie collective des grandes puissances.

Mais à Vienne, si l'intervention collective en faveur des Grecs n'avait pas été l’objet de délibérations approfondies, tout pouvait laisser croire que l’empereur Alexandre allait remettre la question sur le terrain international. Le tsar était à cette époque tiraillé par deux partis opposés qui chacun pouvaientse personnifier dans un personnage influent : le comte Capo d'Istrias, favorable à la cause hellénique, et le prince de Metternich qui s'était fait en 1845 le champion de l’absolutisme et re-

présentait les Grecs comme des révoltés n'ayant aucun titre à la sollicitude de l’empereur Alexandre. Le cabinet de Pétersbourg, quels que fussent ses griefs contre la Porte, était tout disposé à écouter M. de Metternich et fit savoir qu'il abandonnait à la Turquie le soin de veiller à sa propre sécurité, déclarant qu'il ne soutiendrait jamais les ennemis de l’ordre publie (1).

La France, gouvernée par M. de Villèle, était également hostile à la cause hellénique. C’est dans ces condilions qu’on décida de réunir en octobre 1822 un congrès à Vérone pour traiter des affaires d'Espagne et d'Orient : l’empereur de Russie et Le roi de Prusse s’y rendirent en personne. L’Angleterre avait envoyé lord Castlereagh, la France MM. de Montmorency et de Chàteaubriand. Le congrès fut, dès son début, hostile à l’insurrection et l'envoyé du congrès d'Epidaure, Métaxas, retenu à Ancône. M. de Metternich put écrire que le congrès de Vérone avait enterré la question grecque ; mais il avait compté sans le sentiment des peuples, qui allaient forcer la main aux gouvernements.

Les capitalistes anglais commençaient à penser que s'ils hésitaient à prêter leurs fonds au nouvel État grec, les banquiers français seraient peut-être moins timides. Le chef du cabinet de St-James, Canning, commençait cette évolution qui allait faire de lui le champion de la cause hellénique : il ne voulait pas laisser à

(1) Lettre de Metternich à Rechberg, Laybach, 24 mars 1821.

une autre nation le soin de décider seule des intérêts d'Orient.

L'insurrection grecque gagnait chaque jour du terain ; elle avait conquis toute la Morée. Or si Canning tenait à la conservation de l'Empire ottoman pour faire contrepoids à Ja prépondérance russe en Orient, il songeait à faire de la Grèce, au cas où elle aurait recouvré son indépendance, une cliente de l'Angleterre,

En Europe, tous les partis libéraux étaient favorables à la Grèce ; aux États-Unis, dans son message annuel de 1822, le président avait exprimé l'espoir de « voir le peuple grec rétablir son indépendance et reprendre un rang égal parmi les nations du monde ». incouragés par cette phraséologie, les Grecs demandèrent l’aide effective des États-Unis ; tentative nulle, car le cabinet de Washington se retrancha derrière sa neutralité et fit comprendre qu’on pouvait envoyer des vœux sans vouloir envoyer des navires.

De son côté, la Russie ne voyait pas sans défiance le Foreign-office entrer en coquetlerie avec les insurgés. Alexandre, qui entretenait une correspondance active avec Capo d'Istrias, retomba dans une influence favorable aux Grecs et se rapprocha de l'Angleterre pour la surveiller. Aussitôt la Grande-Bretagne voulut éteindre les soupçons du tsar: « Il n'appartient pas à un Gouvernement chrétien, qui compte dans ses dépendances éloignées une population de plusieurs millions de Mahométans, de proclamer une guerre de religion » (1).

(1) Stapleton, vol. I, p. 198.

Alexandre ne se rebuta pas ; il remit en avant l’idée d’une entente européenne surla pacification de la Grèce; il alla voir à ce sujet l’empereur d'Autriche à Czernowitz (octobre 1823) tandis que M. de Nesselrode allait en entretenir M. de Metternich retenu à Lemberg par une indisposition ; le chancelier autrichien aurait bien voulu voir l'insurrection de 1821 étouffée dans son principe. Il convint officiellement que les cinq grandes puissances seraient conviées à des conférences qui auraient lieu à Saint-Pétersbourg, mais sous main, il poussa la Porte à invoquer le secours du pacha d'Égypte, Méhémet-Ali. Grâce à ce double jeu, l’homme de 1815 espérait qu’avant même le commencement des négociations, l’armée d'Égypte aurait raison des rebelles et rendrait ces négociations inutiles ; profonde erreur, l’insurrection gagnait du terrain. Alors le prince de Metternich se ravisa et, s'adressant à Londres, chercha à exploiter la méfiance qui y régnait à l'égard des Moscovites.

Sous son influence, le cabinet anglais demanda que, préalablement à l'ouverture des négociations, la chancellerie de St-Pétersbourg fit connaître ses vues sur la pacification projetée. L'empereur répondit par une note secrète qui, on ne sait comment, fut ébruitée et qui consistaità faire de la Grèce un pays mi-souverain. Un tel projet devait mécontenter à la fois la Sublime-Porte dont on violait la souveraineté territoriale, et les Grecs qui rèvaient de former un État autonome. Les diplomates anglais exploitèrent habilement ce document précieux,

et à Nauplie comme à Constantinople surent se rendre indispensables.

La conférence de Pétersbourg s'ouvrit en février 1825, mais elle était d'avance frappée de stérilité. En effet, sur la question grecque, les esprits et les intérêts de l'Europe étaient encore extrêmement divisés et rendaient tout accord impossible.

Pour que le concert européen puisse jouer, il faut qu'une opinion prédomine foules les autres et que les gouvernements, laissant de côté Lous les points secondaires sur lesquels les diverses nations peuvent ne pas être d'accord, se rencontrent cependant sur une certaine manière de voir qu'ils travailleront en commun à réaliser.

Or, quelle était la situation ? Les cours interviendraient-elles en faveur des Grecs ou laisseraient-elles faire ? Si elles intervenaient, iraient-elles jusqu'aux mesures coercitives ? C’est dans ce dilemme que se débattait la conférence.

La chancellerie russe opinait pour l’emploi des mesures coercilives; elle s’en serait même volontiers chargée ; mais encore fallait-il que l’on priât.

La France, gouvernée par M. de Villèle, avait des intérêts trop considérables en Égypte pour prendre la tête d'un mouvement tourné indirectement contre sa traditionnelle alliée.

En Autriche, M. de Metternich, toujours plus entêté contre la révolution, faisait déclarer que son maitre ne

490 DEUXIÈME PARTIE. — CHAPITRE Il

prendrait jamais, quant aux Ottomans, de mesures coercitives, et cette déclaration était d'autant plus importante qu'elle entraînait celle de la Prusse, à cette époque encore reléguée au rôle de satellite.

Bref, l'entente semblait de plus en plus difficile et les rapports entre Vienne et Pétersbourg tournaient à l'aigre. Alors l'empereur Alexandre esquissa un rapprochement avec le cabinet de Londres et emplovya à cet effet la comtesse de Lieven, femme de l'ambassadeur de Russie, qui avait de l'ascendant sur Canning, et Canning, flatté qu'on parût solliciter son appui, n’hésita a à prendre en main l'affaire grecque.

Mais Alexandre mourut le 1* décembre 1825 et Nicolas, son successeur, le type même de l’autocrate (1), ne pouvait guère être sympathique à la cause grecque, quoiqu'il eût contre les Turcs des griefs provenant de l'inexécution de certainesclauses du traité de Bukharest.

Heureusement pour les Grecs, l'Angleterre allait s’occuper d'eux. Le 30 septembre 1825, elle avait la première admis la nation grecque au rôle de belligérant, en proclamant sa neutralité. Cette mesure était justifiée en droit, car l'insurrection grecque dépassait les limites d’une simple révolte ; mais on y vit un remerciement à l'offre du phanariote Mavrocordato, qui, au mois de juillet, avait engagé le Gouvernement provisoire de la Grèce à placer son indépendance et son existence politique

(1) M. Vandal à son cours.

sous la protection de la Grande-Bretagne. A ce propos Mavrocordato s'était exhalé en plaintes amères contre la France qui protégeait les sectateurs du Coran contre les défenseurs de la Croix. Or ce reproche n’était plus aussi juste que quelques mois auparavant. Les prineipaux Journaux, Le Journal des Débats, l'Etoile, le Drapeau Blanc, la Quotidienne soutenaient les Grecs ; des comités philhelléniques puissants, composés d'hommes libéraux, les ducs de Dalberg, de Broglie, MM. de Choiseul, de Châteaubriand envoyaient des hommes, de l'argent, des munitions. Ce comité avait accrédité auprès du Gouvernement provisoire de la Grèce un correspondant en qui les Grecs se plaisaient à reconnaître un agent diplomatique, quoiqu'iln’eût aucune attache avec le Gouvernement français. Seule la Gazette de France, qui était l'écho de la Cour, prenait le parti de la Porte,accusant les Grecs de violer Les principes du christianisme en conspirant contre leur souverain ; cependant le ministère [lui-même se voyait forcé de s'intéresser malgré lui au sort des insurgés : il avait envoyé le contre-amiral de Rigny commander l’escadre française du Levant et l'intervention de nos marins avait souvent dérobé les Grecs-à la vengeance des Turcs.

À son tour, l’empereur Nicolas ne voulait pas que l'Angleterre fùt seule à protéger les Grecs. Metternich pouvait dire avec raison : « Le fin mot de la position de l'Angleterre etde la Russie s'explique par la peur qu’elles ont FPune de l’autre ». C'est de cette méfiance réei-

proque qu'est sorlie l'alliance de ces deux États. Wellington fut envoyé à Pétersbourg, pour chercher à faire partager au (sar l’idée d'une médiation de l'Angleterre entre la Porte et lui. Nicolas accabla d’honneurs l’homme de Waterloo, mais ne voulut point entendre pareille proposition. Alors Wellington parla d'offrir la médiation de la Grande-Bretagne entre la Porte et la Grèce ; le gouvernement russe dressa l'oreille, et comme 1l présuma le succès de cette négociation, il voulut y collaborer. C'est ainsi que fut conclu à Pétersbourg le protocole du 4 avril 1826 ; la Russie et l'Angleterre s’engageaient à s'employer pour ériger la Grèce'en un État autonome dont la constitution serait ultérieurement débattue, sous la garantie collective des grandes puissances. C’était une médiation, sollicitée par l’un des belligérants, subie par l’autre, bien que la médiation suppose le consentement des deux, et que le médiateur laissé ordinairement aux parties liligantes toute liberté pour se rallier ou non à la solution proposée, puisqu'il ne joue pas le rôle d’un juge, mais d’un amiable intermédiaire.

Le protocole du 4 avril fut notifié à l’Europe. Le gouvernement grec y vit une planche de salut et répondit

aussitôt pour témoigner de la reconnaissance de toute

la Grèce.

En France, le sentiment dominant fut une vive rancune d’avoir été Lenu à l'écart de négociations de cette importance ; le mieux à faire était de se rallier sans per-

dre de temps au protocole de Pétershourg, afin de faire contrepoids aux deux puissances alliées. Bien plus, pour rendre sa collaboration indispensable, le Gouvernement français demanda que le protocole fût converti en un solennel traité d'alliance entre Nicolas, Georges IV et Charles X, pour la pacification de l'Orient (janvier 1827). On conçoit la fureur du chancelier autrichien, dont on venait de détruire l’œuvre ; aussi tenta-t-il d'intimider le tsar en agitant le spectre de la révolution ; mais le tsar resta inébranlable. Alors, n’osant ouvertement partir en guerre contre le traité, il épilogua sur les termes mêmes du protocole : il voulait substituer intervention à médiation, souveraineté à suzeraineté, puis il renouvela l'assurance qu’il ne prendrait pas part aux mesures coercitives, si on avait recours à celles-ci pour forcer la Porte à s’incliner devant l'arrêt des puissances. |

Mais on n'avait jamais compté sur l’appui de Metternich ; en somme il ne faisait rien officiellement pour entraver l’action des puissances. Après tant de tergiversalions, le concert européen, donnant à la triplealliance son approbation tacite, allait pouvoir jouer. Ce qui rendait une intervention urgente, c’est que la situation des Grecs devenait plus périlleuse. Le 22 avril 1826, Ibrahim Pacha s'était emparé de Missolonghi. La Porte venait de conclure un accord avec le pacha d'Égypte, d’après lequel toute partie de la Grèce con-

quise par Ibrahim serait à sa disposition. Pour la mil- © L, — 13

194 DEUXIÈME PARTIË. — CHAPITRE If

lième fois, elle repoussait toute intervention en faveur des Grecs qu'elle considérait toujours comme des rebelles. « L'affaire grecque, avait dit le reis Effendi, est une affaire intérieure. Nous veillons sur nos raïas du même œil jaloux que sur nos harems. »

M. de Metternich se voyait débordé chaque jour; il eut recours à un subterfuge, il déposa un projet tendant à remettre la question grecque aux mains d’une conférence à laquelle prendraient part les cinq grandes puissances et qui se réunirait à Londres ; il comptait bien sur l'hostilité des tories à l'émancipation de la Grèce pour faire échouer ces propositions.

Mais le chancelier jouait de malheur: le chef des tories, lord Liverpool, mourut le 27 février 1827 et Canning, qui devenait le champion des whigs, lui succéda comme premier ministre. Les Grecs étaient si affaiblis par leurs divisions intestines qu'il n’y avait pas une heure à perdre. Le traité, depuis longtemps débattu entre les trois cours, fut signé à Londres le 6 juillet 1827 : la majeure partie de l’Europe venait de présider à l'acte de naissance de la Grèce, et avait pris l'engagement d'assurer sa vitalité ; le 16 août, le général Guilleminot, sir Stratford Canning et M. de Ribaupierre remirent une note collective à Constantinople, offrant de nouveau leur médiation, et ne dissimulant pas qu'un refus où même une réponse évasive placerait les cours alliées dans la nécessité de recourir aux mesures qu’elles

Jugeraient propres à mettre fin à un état de choses de-

EL

venu incompalible avec la parfaite tranquillité de l'Europe et avec les intérêts de la Sublime Porte elle-même.

Le grand vizir ne voulut même pas regarder la note que le drogman dut se borner à déposer sur le sopha où trônait le ministre ; puis, à grand bruit, il fit des préparalifs de guerre : on manœuvrait à Stamboul même les jours de fêtes religieuses, Or que disait cette note ? elle basaït l'intervention des puissances alliées sur trois considérations :

1° Répondre à l'invitation de l’une des parties.

2° Arrêter l’effasion du sang humain.

3° Procurer une protection efficace aux sujets des puissances, et rétablir la sécurité du commerce (1).

Les trois puissances imposaient un armistice aux deux parties belligérantes et devaient au besoin, sans se mettre en état de guerre ni avec l’une n1 avec l’autre, user des mesures de coercition propres à assurer l’observation de l'armistice. Ces États qui unissaient leurs efforts en vue d’éteindre l'incendie allumé en Orient, n’avaient pas alors le désir de déclarer à la Porte une guerre qui, pour la paix de l’Europe, pouvait être grosse de conséquences, mais ils avaient la volonté d'imposer, même par la force, dans le triple but que nous venons de faire connaître, la cessation des hostilités : on entrait dans Ja phase active des représailles.

Les ambassadeurs recommandèrent à leurs amiraux de bloquer le littoral de la Grèce.

as

(1) Phillimore, Commentaries, t. I, p. 441.

En revanche les forces helléniques devaient être écartées de tout point situé en dehors de certaines limites. Les chefs des escadres allèrent faire connaître les intentions des puissances à Ibrahim-Pacha qui avait réuni dans la rade de Navarin la flotte égyptienne et la flotte turque. Ibrahim avait promis de ne pas attaquer sans en avoir reçu l’ordre formel du Divan, et provisoirement avait consenti un armistice de 20 jours. L'escadre anglaise se dirigea alors vers Zante, l’escadre française sur Milo pour refaire leurs approvisionnements à la faveur de cet armistice.

A cette époque, le prince de Metternich croyait encore qu'on s’en tirerait avec des négociations ; d’ailleurs la situation se troublait dans la péninsule ibérique et, grâce à cette diversion, le vieux diplomate pensait tenir dans ses mains les destinées de l’Europe. Son ennemi mortel, Canning, venait de mourir et le parti tory regagnait du terrain. Paris était surtout préoccupé de ses élections législatives. Le chancelier autrichien comptait beaucoup sur les troubles de Madrid pour retarder la mise à exécution du traité de Londres, et déjà sous main inspirait au Sultan l’idée de le choisir comme médiateur entre les alliés et lui.

Une fois de plus, Metternich avait compté sans les événements ; il s’en préparait de terribles :

Nous avons laissé la flotte turco-égyptienne dans la baie de Navarin. Or sitôt le départ des escadres, malgré

l'armistice, elle se disposa à appareiller. Les alliés, pré-

venus à temps, revinrent en hâte pour contraindre la flotte ottomane à rentrer dans le port. Le commandement fut déféré au commodore anglais, Le plus ancien en grade. La division turque comprenait 3 vaisseaux de ligne et 19 frégates ; la flotte alliée, 10 vaisseaux et 10 frégates. Le 20 octobre 1827, une frégate anglaise fut détachée de l'avant-garde pour enjoindre aux brûlots tures de se retirer ; un coup de fusil tua l’aspirant qui la commandait ; il s’en suivit une vive fusillade entre la frégate et le brülot. Il était 2 heures de l’aprèsmidi. Puis une frégate turque tira un coup de canon ; d’autres coups suivirent, les alliés répondirent ; le combat devint général, il dura 3 h. 1/2 (1).

Presque toute la flotte turque fut anéantie ; Les Turcs perdaient 7 à 8.000 hommes, en général victimes de l’explosion des poudrières auxquelles les boulets ennemis avaient mis le feu.

L’escadre française eut 43 morts, les Anglais 75 ; les Russes, restés en arrière, eurent moins à souffrir. Plusieurs bâtiments durent gagner Malte ou Toulon pour s’y faire radouber. La destruction de la flotte turque enlevait au blocus toute son utilité.

Comment l'événement de Navarin fut-il accueilli dans toute l’Europe?

En Grèce, la population manifesta bruyamment sa joie ; les Hellènes multiplièrent leurs opérations, pen-

(1) Viél Castel, Hist. de la Restauration, t. 17, p. 136.

198 DEUXIÈME PARTIE. — CHAPITRE Il]

sant que plus ils prendraient, plus ils auraient de chance de retenir (1).

A Constantinople, les ambassadeurs eurent connaissance de la catastrophe quelque temps avant le gouvernement impérial; pour prévenir l'orage, ils allèrent trouver le reis Effendi, se confondirent en protestations amicales et l’assurèrent de leurs bonnes intentions, même au cas où une rencontre se produirait. Mais le reis Effendi entendait peu sans doute la doctrine des représailles : « Ce que vous assurez ne pas porter atteinte à l'amitié, répondit-il, est une infraction à cette même amitié. Avouez-le, Monsieur, ce raisonnement est la même chose que de dire à quelqu'un : « Sije vous donne un soufflet, que ferez-vous ? »

Quand les ministres du Sultan eurent connaissance de la catastrophe, quelques jours après, ils n’osèrent pas annoncer le désastre à leur maître. Les ambassadeurs prirent les devants et allèrent trouver le reis Effendi, l’assurant que les relations pacifiques avec la Porte n’élaient nullement troublées. Le reis Effendi répondit : « C’est absolument comme si, coupant le cou à un homme, vous l’assuriez en même temps de votre amitié. »

En fait, la destruction de la flotte turque ne fut pas considérée par la Porte comme constituant un casus belli, et le Divan prit des mesures pour contenir le fa-

(4) Debidour, Hist. diplomatique, I, p. 249.

natisme musulman prêt à se déchaîner contre les négociants chrétiens qui, pris de peur, s’apprétaient à regagner leur pays d'origine ; le reis Effendi fit savoir qu'on ne délivrerait pas de passeports et mit l’embargo sur tous les bâtiments étrangers mouillés à la Corne d'Or ; la généralité de cette mesure empêche d'y voir une mesure de représailles ; c’est plutôt une sorte d'arrêt de prince décidé en vue de permettre à l’effervescence de se calmer, et dont en somme les négociants qui l'avaient motivé devaient profiter plus que tous autres, puisqu'on les mettait en garde contre leur propre égarement : d’ailleurs aucun désordre ne se produisit.

A Londres, on trouva qu’on avait été trop loin ; les craintes de l'agrandissement de la Russie reprirent de plus belle. Le duc de Wellington était devenu premier lord de la Trésorerie ; sous son influence, Georges IV traita l'affaire « d'événement déplorable », ce qui n’empêcha pas qu'il y eut pendant quelque temps en faveur des héros de Navarin toute un échange de décorations.

À Pétershbourg, on entonna des chants de victoire, et à Paris, comme on voulait plaire aux Russes, on fit comme à Pétersbourg.

Quand le sultan Mahmoud eut enfin, le dernier en Europe, appris de ses ministres tremblants la ruine de sa flotte, il entra dans une violente colère ; il ordonna au reis Effendi de demander une réparation publique et solennelle de l’insulte subie. Mais les Alliés répondi-

rent que la marine turque avait pris la première l'ini-

200 DEUXIÈME PANTIE. — CHAPITRE I

tialive des hostilités, qu’elle seule était coupable ; les ambassadeurs réclamèrent en outre la levée de l’embargo que les Turcs avaient mis sur les navires des puissances, et comme ils menaçaient de quitter Constantinople, le Gouvernement ottoman fit droit à leur demande : encouragés, les ambassadeurs pressèrent la Porte d’'adhérer au traité de 1827 ; cette fois le Gouvernement impérial refusa ; les ambassadeurs demandèrent leurs passeports, et sans avoir pu obtenir leurs firmans, s’embarquèrent pour Corfou le 8 décembre

La Porte se prépara à la guerre ; cependant le Divan voulut tenter un dernier effort et, dans un hatti chérif, offrit encore l’amnistie aux insurgés qui se soumettraient ; mais les insurgés avaient alors trop d’encouragements de toutes sortes pour abandonner la partie.

En effet la Russie, mise en goût par le succès de Navarin, voulait aller jusqu’au bout, prétextant que des trois points que comprenait le traité de Londres, deux étaient restés à l'état de lettre morte : le sang humain coulait toujours et la protection du commerce restait aléatoire. M. de Nesselrode eût bien voulu faire envahir la Moldavie et la Valachie « au nom des trois cours

alliées » jusqu'à ce que la Porte eût souscrit au traité

de Londres. Mais l’Angleterre ne voulait pas lui donner cette délégation, et le mémoire russe qui contenait le projet de M. de Nesselrode reçut au Foreign-office un

accueil assez froid : lord Dudley, tout en rendant hom-

mage au désintéressement du Gouvernement impérial,

craignit que « l'invasion de lPempire {ure n’agitàt des

passions incompatibles avec le repos du monde civilisé ».

Au contraire la France était toute favorable à la Russie, parce qu'elle concevait l'immense avantage qu’elle retirerait de l'alliance russe pour affermir sa situation en Europe ; le ministre Martignac était donc disposé à complaire à Nicolas, qui, fort de cet appui, put marcher de l’avant.

Le sultan Mahmoud avait adressé aux ayans un manifeste proclamant la guerre sainte ; le 26 avril 1828, Nicolas répondait par une déclaration de guerre ; cependant, pour ne pas indisposer la cour de Londres, il ordonna à son amiral commandant sa flotte dans la Méditerranée de n'agir que de concert avec ses collègues français et anglais. Or l'événement de Navarin avail rendu depuis leur rèle secondaire.

Wellington dut se tenir pour satisfait ; le 2 juillet, il fit rouvrir à Londres les conférences et l’on convint que l’on continuerait en Grèce ce que l’on avait commencé : en conséquence, un corps de troupes françaises irait occuper la Morée pour en chasser les troupes d'Ibrahim, au nom des puissances (protocole du 19 juillet). Mais, pour enlever aux Français l'honneur de forcer les Égyp-

tiens à la retraite, Wellington persuada Méhémet-Ali

d'abandonner la Morée avant d’y être contraint par les troupes françaises, et hàta la conclusion d’une conven-

tion en ce sens entre sir Edouard Codrington, son ambassadeur, et le ministre de Méhémet-Ali, de sorte que, lorsque le général Maison débarqua le corps expéditionnaire, le 19 août, il apprit la convention conclue 20 jours auparavant qui enlevait à son intervention toute raison d’être ; il put occuper toute la Morée sans coup férir, etassista en spectateur au départ des Égyptiens. Lorsque l'évacuation fut terminée, l’armée française, n'ayant plus rien à faire en Grèce, rentra en France à l'exception d’une brigade d'infanterie, d’un détachement d'artillerie et d’un demi-escadron de chasseurs à cheval, et l’on fit savoir à la Porte que l'entrée d'une force militaire en Morée serait considérée comme une agression envers les trois puissances : la Turquie se tint pour avertie.

Nous n'avons pas à étudier la guerre russo-turque ;. elle se termina le 14 septembre 1829 par le traité d’Andrinople, grâce âäux bons offices du roi de Prusse, beaupère du tsar.

En ce qui concerne la Grèce, ce traité proclamait l’indépendance du nouvel État, reconnaissait l'adhésion de la Turquie au traité de Londres, ainsi qu’à l’acte passé quelques mois auparavant entre les plénipotentiaires des puissances alliées, par lequel ces puissances avaient réglé les détails d'exécution du premier traité. La constitution intérieure de la Grèce sera réglée plus tard : nous ne nous en occuperons pas. Ce que nous avions à étudier, c'était l'ère préparatoire de la formation du

royaume de Grèce ; nous la laissons au moment où elle est formée ; les mesures coercitives ont pris fin. Le blocus des côtes de la Grèce n'avait plus de raison d’être depuis le drame de Navarin. Le petit corps expéditionnaire français restera en Morée jusqu'au moment où, la couronne ayant été offerte et acceptée par Othon de Bavière, il sera relevé par un corps d'armée bavarois.

En somme, si, dans cette affaire, les Grecs peuvent être reconnaissants aux trois puissances alliées, ils doivent surtout remercier le hasard qui les servit à Navarin.

Aucune puissance ne fut d’abord favorable à l'insurrection. Le principal facteur du revirement qui se produisit fut le sentiment philhellénique de l’Europe pensante ; plus qu'aux trois puissances qui présidèrent à

sa naissance, plus qu’au hasard, c’est à son glorieux

passé que la Grèce moderne doit d’avoir repris sa place

"2 dans le monde,

B. — Le blocus de la Grèce (1886).

Le 18 septembre 1885, éclatait à Philippopoli une révolution dans le but de proclamer la réunion de la Roumélie Orientale à la Bulgarie. Aussitôt, au nom du fameux équilibre des Balkans, Grecs et Serbes s’agitèrent, demandèrent des compensations : les Serbes prirent les armes, mais essuyèrent à Slivnitza, au mois de septembre, une défaite complète qui les calma.

La Grèce, à l'annonce des événements de Bulgarie, était entrée dans une vive effervescence. Elle avait été déçue dans ses espérances d’agrandissement fondées sur le traité de Berlin. Le mouvement de Philippopoli amena la crainte de voir la race slave prédominer dans la péninsule balkanique. Or trois races se partagent la Roumélie Orientale : la race bulgare, la race turque et la race grecque ; on comprend combien l'hellénisme devait être affecté de la prépondérance de l’élément bulgare. Les esprits s’'échauffèrent : le traité de Berlin leur avait promis, à eux Grecs, une situation autre, des frontières meilleures ; la rectification de frontière qui avait suivi le traité et avait agrandi leur territoire, ne les avait pas satisfaits ; grâce aux événements de Bulgarie, la Grèce allait revendiquer mieux que cela. Des manifestalions avaient lieu à Athènes; chose incroyable, on réclamait l'alliance des Osmanlis pour combattre les Bulgares !

Le président du Conseil des ministres, M. Delyannis, avait dû prendre la tête du mouvement, sous peine d'être débordé par lui ; il prépara des armements, fit réparer des bâtiments de guerre ; il acheta à l'étranger, malgré le délabrementdes finances, des munitions et des chevaux.

M. Delyannis prévint Les ministres résidants à Athènes que, si l'union de la Bulgarie et de la Roumélie était approuvée par l'Europe, il demanderait un dédommagement, au nom de cet équilibre oriental, si difficile à garder.

L'Europe se montra sévère envers la Grèce ; elle lui enjoignit d’avoir à observer une attitude pacifique, et de démobiliser immédiatement, promettant d'obtenir des deux puissances slave et ottomane le même désarmement: le 11 janvier 1886, une note collective en ce sens fut adressée à M. Delvannis.

Mais la Grèce, qui voulait un remaniement de ses frontières septentrionales, déploya une activité de plus en plus grande. La Turquie prit l'alarme, se plaignit de l'attitude agressive des Grecs, et arma à son tour.

Or l'Europe, l'Angleterre surtout, restait hostile, et cette hostilité donnait à réfléchir au cabinet hellène. Lord Salisbury vint à tomber du pouvoir. M. Gladstone lui succéda et M. Delyannis erut avoir trouvé en lui un allié, en quoi il se trompait étrangement ; l'Angleterre montra dans toute cette affaire une extrême rigueur à l'égard de la Grèce. En France, M. de Freycinet adjurait le cabinet hellène de céder aux désirs de l'Europe. Tout

206 DEUXIÈME PARTIE. — CHAPITRE Il

conseil fut inutile ; aussi les grandes puissances, y compris la France, rédigèrent une déclaration collective qu’elles portèrent, le 24 janvier, à la connaissance de la Grèce : « Eu égard à l’absence de tout motif de guerre de la part de la Grèce contre la Turquie, ainsi qu'aux préjudices qu’une pareille guerre porterait aux intérêts pacifiques et notamment au commerce des autres nations, aucune attaque navale de la Grèce contre la Turquie ne saurait être permise. »

M. Delyannis communiqua aux représentants des puissances la réponse suivante : « Le Gouvernement royal ne croit pas devoir dissimuler qu’il considérerait tout obstacle apporté à la libre disposition de ses forces navales comme incompatible avec l'indépendance de l'État et les droits de la Couronne et en même temps comme préjudiciable aux intérêts politiques du pays. »

M. de Freycinet pressa M. Delyannis de céder, lui représentant l'exiguité de ses ressources et la puissance de ses adversaires. |

Rien n’y fit: la Chambre hellène votait des subsides et aulorisait le ministre de la guerre à appeler sous les drapeaux les deux premières classes de la réserve. D'ailleurs M. Delyannis espérait bien que l'entente internationale ne durerait pas, car il avait vent de certaines mésintelligences entre l'Angleterre et la Russie.

L’escadre grecque avait quitté Salamine, se dirigeant vers une destination inconnue : le bruit courut qu’elle se rendait en Crète, ce foyer permanent d’insurrection,

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ce qui acheva d'exaspérerl’Europe; l'Allemagne trouvait qu'on témoignait à la Grèce une amitié excessive ; à son tour, la Turquie réclamait une compensation. Enfin l'Europe cherchait un moyen efficace de faire céder le Gouvernement hellène. Sur l'avis de l'Angleterre, les grandes puissances, pratiquant une sorte de médiation préventive, recoururent à l’ultimatum. La France s'était abstenue, car si M. de Freycinet s'était associé à toutes les démarches pacifiques, il refusait de collaborer aux mesures de coercition.Notre ministre, M. de Mouy, tenta encore d’arracher à M. Delyannis les concessions demandées ; il écrivait le 23 avril : « Rendez-vous à l’évidence ; écoutez la voix d’une puissance amie. Suivez des conseils qui n’ont rien de blessant pour votre amourpropre. Prenez une initiative dont vous êtes les maîtres et dont vous aurez tout le mérite. » Enfin M. Delyannis céda, mais il élait trop tard. Le 26 avril, le jour même de la remise de l’ultimatum, le cabinet grec fit savoir qu'il adhérait aux conseils du gouvernement français ; il y eut aussitôt un échange de félicitations et de congratulations entre Athènes et Paris et la situation nouvelle fut expliquée aux ministres résidants à Athènes ; mais ceux-ci persistèrent dans leur intention de remettre au cabinet hellène l’ultimatum qui invitait le gouvernement royal à mettre les forces helléniques sur le pied de paix dans le plus bref délai et à donner l’assurance dans le courant de la semaine que des ordres conformes avaient été promulgués.

Devant la menace, le cabinet grec retira les concessions qu'il venait de faire; il réitéra l'assurance qu'il ne prendrait pas l'offensive vis-à-vis de la Turquie, mais déclara qu'il se liendrait prêt à parer à loute attaque éventuelle.

Les cinq grandes puissances rappelèrent alors leurs ministres d'Athènes, et M. de Freycinet, pour atténuer l'impression fâcheuse que cette divergence d'opinion avec l'Europe pouvait entraîner, pour ne pas faire de notre représentant un conseiller occulte du cabinet grec, manda M. de Mouy à Paris sous quelque prétexte.

Les mesures coercitives avaient été décidées à l’avance ; le blocus des côtes qui s’étendent du cap Malée jusqu'au cap Colonne, et de là jusqu à la frontière septentrionale de la Grèce, y compris l’île d'Eubée et l’entrée du golfe de Corinthe, fut notifié le 8 mai au Gouvernement hellénique ; il s’appliquait à tout navire sous pavillon grec, sous peine de détention. Des forces considérables étaient employées à cette opération ; l’escadre anglaise à elle seule comprenait 19 vaisseaux !

Que pouvait faire la Grèce, sinon céder ? M. Delyannis donna sa démission le 12 mai ; M. Valvis lui succéda, lui-même remplacé le 21 par M. Tricoupis qui informa aussitôt les puissances qu'il procédait au désarmement. Les puissances mirent une mauvaise grâce évidente à se déclarer satisfaites.

Le 7 juin seulement, prenant acte des assurances pacifiques du cabinet d'Athènes et sur la prière de la

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Porte elle-même, les puissances notifièrent au gouvernement roval que les commandants des escadres alliées avaient recu ordre de lever le blocus.

On trouve facilement la raison de celte mauvaise volonté. La marine grecque est une rivale terrible pour la marine marchande anglaise etautrichienne ; aussi Anglais et Autrichiens avaient-ils intérêt à faire durer aussi longtemps que possible un état de choses qui ruinait leurs concurrents commerciaux. C’est le motif qui poussa les puissances à vouloir « quand même » recourir au blocus.

Dans l'espèce, le blocus pacifique justifia pleinement son nom, puisque le but des puissances était d'amener la Grèce à interrompre ses armements et à abandonner son attitude belliqueuse. La puissance bloquée eut seule à supporter le poids des mesures coercitives, puisque les navires des États étrangers avaient la faculté d’entrer et de sortir des ports de la Grèce. Mais nous savons qu'il ne faut pas trop savoir gré à l'Europe de ce respect des autres puissances, car ces représailles, si légitimes, lorsqu'elles avaient uniquement pour but de fermer en Orient l’ère des complications, devinrent iniques, lorsqu’elles n’eurent plus d'autre cause que la’ satisfaction de mesquins intérêts privés.

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