IV
Ainsi l'exemple de Dumouriez le séduisait par son prestige et ne Feffrayait point par son revers ! — Il dirait donc à Lacombe- Saint-Michel de se concerter avec Pichegru :
Afin, comme tu le dis, ajoutait-il, d'attirer d'abord l'attention de Tennemi ailleurs, pour revenir ensuite le presser dans la Flandre hollandoise et lui ôter toute défense et toute retraite.
Et en post-scriptum cet ordre précis sur Ostende :
Le Comité pense que le port d'Ostende doit être comblé el radicalement détruit. Nous en avons écrit au long hier à nos collègues à Bruxelles. Tu voudras bien te concerter avec eux pour accélérer cette opération nécessaire et pressante.
Carnot.
Par bonheur il y avait sur les lieux deux représentants qui reculèrent devant cette destruction insensée, Richard et Lacombe-Saint-Michel. Ils n'allèrent pas de fi-ont contre Tordre du Comité. Ils remontrèrent que si Topération offrait des avantages politiques, elle avait des inconvénients. L'écluse de Sluis (rÉcluse) était la plus belle de TEurope. Tout doit céder à rintén*»t de la République; mais ce pays va être exposé à Tinondalion. Sans doute il y a un remède possible : c'est de diriger la décharge dos eaux vers Nieuport. Alors on on fera une place imprenable. Du reste, ces réflexions sont le résultat d'un premier coup d'œil : il faut attendre quelques jours (t3 thermidor, 31 juillet). — On attendit si bien que ce grand attentat contre la civilisation fut évité. Pour Namur el Charleroi au moins, il ne s'agissait que des forîilicalions et la mesure pouvait être soutenue au point de vue de la défense. Pichegru demandait que Ton différAt au moins jusqu'à Tévacuation de nos places occupées. Les représentants Richard, Laurent et Guyton transmirent ses observations au Comité. Jourdan ne demandait qu'un ordre précis pour y travailler sans plus attendre. Il écrit à ce sujet au Comité le 7 thermidor (23 juillet) :
Le représentant Gillet in'a communiqué votre lettre, et il m'a (lit qu'il me donneroit un arrêté à ce sujet; je l'attends pour l'exécuter.
Il s'apprêtait bien plus volontiers encore à remplir les autres prescriptions de Carnot :
J'ai vu pareillement dans cette lettre que vous désireriez que l'armée que je commande engageât une affaire avec l'arrièregarde de celle des ennemis; nous nous mettrons en marche demain et notre avant-garde viendra près de Tongres; nous nous emparerons de Liège après-demain, et nous nous approcherons le plus prés possible de Maëstricht, mais je crois que Tennemi ne nous attendra pas et qu'il fera sa retraite à la faveur de cette place.
Enfin j'ai vu dans cette même lettre que vous désirez qu'on fasse des préparatifs pour le siège de Maëstricht; je viens de donner des ordres en conséquence.
Armées du Rhin et de la Moselle. — Reprise de Kaisers-
lautem.
L'armée du Rhin, sous Michaud, et Taile droite de Tarmée de la Moselle, sous Moreaux, étaient restées sur Tarrière-plan pendant ces brillants succès de Tarmée du Nord et de celte nouvelle armée qui, formée de l'armée des Ardennes, de la droite du Nord et de la gauche de la Moselle , allait illustrer le nom d'armée de Sambrc-et- Meuse. Nous les avons laissées sous l'impression de la funeste journée du 23 mai h Kaiserslaulern. Carnot, qui rudoyait Michaud sur ses alarmes, n'avait pas désespéré, non plus que Ilentz qui avait été chargé de veiller sur cotte frontière. Ilenlz écrivait au Comité, le 19 prairial (7 juin) :
La frontière prend un aspect plus rassurant;... tout sera en mouvement dans trois jours; 18 000 à 20000 hommes occuperont les gorges des Vosges, en s'emparant de Bliescastel, Horn-
bach et Pirmasens. Dans une dizaine de jours Tarmée du Rhin, composée de 45 000 à 50 000 hommes, fera un grand mouvement pour tourner Kaiserslautern.
Michaud est un brave et loyal militaire, mais il est effraye dr sa tâche et ne voit que des dangers, sans s'apercevoir des moyens et des ressources. Je Tai trouvé très découragé; il reprend confiance; je me mets à la piste de gens à talents el surtout d'un homme hardi, car il n'y a que cela qui manque. Michaud est un excellent général divisionnaire.
Et se rappelant Tarmée de TOuest :
Il faut m'envoyer Dusirat, adjudant général ou général de brigade à Tarmée de l'Ouest; il sera ici un excellent général de division.
On aurait pu craindre qu'il ne se crût encore en Vendée quand il ajoutait :
Tout le Haut, le Bas Rhin, et les districts de la Moselle qui ne parlent qu'allemand sont plus mauvais que l'ennemi. Là il n'y a point de sans-culottes... Landau est si mauvais que s'il étoit assiégé ou menacé d'un siège, j'en ferois sortir tous les habitants, et je crois que c'est la mesure la plus sûre à prendre.
Du reste il ne traite pas mieux le Nord que TAlsace, ni même les soldats de la République :
Si la garnison de Landrecies n'avoit pas été achetée par les riches de celle ville, elle n'auroit pas méprisé la bravoure des sans-culottes qui vouloient se défendre. Je vais tout parcourir et j'imaginerai quelque moyen, non pas de révolutionner tous ces pays, cela est impossible, mais de les soumettre à la République *.
C'était trop suivre le conseil de flarnot qui recomniat^' dait d'imiter Le Bas et Saint-Just. — Hors du sans-culollisme pas do salut.
Il fallait bien qu'on s'en prît encore a quelque génér^*^* Ce fut le tour de Laubadèrc , riiéroïquc défenseur ^^^
i. Armée du Rhin, à la date, el Arcli. nal., AF II, 247.
Landau, comblé de tant d'éloges jusque-là. Hentz écrit an Comité (20 prairial, 8 juin) :
Votre arrête sur Laubadère et Delmas s'exécute; vous prévenez mes résolutions; car Laubadère m'a paru coupable à sa contenance, et Dehnas est à mes yeux un intrigant.
Et il insiste sur Landau :
Landau est bien mauvais. Je ne sais s'il ne seroit pas utile d'en déporter tous les habitants. Je verrai s'il n'y a pas de sans-culotte.
Mais Michaud reste en faveur :
Michaud reprend courage et confiance; il étoit temps que j'arrivasse; livré à lui-même, environné de gens dont il ne peut garantir les principes parce qu'il ne connoît pas l'intrigue comme nous autres qui faisons métier de la déjouer; j'espère que tout ira bien. Nous manquons d'ofBciers généraux capables. Votre arrêté en a ôté deux, et j'en trouve quatre à renvoyer. Je vous réitère d'envoyer ici le plus tôt possible Dusirat de l'armée de l'Ouest...
Au moins ne dispute-t-il pas h son collègue Rougemont la part qu'il prend aux opérations militaires :
Mon collègue Rougemont, qui est ici, est excellent à la tête des colonnes, et il me paroît plein do bonne volonté. Il a rallié les troupes, il a la confiance de toute rarinée. Il seroit utile (le lui donner la mission de suivre les colonnes, car moi je ne puis me tenir assez à cheval pour cette fonction.
Il associait du reste son collègue Rougemont à ses exécutions. Tons deux, le même jour, écrivaient à Michaud :
Tu feras mettre à l'ordre du jour la présente lettre.
Les généraux Laubadère et Delmas sont mis en état d'arrestation. Ils sont accusés d'intelligences avec l'ennemi et de n'avoir fait les patriotes que pour mieux trahir...
Les chefs de brigade Belforl et Lacoste sont destitués, le premier pour avoir douté de la bravoure de la cavalerie et pour avoir prétendu que le traître Donadieu, puni de mort par la justice, étoit innocent, et le second comme un intrigant très suspect.
â78 LES REPRÉSENTANTS EN MISSION
Le surlendemain, ils prenaient sur Landau cet arrèlé qui témoignait plus de souci pour la place que pour les habitants :
Considérant que Landau est un des boulevards de la République qui inquiète le plus ses ennemis...
Que dans une ville où Tassignat a si peu de valeur, où la loi du maximum est si peu respectée, il existe, à coup sur, beaucoup d'égoïstes et d'étrangers que l'on peut corrompre :
Art. 1. — Landau est en état de siège...
Art. (î. — Aussitôt que la ville sera sur le point d'être blo- (piée, on en fera sortir les bouches inutiles.
Suit la définition des bouches inutiles :
Les bouches inutiles sont les riches de plus de 12000 livres en fonds; les propriétaires de maisons de la valeur de plus de 1 200 livres, les femmes, les enfants au-dessous de treize ans, les vieillards de plus de soixante-dix ans, les infirmes, les malades, tous les juifs, leurs femmes et leurs enfants.
El le 12 juin il créait une commission militaire composée de cinq juges. Elle devait siéger en permanence au quartier général pour juger les espions, les émigrés, ceux qui crieraient saui^e ([ui peut. Au moindre signe de faiblesse, les juges devaient être destitués et punis comme prévaricateurs '.
Ce n'était pas en vain qu'à roccasion de la bataille de Fleurus le Comité de salut public avait mis la victoire à Tordre du jour de toutes les armées. L'armée du Rhin, déjà vers la fin de prairial, avait repris quelques positions perdues, Bliescaslel, Hornhach, Pirmasens. En messidor, on débute pourtant par un échec à Sweigenheim (14 messidor, 2 juillet). Ilentz avait été empêché dV assister par
i. Armée du Rhin, aux dates. — Le 13 juin ITOi (21 prairial}, Hentz invilo le Comité à confirmer les nominations cl les destitutions qu'il a faites: le 15, il autorise Michaud à orj^aniser une compagnie de guides, pour guider les troupes dans les gorges des Vosges. Le 21, il purge les hôpitaux de ceux qui n'avaient pas droit d'y ôtre; et le même jour il adresse à Carnot le plan de campagne arrêté, (tbid., aux dates.)
une indisposition très fâclicuse pour un représentant près les armées, surtout un jour de bataille :
Je suis désespéré, dit-il au Comité de salut public, qu'une dissenterie, qui me tient aux abois dans mon lit depuis douze jours après ma course dans le Haut-Rhin, ne m'ait pas permis d'être sur le champ de bataille ; je crois que le succès ne nous aurait pas échappé.
A quoi lient le succès! Mais le succès revint sans lui, et Carnot en saisit les premiers symptômes pour donner des encouragements à ces braves troupes, leur montrer un but fort considérable aussi et les faire concourir au résultat général, en ne souffrant pas que Tennemi, rejeté au delà de la Meuse, s'établît dans la région de la Moselle. Il écrit le 23 messidor (11 juillet) aux représentants près les armées de la Moselle et du Rhin :
Nous voyons avec satisfaction, chers collègues, l'ordre et la confiance renaître dans les armées qui sont sous votre surveillance. Déjà vous vous êtes mesurés avec avantage contre les ennemis; déjà le général Grigny noua écrit qu'il est en état de faire marcher sur Trêves une colonne semblable à celle que Jourdan a menée à la victoire dans les champs de Fleurus.
Il faut, cherscollègues, profiter de ces heureuses dispositions...
Vous allez recevoir un renfort de 15000 hommes, venant de farmée de l'Ouest, conduits par Bourbotle...
Trêves doit être remplie d'approvisionnements de tout genre.
Si cependant vous voyez quelque autre coup meilleur, indiquez-nous-le, nous en saisirons l'occasion avec un vif empressement.
Vous voilà sur l'offensive, ne laissez point de relâche à l'ennemi, achevez de jeter le découragement. Les Prussiens sont déjà fort ébranlés. Il faut que chaque jour on se batte... Nous espérons que les armées du Rhin et de la Moselle ne le céderont, ni en gloire, ni en succès, à celles du Nord et de Sambreet-Meuse...
Et le 25 (13 juillet) :
L'ennemi battu, effrayé, poursuivi sans relâche par les armées du Nord et de Sambre-et-Meuse fuit de toutes parts. On ne sait encore ce qu'il pourra devenir, mais on présume qu'il
va se hâter de passer la Meuse et qu'il pourra se porter sur le pays de Trêves et de Luxembourg. Il faut, chers collègues, prévoir cette chance et vous préparer à le bien recevoir de front, pendant que les armées victorieuses des Pays-Bas le poursuivront sur les derrières. Il faut, s'il est possible, achever sa destruction, tant par les armes que par la famine...
Compte-t-il sur les magasins de Trêves pour la subsistance? il ne seroit pas maladroit de les lui souffler avant qu'il n'arrive. Voyez donc si un coup de main pourroit vous rendre maîtres de cette place.
Si Ton pouvait enlever les magasins et les faire passer sur les derrières!
Il ne faut cependant faire un pareil essai que dans le cas d'un succès probable, car un échec pourroit altérer dans l'opinion la haute réputation des armes françoises. Il est bien important que les troupes républicaines ne soient jamais battues...
Carnot.
La première chose à faire, même en vue de cet objet, c'était de reprendre Kaiserslautern. Pour mettre plus d'ensemble dans l'opération, les deux représentants résolurent que Moreaux se conformerait aux plans arrêtés par Michaud (19 messidor, 7 juillet). L'attaque était fixée au 24 (8 juillet), et le 20, Ilontz et Goujon disaient au Comité que les deux armées, animées d'une louable émulation par les succès des armées du Nord et de Sambrc-et-Meuse, étaient dans les meillcnros dispositions. Elles le prouvèrent : le 25 messidor (VA juillet), Tripsladt était enlevée à la baïonnette; le 27, Saint-Cyr entrait dans Neustadt et Desaix dans Spire. Hentz et Goujon chantent victoire. Ils écrivent ce jour même au Comité :
Les armées du Rhin et de la Moselle réunies sont triomphantes; elles sont aux prises avec l'ennemi depuis trois jours. Hier, elles l'ont fait fuir devant elles sur tous les points, comme un vil troupeau, dans l'espace de plus de vingt lieues. Nous sommes maîtres des gorges et des revers des Vosges, depuis Landstoul jusqu'à Neustadt; nous occupons Spire, Kerviller; nous allons récolter le Palatinat.
cil. XXX. — CAMPAGNE DE 1794 281
Ils disent où ils étaient durant ces journées (Goujon à Tripstadt, Ilentz dans les gorges) et ils payent un juste tribut d'éloges à deux autres collègues qui ont pris part au combat :
Rougemont et Diiroy ont encouragé par leur présence sur le champ de bataille, dans la plaine, Tardeur des défenseurs de la patrie *.
L'ennemi s'était rabattu sur Kaiserslautern, cette position toujours si disputée. C'était là aussi qu'on le voulait forcer, et, le 29 messidor (17 juillet), Kaiserslautern était pris.
Alors on pouvait marcher sur Trêves, et Carnot montrait même, au delà, Coblentz. Le 2 thermidor (20 juillet), en applaudissant aux succès obtenus ainsi qu'au projet d'attaque contre Trêves, il écrit aux représentants près ces années touchant ce projet :
Nous vous invitons à lui donner l'exécution la plus prompte et la plus énergique. Ne négligez aucune des précautions qui peuvent en assurer le succès. Quant à ce qui est de Coblentz, on no peut former à ce sujet aucune résolution fixe, car on assure que les ennemis, fuyant de la Belgique, se retirent vers le Rhin.
Le 7 (25 juillet), dans une entrevue des représentants Ilentz et Goujon avec les généraux, il était décidé que Moreaux, avec l'armée de la Moselle, marcherait sur Trêves ; Michaud l'annonçait au Comité. — C'est au milieu de ces préparatifs qu'on apprit la révolution du 9 thermidor.
Le 9 thermidor. — Rentrée à Liège; prise du fort de l'Écluse. — Occupation de Trêves.
Une révolution qui réussit est toujours acclamée et celle-là le fut plus légitimement qu'aucune autre , sans