Dépôt de la Guerre, armée du Rhin, à la date
pêcher d'exprimer aux représentants près cette armée la peine qu'il en ressent (3 vendémiaire, 2G septembre) :
Ce sera donc toujours de la frontière du Rhin, chers collègues, que viendront nos disgrâces, et, victorieux partout ailleurs, nous ne rencontrerons d'exceptions que sur le point le plus favorisé de tous par l'art et par la nature!
Il en cherche une explication : ce n'est pas que la frontière soit trop étendue, — elle est la même pour eux et pour Tennoini; ni que l'armée soit moins forte en nombre ou inférieure en cavalerie, — ils nous battent dans les montagnes!...
La vraie raison, c'est que dans toutes les autres armées on a établi le système d'agression et que, à Tarmée du Rhin, on a juré, à ce qu'il paroît, de rester éternellement sur la défensive la plus passive... Mais voulez-vous un moyen certain d'être victorieux comme on Test partout ailleurs? attaquez l'ennemi tous les jours, matin et soir; que les généraux, au lieu de laisser tranquillement sous leurs yeux les ennemis réunir leurs forces disséminées, tombent successivement en masse sur chacune des portions de ces rassemblements.
L'armée de la Moselle a Tordre de seconder l'armée de Sambreet-Meuse ; elle garde Trêves, elle bloque Luxembourg ; c'est donc un grand malheur qu'un échec qui nous expose à perdre ces avantages et les plus précieux fruits de la victoire. Cependant il faut aller au plus pressé, il ne faut pas souffrir que nos frontières soient entamées. Vous êtes représentants du peuple près les deux armées ; vous pouvez tirer de Tune des renforts pour l'autre, et comme les circonstances où vous vous trouvez peuvent changer à chaque moment, les mouvements que nous pourrions ordonner d'ici pourroient ne plus cadrer avec elles, lors de l'arrivée de notre courrier. C'est donc à vous, chers collègues, à prendre de concert les mesures qui vous paroîtront convenables.
La chose n'est pas difficile avec la puissante diversion que fait en ce moment l'armée de Sambre-et-Meuse en poursuivant l'ennemi jusqu'à Cologne. Il fait donc appel à leur activité.
Cet appel, le dernier de Carnet que nous ayons à enregîs-
trer, fut entendu et suivi d'effet. La victoire dès ce moment accompagnait partout nos armes. Les trois places que Tennemi occupait encore sur notre territoire, le Quesnoy, Valenciennes et Condé, nous furent rendues sans trop de résistance : le Quesnoy, le 28 thermidor (15 août), Valenciennes, le 10 fructidor (27 août), Condé le 13 (30 août). L'abandon où Tennemi depuis longtemps était forcé de les laisser faisait que les garnisons pouvaient capituler sans déshonneur. L'armée de siège, commandée par Scherer, put ainsi rejoindre Jourdan et prendre sa part à la bataille de la Roer, 11 vendémiaire an III (2 octobre), qui décida Clairfayt à repasser le Rhin par Cologne et amena Jourdan lui-même dans Cologne. Pichegru de son côté avait repoussé le duc d'York sur le W ahal et se trouvait aux portes de la Hollande; Michaud enfin, profitant du trouble que les armées du Nord et de Sambre-et-Meuse avaient jeté dans les rangs des coalisés, reprenait possession du Palatinat. L'ennemi ne possédait plus sur la rive gauche du Rhin que Luxembourg et Mayence, et Kléber fut appelé de Belgique pour faire le siège de cette grande ville qu'il avait autrefois si vaillamment défendue.
Nous n'avons pas à suivre plus loin les représentants en mission dans le cours de ces succès. Carnot n'est plus au Comité pour les diriger, et sa haute direction d'ailleurs ne diminue point la part d'honneur ou de blâme qu'ils ont personnellement méritée dans cette carrière difficile. Leur part d'honneur est grande. Ce ne sont pas eux sans doute qui ont fait des volontaires de 92, fuyant à la première rencontre au cri de sauve qui peut, ou de ces hommes de la première réquisition de 93, indisciplinés, désertant par bataillons, les héroïques soldats des deux campagnes de l'an II (de septembre 1793 à septembre 1794), les soldats de l'armée du Nord, de l'armée du Rhin, de Tarmée de Sambre-et-Meuse, sous Jourdan, sous Hoche, sous Pichegru et même sous Moreaux et sous Michaud. Mais ils les ont fait vivre; ils ont fini par leur procurer des munitions.
des armes, des souliers : des souliers et des baïonnettes, c'est ce que Hoche demandait qu'ils eussent pour les mener à la victoire. Heureux si dans ces réquisitions, imposées par la nécessité, ils n'eussent pas usé parfois d'un excès d'arbitraire qui n'était que nuisible! Plus heureux encore si, se renfermant dans leur véritable rôle, ils n'eussent pas porté euxmêmes la main sur l'armée, fomenté Tindiscipline, désorganisé les corps, en semant la défiance contre les officiers et en enlevant d'eux-mêmes aux soldats, au risque d'arrêter leurs succès, plusieurs généraux qui les savaient former au rude métier des batailles. On pratiqua, en effet, nous l'avons vu, sur la frontière du Nord, dans des proportions plus larges encore et plus révoltantes, ce système de proscription que nous avons rencontré aux armées des Alpes, dltalieet des Pyrénées, sans parler des trois armées des côtes où dominait la pure sans-cul otterie. Est-il besoin de rappeler Luckner, le généralissime des armées de la frontière du Nord avant et après le 10 août; Custine, le conquérant de Mayence, et Houchard, le vainqueur d'Hondschoote, envoyés comme traîtres à l'échafaud, Custine après des échecs dont il n'était pas responsable, Houchard en pleine victoire; Biron et Kellermann.; mais ces deuxlà c'est à d'autres armées, où ils avaient été relégués, qu'on les prit pour les envoyer Tun et l'autre en prison et le premier à l'échafaud ; Beauharnais regardé comme le meilleur général de la république, essayant de se dérober à la destitution par une démission volontaire et n'évitant ni la prison, ni la guillotine; Hoche lui-même, enlevé traîtreusement à une armée victorieuse pour aller languir dans une prison, tandis que l'armée du Rhin, qu'il avait (»uc sous ses ordres et si bien entraînée, au lieu de hâter et de doubler par son concours les succès de l'armée de Sambre-et-Meuse, piétinait dans une sorte d'impuissance : mais ceci est le crime spécial du Comité de salut public, non point de Carnot, de Saint-Just : Carnot n'est coupable que de l'avoir souffert et d'y avoir attaché son nom, et c'est
trop. Je n'ai parlé que des généraux en chef. Combien d'autres parmi les généraux de second rang furent destitués comme nobles, au grand dommage de notre situation militaire, puisque, de l'aveu même de ceux qui les destituaient, ils étaient estimés les plus capables : Ligniville, d'Aboville, Schauenbourg, Landremont, tous les quatre généraux en chef par intérim; Diettmann, Leveneur, l'ami, le patron de Hoche, Laubadère, Théroïque défenseur de Landau, Kilmaine, Hédouville, Béru et vingt autres. Combien même, sans autre raison, furent envoyés au tribunal révolutionnaire et sacrifiés : Coustard (18 brumaire), Lamarlière (16 frimaire), O'moran, Chancel, Davaine (16 ventôse), Dillon (24 germinal) *, et combien d'officiers capables, intimidés par ces exemples, se refusèrent au périlleux honneur de commander! La correspondance officielle nous en a rendu témoignage.
Ce sont là de vrais crimes dont on ne peut décharger les représentants en mission, même quand on rend hommage à leurs services dans un autre ordre de faits. Mais ils ne s'occupaient pas seulement des choses de Tarmée. Ils pesaient aussi de tout le poids de leurs pouvoirs illimités sur les départements où ces armées avaient leurs attaches. C'est dans cet autre rôle qu'il nous reste à les prendre pour nous faire une idée complète de leur action sur la frontière du Nord.
1. Hist, du tribunal révolutionnaire de Paris, t. II, p. 8, 102, 462, el t. 111, p. 198.