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CHAPITRE XXXI

La grande frontière du Nord, du Rhin à TOcéan, qui, au milieu des misères de la guerre, avait vu tant de représentants en mission près les armées, avait souffert assez et donné suffisamment de gages à la patrie pour échapper aux rigueurs de la justice révolutionnaire. Dans cette ré«fion, le fédéralisme eut peu de retentissement ou du moins peu de prise. Ouverts aux attaques de l'ennemi, occupés ou traversés sans cesse par les troupes sous la surveillance des représentants, ces pays n'avaient guère le loisir de s'occuper des révolutions de Paris, et encore moins la liberté de s'en plaindre. Julien dans son rapport se plaît à témoigner de leurs sentiments à cet égard *. Et pourtant que de sang répandu tout autrement que dans les batailles! C'est ce que nous montreront principalement Strasbourg, Arras et Cambrai.

Commençons par les départements du Rhin.

L'Alsace avant la République.

Missions antérieures à la Convention.

Rien ne prouve mieux combien le cœur des habitants de TAlsac*» est français, que leur attachement persistant

1. Uapports sur les administrations rebelles, p. 162 et suiv.

à la France, après tout ce qu'ils ont souffert des représentants de la République. Mais hàtons-nous de le dire, le principal bourreau de TAlsace, ce n'est pas un Français, c'est un Allemand, Euloge Schneider.

Ce pays, avant la Révolution, avait un droit assez compliqué, mais une existence assez douce : la noblesse, protégée par ses capitulations; les villes, par leurs privilèges; les campagnes comme partout moins défendues, mais peu opprimées pourtant *. Les cahiers de la province aux États généraux étaient rédigés en des termes fort modérés. Le contre-coup de la Révolution se fit pourtant sentir, dès avant la nuit du 4 août, par le saccagement des forèls, Tattaque des châteaux et un mouvement général contre les juifs, qui, par l'usure, avaient réduit le paysan au plus dur des servages. Mais après ces premières secousses le nouveau règne se fit partout bien accueillir. Il s'annonçait comme ne voulant que détruire les abus. En proclamant la liberté et régalilé, il n'avait pas encore déclaré la guerre aux croyances religieuses. Le registre des séances de la Société (les amis de la liberté et de l'égalité à Colmar (c'était le nom des affiliés aux Jacobins de Paris) commençait par cette invocation : In nomine Redemptoris nostri J,-C. amen *. Il en fut autrement quand TAssembléc nationale eut la fatale idée de porter la main sur TÉglise par la loi de la constitution civile du clergé Ce fut en Alsace comme ailleurs l'origine d'une lutte où la Révolution s'exaspéra de plus en plus, et dans laquelle, ayant la force, elle parut triompher par la suppression de l'Église

1. Voy. rappel de la commune de Slrasbourg à la Convention nationale, imprimô par décision du 5 ventôse an HI, dans le Livre bleu ou Recueil de pif}ces authentiques servant h Thistoire de la Révolution jï Strasbourg, ou les Actes des représentants du peuple en mission dans le déparlement du Bas-Rhin sous le règne de la tyrannie des comités et commissions révolutionnaires, de la Propagande et de la Société des Jacobins à Strasbourg (2" édition). Strasbourg, chez Dannbach et Ulrich, imprimeurs, 2 vol. in-8 (Bibl. nat., LK', 9526 A.).

2. Véron-Rcville, lUst. de la Révolution française dans le département du Haut-Rhin (1865), p. 37.

et de toute Eglise, mais où elle ne fit qu'accumuler les haines et finit par être vaincue, parce que, grâce à Dieu, les droits de la conscience humaine sont plus vivaces que toute persécution. La désorganisation du clergé national fit affluer en Alsace tout ce qu'il y avait de mauvais prêtres dans les pays allemands du voisinage : tel fut Euloge Schneider, qui fut vicaire épiscopal de Strasbourg avant d'exercer, dans des fonctions plus appropriées à son humeur, son esprit révolutionnaire*, et avec Schneider cent autres prêtres de même sorte qui se partagèrent les cures, à mesure qu'on en chassait ceux dont la foi religieuse était réfractaire au serment. Mais les intrus n'étaient pas toujours acceptés des populations; et de là un redoublement de rigueur contre les insermentés : nous avons vu ailleurs le progrès des lois de répression à leur égard.

Politiquement, l'Alsace était l'amie de la Révolution, mais non pas de toutes les révolutions.

Qu'allait-il arriver après le 10 août? Le département, l'armée accepteraient-ils le renversement de la Constitution qu'ils avaient jurée? C'est le point que devait éclaircir la mission de TAssemblée législative dont nous avons parlé *. Le directoire du département et le conseil général de la commune se déclarèrent en permanence et suspendirent les séances du club où fermentait l'esprit des Jacobins. Quant à l'armée, si le prince Victor de Broglie, chef d'état-major, protesta, Biron, lo général en chef, se soumit, et le département, comme la ville, en fit autant. Dietrich, ce maire patriote chez qui Rouget de l'Isle composa la Marseillaise, dénoncé à l'Assemblée nationale le 14 août par

1. Voy., sur ses antécédenls, F.-C. Heitz, \otes sur la vie et les écrits d'Eitloge Schneider, accumpaî^nécâ de pièces inédites (Strasbourg, 1862, in-8).

* C'était, dit Charles Nodier, qui était venu chez lui pour étudier le grec, un homme de trente-sept ans, à la taille épaisse et courte, aux cheveux ras, aux yeux fauves ombragés de cils roux. ■ {Souvenir de la Révolution et de l'Empire, nouvelle édition, 1864, 2 vol. in-18, 1. 1, p. 1, Euloge Schneider.)

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