Heilz, Sociétés politiques de Strasbourg, p
C'est surtout contre Schneider que se tournaient tous les efforts de cette fraction de jacobins, maîtres du pouvoir, qu'on pourrait appeler les opportunistes de Strasbourg. Schneider avait des amis en Alsace qui lui cherchaient des appuis à Paris *. Il avait à Paris des correspondants qui se mettaient à son service, lui recommandaient la prudence : ne pas mal parler des représentants. Il ne pouvait cependant pas se taire, même quand Saint-Just était Fauteur de ses maux. Il ne pouvait pas ne pas se plaindre d'avoir été attaché, sans jugement, à la guillotine '. Mais lui-même était-il sans reproche? Ses adversaires trouvaient dans sa vie trop de prises contre lui. Les administrateurs de Strasbourg s'étaient chargés de répondre à la lettre qu'il avait écrite à Robespierre pour sa défense :
Euloge Schneider, disaient-ils, tout couvert de ses crimes, vient encore de mentir à l'univers du fond de sa prison. Constant dans ses perfidies, il emprunte le langage de l'innocence foulée. Il crie à l'oppression, à l'injustice. 11 ose attaquer Robespierre, il pousse l'imprudence jusqu'à paroître solliciter un prompt jugement. Ah! que ses vœux trompeurs ne sont-ils exaucés ! La terre de la liberté seroit déjà délivrée d'un monstre. Mais non, cet homme profondément pervers cherche encore, sous le couteau même de la loi, à perfectionner ses fureurs; il veut ranimer l'espoir et les forfaits de cette horde impure de prêtres étrangers dont il a inondé le département du Bas- Rhin.
11 a seul combattu les feuillants et les fédéralistes... Qu'ont donc fait dans ce département les Monet, les Teterel, les André, les Mougeat, les Mainoni, les Ëdelmann et tant d'autres? C'est bien là le faux révolutionnaire dont Robespierre parle avec tant de sublimité. N'oubliez pas que c'est le scélérat Dietrich qui l'a appelé dans les murs de cette ville, comme l'instrument
1. 7 nivôae (27 décembre), lettre collective de Taffin, Jung, etc., à la citoyenne K..., Tinvitant à se porter caution pour lui : « Son crime est d'avoir censuré les Tautes des représentants du peuple lors de la prise des lignes de la Lauter, lors de l'arreslation de nos frères du département et autres corps administratifs. » (Hcitz, Soles sur Schneider, p. 132.)
2. Lettre du 12 pluviôse (31 janvier i'tH), au citoyen K..., rue des Prouvaires. — Cf. d'autres lettres du 12 nivôse et du 7 pluviôse. (Heitz, Notes sur Schneider, p. 138 et suiv.)
le plus mortel pour une patrie que, dès lors, il vouloit trahir. Paroissez, citoyennes de Barr qu'il a mises en réquisition pour Funck, prêtre autrichien; fille intéressante et malheureuse qu*il fit demander à son père à une heure du matin, pour partager son lit de débauche *, etc.
Les ombres plaintives de tes victimes, oppresseur sanguinaire et détesté, s'empressent autour du temple de réternelle justice et crient vengeance. Vois ce malheureux que tu fis guillotiner parce qu'il avoit une jambe de bois et que, disois-tu avec une ironie détestable, il ne pouvoit point servir dans les ports de la République.
Entends-tu la voix encore menaçante de ce capitaine de gendarmerie que tu vouas au couteau national pour jouir de ses pistolets et du produit de ses chevaux? Ecoute les longs gémissements (le cette femme qui ne dut la mort qu'à ton désir de posséder ses meubles! Faudra-t-il te rappeler ces cultivateurs ignorants et foibles, ce ministre sexagénaire de Dorlisheim, ce citoyen d'Epfig que la rage a frappé de mort? Il doit te souvenir de cette infortunée que tu fis périr à Sélestatt avec le fruit précieux qu'elle portoit dans son sein. Tu n*as pas oublié non plus cette illumination insultante que lu ordonnas dans une de tes entrées triomphantes à Sélestatt... Ah! que n*imitois-tu plutôt ton digne complice le prêtre Taffin ; il ne put résister au remords rongeur d'avoir partagé une partie de tes forfaits; il devança la mort qui Tattendoit à Téchafaud.
Ils parlent de ses exactions, de son despotisme, de son hypocrisie :
La Vendée naissoit, dit-il, dans le département, et il prétend l'avoir empêchée... On sait (jue c'est lui qui a outré avec fureur toutes les lois sur la réquisition du peuple en masse et sur la philosophie des cultes... Et à qui doit-on attribuer cette inconcevable et malheureuse émigration de près de cinquante mille Ames dans doux districts seulement? La terreur a fait fuir ces familles nombreuses; la terreur étoit mise à l'ordre du jour par ce moderne Calignla qui désiroit qu'elles n'eussent toutes qu'une seule tête pour la faire tomber d'un coup de hache.
C'est avec répugnance que nous vous retraçons celte longue suite de forfaits et de crimes. Si Schneider n'avoit exercé
1. C'est de celle fa^on que l'on transformait son mariage. La Irace en est restée dans quelques récits.
qu'une autorité ordinaire dans notre département;... si nous n'avions pas découvert dans sa conduite imprudente et audacieuse toutes les traces d'un système nouveau de conspiration contre la liberté et contre Tunité et Tindivisibilité de la République;... si enfin la conviction, née d'une funeste expérience, ne nous disoit pas que tout est perdu, si ce monstre est déchaîné, nous nous serions condamnés au silence. Mais il falloit décider entre un hfemme et la patrie : notre choix ne pourvoit plus être douteux *. (8 ventôse, 26 février 1794.)
Après une pareille lettre, il semblait assez inutile que le Comité de sûreté générale demandât des renseignements à Strasbourg sur Euloge Schneider. La réponse était toute faite. Il en renouvela la demande néanmoins, et d'autant mieux que Ton pouvait déjà savoir ce qu'elle produirait. La question portée au sein de la Société populaire y provoqua pourtant quelques débats. C'est une première édition de son procès devant un jury dont les membres avaient été, pour la plupart, témoins de ses actions. Le premier qui prit la parole dit que tant que Schneider n'a été que simple citoyen, membre de la Société, il lui a paru patriote; mais dès qu'il a été élevé à la place de président * du tribunal révolutionnaire, il n'a vu en lui qu'un monstre, un ennemi de la chose publique, un homme souillé de tous les crimes; et il les passe en revue :
Il écrivoit en ces termes au maire d'Obernay : '< Désignezmoi des têtes pour que je les fasse guillotiner. » Le maire lui répondit qu'il ne connoissoit point de coupables. Mais il étoit si altéré de sang que sur la simple dénonciation d'un jeune homme de dix -sept ans, nommé Martin, il fit périr trois malheureuses victimes, etc.
Un autre ose contredire :
Il est du devoir d'un républicain, dit-il, d'énoncer franchement son opinion et de ne se laisser entraîner par aucune passion, d'oublier l'individu et de ne s'attacher qu'aux choses.