Armée du Nord, à la date
Il était allé à Dunkerquc qu'il voulait maintenir sur une forle défensive. Sauver Dunkerquc à tout prix, c'est Tordre qu'il avait reçu; et il pouvait perdre les fruits de sa journée, s'il s'engageait, à la suite de l'ennemi, dans cette plaine entrecoupée de canaux où un retour offensif, en un moment opportun, était possible. Il se proposait de se porter sur la Lys pour battre les Hollandais à leur tour, couper leurs conununications avec les Anglais et se replier à la tête de 30 000 hommes vers le Quesnoy pour en faire lever le siège.
Son plan était agréé et, le 13, le Minisire, en lui adressant des félicitations sur sa victoire, ne faisait, comme Carnot, qu'exprimer le regret qu'elle n'eût pas été plus complète *•
L'armée du Nord avait encore remporté quelques succès. Le 13 septembre, Levasseur annonçait au Comité la prise de Mcnin et de Werwick par Béru, qui commandait le camp de la Madeleine sous Lille, secondé par Macdonald et par Dupont. Le môme jour, Bouchard écrivait au Ministre qu'il marchait sur Tournai pour prendre Cobourg à revers *. Mais l'attaque de la forêt de Mormale, où les Autrichiens étaient en force, avait échoué avant qu'il y put rien faire, et, le 14, le Quesnoy avait capitulé. L'ennemi, déjà maître de Valenciennes, voyait, dès ce moment, devant lui, surtout après la défaite de la garnison de Cambrai, un chemin presque entièrement ouvert sur Saint-Quentin,
Les petits succès qui avaient suivi la bataille de Hondschoote avaient eu, auprès de ces échecs, une importance médiocre et d'ailleurs peu de durée. Les représentants, qui se mêlaient de plus en plus aux opérations militaires,
1. « On a bien regretté ici que les Anglois n'aient pas été réduits à se rendre ou à un total anéantissement. La connoissance du local {sic) auroit pu le faire espérer, mais nous devons croire cjuc vous avez trouvé une meilleure combinaison. » (Armée du Nord, à la date.)
2. Armée du Nord, aux dates. Voy. aussi la lettre de Béru à la Gon-> vention (12 septembre).
revendiquaient bien le succès pour eux, mais rejetaient la responsabilité des échecs sur autrui. Tantôt ils s'en prenaient aux soldats. Bentabole et Levasseur écrivaient (6 septembre) :
Pour attaquer, rien n'égale la valeur de nos troupes, mais dès que nos soldats sont entrés dans un village, les plus lâches se portent au pillage, au meurtre, au viol, comme à Menin, tandis que les bons et les braves soldats restent à leurs corps et poursuivent Tennemi au péril de leur vie. Le butin que les pOlards ont fait excite parmi les autres le goût du pillage, et si Tennemî vouloit nous attaquer une heure après être entrés dans un village, il aiiroit bon marché de nous ^
Tantôt ils s'attaquaient aux officiers*. Ainsi, de la bataille de Hondschoote, ils prenaient volontiers pour eux ce qu'elle avait eu de décisif, laissant à la charge du général ce qu'elle avait eu d'incomplet. Lavalette écrivait à Bouchotle, le H septembre, qu'il pensait que la chute de Custine « avait contribué au succès de nos arnues ». Pourquoi ne pas persévérer, aux dépens de Bouchard, dans ce système? Houchard se voyait successivement privé de ceux qui avaient sa confiance. Le 19 septembre, il écrit au Ministre qu'il regrette le rappel de Gay-Vernon (adjudant général), « dont le secours lui était si nécessaire qu'il ne peut sans lui se charger plus longtemps du commande-
i. Armée du Nord, à la date. — Levasseur, qui a écrit la lettre, ajoute: • Je crois que si après l'affaire d'Hondschoote, nous eussions de suite marché sur le chemin de Fumes, nous aurions coupé la retraite aux Anglois. On m'a répondu que nous n'éUoos pas en force. • — La raison était bien suflisantc. Si les Anglais, en eCTet, coupés dans leur retraite, eussent passé sur le corps de nos troupes, que serait devenue Dunkerque qu'il s'agissait, avant tout, de sauver? — Les deux représentants se plaignent d'Hédouville à Werwick, à Menin. Le soldat, ne sachant pas qu'on évacuait la ville par ordre, a cru à une défaite. — Il a été retenu à grand'peine par Levasseur et Bentabole. Ils demandent la conllrmation du grade de général de division donné à Béru, à la demande de Houchard.
2. Hentz et Duquesnoy écrivaient aussi le 15 septembre : • Nous allons nous occuper de la réforme de bien des abus qui régnent et de la suspension d'une foule d'officiers lâches et même royalistes. (Test à la valeur seule des soldats que nous devons nos succès. • (Armée du Nord, à la date.)
Ui LES REPRÉSENTANTS EN MISSION
ment ». Qu'allait-il dire quand un arrêté du Comité fit rafle de tous ses aides de camp? Le 21, en effet, Carnot écrivait, au nom du Comité, à Trullard et à Bcrlier :
Les plaintes graves qui nous sont parvenues contre Télatinajor de l'armée du Nord nous ont déterminés à prononcer la destitution de la plupart des offîciers qui le composoient; nous vous envoyons la nouvelle liste que nous avons arrêtée de concert avec le ministre de la Guerre.
La multitude des traîtres auxquels le sort de nos armées a été confié jusqu'à ce moment doit nous rendre attentifs à connoitre mieux le caractère des hommes que nous pouvons employer * .
Carnot avait bien vite pris le ton et l'accent de Bouchotte!
Mais déjà la destitution du vainqueur de Hondschoote était résolue. Le 20 septembre, il était suspendu*, et Jour-
1. C'est trois jours auparavant, 18 septembre, que Ton trouve sur le registre des déHbérations du Comité de salut public, cet arrêté :
« Le Comité de salut public arrête que le citoyen Rouget surnommé de Lille, ci-devant officier du génie et retiré à Saint-Germain, sera mis, sans délai, en arrestation; charge le ministre de la Guerre de l'exécution du présent arrêté. » (AF+II, 46, à la date).
L'ordre, qui ne put être exécuté alors, fut renouvelé le 17 nivôse (6 janvier), neuf jours après l'exécution de Dietrich, l'ancien maire de Strasbourg (8 nivôse), chez qui Rouget de Lislc avait composé la Marseillaise^ et cet ordre, cette fois, avec ses corrections et ses ratures est de la main de Carnot lui-même : « Le Comité de salut public arrête que le ministre de la Guerre fera mettre sans délai le citoyen Rouget dit de Lille, ci-devant officier du génie, en état d'arrestation. 18 [corrigé en 17) nivôse, deuxième année républicaine. » (Arch. nat.), AK U, 203, et Musée des Archives, n« 1396.)
2. 20 septembre. - Le Comité de salut public, sur le compte qui lui a été rendu des dernières opérations sur la frontière du Nord et des causes qui on t empêché l'armée du Nord de profiter de sa victoire, arrête que Houchard, Ducaus, Landrieu, Dumesnil, Demars, Dhédou ville, Barthélémy et Vernon seront, sur-le-champ, mis en état d'arrestation et amenés à Paris; charge les représentants du peuple Hentz et Duquesnoy de mettre à exécution le présent arrêté (AF+H, 46, p. 336). — Le 18 septembre, le Comité avait rédigé son instruction en neuf articles pour les généraux d'armée : otages, contributions; — subsistances; — faire passer sur les derrières les vivres, etc., dans les pays occupés; — saisir l'argenterie des églises; — raser les forteresses et combler les fossés; — dresser l'état des objets saisis; — mêmes prescriptions au commandant des forces navales; — lever régulièrement les contributions et empêcher le pillage des soldats.» (AF+ 11, 46, à la date.)
dan, le 22, nommé à sa place. Ce n'était plus seulement un incapable, ce n'était pas seulement un hïche (Levasseur lui reprocha d'avoir eu peur!), c'était un traître que l'on frappait. Les trois représentants, Hentz, Peyssard et Duquesnoy, dénoncèrent, le 26, Bouchard et son état-major comme ayant « tout combiné pour une déroute » à Hondschoote *; et ce frénéral, sorti incontestablement du peuple, adressait au Ministre cette simple protestation :
Je suis aussi un général sans-culotte et qui ai combattu depuis la révolution en vrai sans-culotte. Jamais je n'ai intrigué; jamais je n'ai désiré autre chose qu'un [grade de] capitaine do dragons que trente-huit ans de services m'ont valu. On m'a forcé de prendre les emplois que j'ai exercés; je n'en voulois point, parce que je n'ai pas d'ambition, que je ne veux être qu'un citoyen fraaçois. Et ce titre, le seul qui me flatte, ne peut m'étre refusé, par mon éternel dévouement pour la cause de la liberté.
HOUCBARD *.
1. « Le général Houchard et son étal-major sont coupables, aux yeux de rhomme le moins pénétrant, de n'avoir pas profité des victoires que les braves soldats de nos armées ont remportées malgré les ordres perfides de l'état-major, qui ne s'est pas môme conformé au plan arrêté et qui avait tout combiné pour une déroute...
• L'armée est républicaine; elle voit avec plaisir qu'un traître soit livré à la justice et que les représentants veillent sur ses généraux. • {Moniteur du 30 septembre, t. XVII, p. 773.)
Les représentants ne voyaient plus que des traîtres autour d'eux; le moindre échec était l'efTet d'une trahison. A la même date, deux autres commissaires, Bentabole et Levasseur, dénonçaient une conspiration qui, disaient-ils, devait livrer Armentières à l'ennemi; la preuve, c'était un papier contenant les noms d'habitants désignés comme royalistes, papier trouve sur un offlcier ennemi qui avait péri dans une rencontre; douze furent envoyés au tribunal révolutionnaire. {Moniteur, ibid.^ p. 774.) Ils protestèrent vainement qu'ils étaient républicains. Quatre furent condamnés à mort et huit retenus en prison jusqu'à la paix [27 brumaire, 18 octobre]. {Uist. du tribunal révolutionnaire de Paris, t. II, p. 146.)
Ajoutons pour l'armée des Ardenncs cet arrêté de Perrin, approuvé par ses deux collègues Massieu et Cales :
« A dater du jour du présent arrêté, tous les ci-<ievant nobles qui se trouvent servir dans la seconde division de l'armée des Ardennes, quels que soient leurs grades, seront provisoirement suspendus de leurs fonctions, et obligés de se retirer à 20 lieues dans l'intérieur de la République, jusqu'à ce que la Convention nationale en ait autrement ordonné. » [Sedan, 24 septembre 1793.] (Arch. nal., AFII, 242, à la date.)
2. Armée du Nord, h la date. Le 27 septembre, Houchard et son chef d*état-major Berthelmy sont à TAbbaye. (Ibid.)