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CHAPITRE XXX

Mésintellig^ence de Hoche et de Pichegru.

La campagne de 1793 se terminait d'une façon triomphante pour la République sur presque toutes les frontières : dans les Alpes et dans les Pyrénées comme sur le Rhin. Toulon venait d'être reconquis, la Vendée abattue : qui aurait pu croire qu'elle se relevât de Texternii nation de Savenay? Il fallut la politique impitoyable du Comité et les colonnes infernales deTurreau pour faire ce miracle. Sur le Rhin, le Comité de salut public ne voulait pas s'arrêter dans le succès. Le l*"" janvier 1794 (12 nivôse), il écrivait à Pichegru :

iOOOO hommes de Tarmée du Rhin resteront devant le fort Vâuban [qui avait été pris par l'ennemi].

Un détachement de Tarmée de la Moselle, renforcé de iOOOO hommes détachés de l'armée des Ardennes, prendra poste à Kaiserslautern et couvrira le reste de l'armée.

Le reste des deux armées suivra vivement l'ennemi, tentera de s'emparer de Manheim, détruira les ponts sur le Rhin, lèvera des contributions de toute espèce, évacuera tout sur rintérieur, et l'armée ne prendra de cantonnement qu'après l'entière évacuation du territoire de la république.

Les opérations seront concertées entre les généraux en chef ^ et les représentants *.

Hoche d'ailleurs n'avait pas posé les armes. Il avait écrit le 31 décembre au Ministre :

N'ayant vu l'ordre du Comité, ni le lieu pour cantonner les troupes, je ne puis le faire, et puis elles souffriront infiniment davantage en restant inactives qu'étant en marche; elle [l'armëe] voit Tennemi et par là se délasse de ses fatigues; et puis j'ai Tinfàme Keyserslautern a détruire *.

Il prenait fort au sérieux son commandement supérieur et se montrait entièrement résolu à le faire respecter. Ce n'était pas sans quelque témérité qu'il disait à Bouchotle :

II est bon de porter les regards sur Tintrigue des armées; des petites cabales naissent de grandes dissensions. J'ignore pourquoi tel homme, qui étoit à Haguenau d*où il m'a écrit quand je me battois à Luxembourg, répand le bruit qu'il a rallié les troupes qui ne se sont jamais débandées et envoie à Paris des courriers extraordinaires, des officiers enfin, sans l'approbation des représentants du peuple ou la mienne. En fait de guerre, je ae connois qu'une chose, c'est que chacun doit être continuellement à son poste *;

Les représentants y veillaient eux-mêmes. Lacoste et Baudot, qui continuaient d'être mal disposés pour Pichegru, trouvaient qu'il n'était pas toujours là où son commandement l'appelait. Ils écrivaient le 14 nivôse (3 janvier 1794) au Comité :

Vous dites, citoyens collègues, que le général Pichegru est actif et intelligent.

On n'est pas actif, quand on ne connoit pas les positions de l'armée que l'on commande. Pichegru n'étoit connu que dans son quartier général qui étoit toujours à quatre lieues au moins du corps d'armée.

i II ajoute qu'il a commandé 1500 à 2000 voitures : « Elles serviront à enlever tout ce qui nous sera utile et que nous trouverons dans le Palalinat. D'ailleurs, je veux essayer quelques contributions. 11 n'est pas mauvais de faire une tourne;^ dans les petites chapelles. » (Armée du Rhin, à 'a date.)

2* Armée du Rhin, à la date. l\ publia à la même date l'ordre du jour Mui annonçait la réunion des deux armées sous la dénomination d'armée <l'Entre-Rhin-et- Moselle et la réunion des deux états-majors. Mais cela n'a jamais été reconnu par un acte officiel.

On n'est pas intelligent quand on est de l'avis de tout le monde, et quand on donne dans le même jour et au même instant des ordres contradictoires.

Pichegru est patriote, mais patriote froid et inanimé. Sa présence éteint Tardeur des soldats, au lieu de Tenflammer.

Hoche a du mérite; avec moins d'amour de la gloire, il en auroit davantage encore. H sera un jour un grand général, si Tamour-propre des autres lui en donne le temps et s'il vient lui-même à mieux connoîtrc la mesure [les limites] du gouvernement.

En ce moment, il continue ses opérations...

Quant à nous, notre occupation, exclusive à toute autre, est de pourvoir à l'approvisionnement de Landau, et cela aux dépens de l'ennemi.

Les généraux donnaient au jeune chef des embarras de plus d'une sorte :

J'ai toutes les peines du monde, écrivait-il au Ministre, avec certains généraux ; ils ne peuvent se persuader qu'il faut vivre sur le pays; ils ont le diable pour traîner après eux des bagages de convois [des convois de bagages] *. Moreaux pour sa seule division avait plus d'artillerie de position que je n'en avois à Weissembourg. Ils ne peuvent croire à la manière leste et révolutionnaire dont les François doivent faire la guerre. Je les tance quelquefois; ils te diront peut-être que je suis peu poli. J'exige qu'ils exécutent les ordres, sans permettre les discussions...

Mais s'il tenait encore ses troupes en haleine, il songeait pourtant à leur donner, le plus tôt possible, un repos si bien mérité :

1. Certains représentanls, si l'on en croit le représentant Lémane, imitaient bien en cela la conduite de ces généraux. Il écrit de Strasbourg, 30 frimaire (20 décembre), au Comité de salut public, quMl désire son rappel, en voyant le train que fait Baudot : « Cinq hussards, quinze chevaux, sa femme et tout Tattirail de fréric, et par-dessus tout le défaut de tranquillité si nécessaire à une commission aussi importante que la nôtre, bien du bruit et peu de travail de sa part. Je vous dirai le reste quand je serai à la Convention, ou, si vous m'ordonnez de rester ici, je j vous dirai que Baudot ne fut jamais fait pour ce pays. Ah! quelle différence entre lui et Saint-Jusl et Le Bas! Débarrassez-moi donc, ou de ma mission, ou de lui. Il commence déjà, ainsi que Lacoste, de prendre à gripe Pichegru. Si on désorganise tout, tout sera perdu... n est ici un brave homme, c'est Duroy... » (Arch. nat., AF II, 247, à la date.)

Je dois te dire que les troupes sont bien fatiguées. Il faut les faire reposer. Lorsque j'aurai été à Worms, je m'en tiendrai là pour celte fois, à moins d'un ordre de me porter plus loin *.

Et en posl-scriplum :

J'entre dans Worms. Il ne nous en a rien coûté. — Jamais nous ne viendrons k bout d'opérer une révolution dans cet imbécile de pays. Tous les principaux habitants se sont retirés à Manheim... Les sans-culottes seuls restent, encore ne sont-ils pas nos amis. Dernièrement ils ont fait une adresse aux Prussiens dans laquelle ils les traitent de sauveurs et nous de rapaces Gaulois. Je t'enverrai ce beau morceau.

Mais il avait juré de supprimer, avant tout, robslacle devant lequel il avait échoué une première fois. Cela ne se fit pas attendre. Lacoste et Baudot, avant de clore leur lettre du 15 nivôse (4 janvier), pouvaient y écrire :

A l'instant, chers collègues, nous recevons une nouvelle de la plus grande importance. Le fameux poste de Kayserslautern est en notre pouvoir. Vive la République.

M.-A. Baudot, J.-B. Lacoste *.

Hoche commandait assez sèchement, et les termes mêmes dans lesquels il avait parlé de Pichcgru au Comité de salut public pouvaient très justement faire croire aux amis de

1. Il ajoutait : « Il existe dans l'armée un corps qu'on nomme partisans : il paroit qu'ils sont pillards de profession. » — Ils se répandaient dans les villages et y commettaient des excès. — « Ils sont moins ardents en face de l'ennemi », ajoutait le général; et il disait qu'il avait failli être pris 4*n les ralliant. — Il demande d'en être débarrassé.

2. Armée de la Moselle, 4 janvier (15 nivôse). — Reukin et Berger, agents du Conseil exécutif, écrivent au ministre BouchoUe : « A Spire, beaucoup d'habitants ont suivi volontairement l'ennemi; ce qui en est en partie cause, c'est que des habitants de Haguenau et de Wissembourg, en passant par cette ville, leur ont dit que les François massacroient impitoyablement. — Les François n'usent cependant pas de représailles. » — Cette fuite n'avait pourtant rien qui dut sui^rendre. Ce qui était plus affligeant, c'était la désertion d'un grand nombre de volontaires de la première réquisition, incorporés dans la division de gauche de l'armée du Rhin, qui retournaient dans leurs foyers et dont quelques-uns même passaient à l'ennemi. Le Comité de salut public invite le Ministre à lui proposer de les attacher aux armées éloignées. {XV'*' H, 3, 25 nivôse, 14 janvier 1794.)

PichegTu que les deux généraux ne marcheraient pas longtemps (raccord. Pichegru protestait bien officiellement de ses bonnes dispositions, tout en exprimant le vœu que Hoche y mît un peu du sien; mais, dans ses confidences à Bouchotte, il manifestait le désir d'être placé dans une situation moins dépendante. Après avoir témoigné de son empressement à servir, sans aucune passion personnelle :

Je désire bien sincèrement, disait-il, que le général Hoche en fasse autant de son côté, malgré la froideur qu'il m'a témoignée dans l'entrevue que nous venons d'avoir.

Et en posl-scriptum, de sa main :

Je ne te dissimule pas que j'aurois préféré passer à la destination que je t'avois demandée. Mais tous mes désirs se taisent devant mes devoirs. Je te demande la continuation de la bienveillance, je ferai tout pour m'en rendre digne (11 janvier 1794) *.

L'armée du Nord offrit à Bouchotte une occasion de répondre à ses vœux *.

Disgrâce de Jourdan; arrestation de Hoche.

Le Comité de salut public avait enjoint de ne point poser les armes que rennemi n'eût évacué le territoire. On était loin d'avoir atteint ce but à l'armée du Nord. La bataille de Wattignies avait débloqué Maubeuge; elle n'avait pas donné les moyens de reprendre Valonciennes et Condé; elle n'avait pas empêché que l'ennemi fit des courses fort avant dans rintérieur. Saint-Quentin réclamait des munitions, de la cavalerie; les Autrichiens étaient presque aux [)ortes de la

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