LES DEUX DERNIERS VOYAGES DE LOUIS XIV
A CHAM BORD
Louis XIV, nous l'avons dit, abandonna Chambord de bonne heure, et aussitôt après l'achèvement de Marly. Les deux derniers voyages qu'il y fit eurent lieu en 1684 et 1685.
« I^e roi, dit Dangeau sous la date de Septembre 1684, partit le 21, qui étoit jeudi, et, le 24, il arriva à Chambord. — Madame demeura à Saint-Cloud auprès de Monsieur; ainsi il y eut beaucoup d'appartements de reste à Chambord. On trouva même beaucoup d'appartements et de logements nou-
veaux, car depuis deux ans on avoit fort travaillé à cette maison-là. »
Madame de Montespan, alors à son déclin, était de la suite royale. Elle voyageait dans son carrosse avec trois de ses enfants, le comte de Toulouse et mesdemoiselles de Nantes et de Blois. Madame de Maintenon était dans le propre carrosse du roi, avec la dauphine, Monseigneur, la princesse de Conti, Mademoiselle et madame d'Arpajon. Cette haute distinction, accordée à une simple dame d'alour de la dauphine, était faite pour ouvrir les yéux des moins clairvoyants. La date exacte du mariage de Louis XIV avec madame de Maintenon est un problème historique qui, probablement, ne sera jamais résolu. L'opinion la plus vraisemblable est celle qui le fixe aux derniers mois de Tannée 1684 il était donc, à l'époque de ce voyage de Chambord, récemment contracté ou sur le point de l'être*. Malgré les précautions de Louis XIV, l'œil éveillé des courtisans commençait à percer un peu les ténèbres dont il comptait entourer pour toujours ce grand acte. Aussi, pendant tout le voyage, la conduite réciproque des deux rivales fut-elle savamment étudiée et l'objet de toutes sortes de commentaires. Madame de Maintenon se comporta avec le tact, la retenue et la modestie dont elle ne se départit jamais, s'effaçant le plus possible, se reculant toujours pour les femmes titrées, aimable et polie avec toutes, et surtout avec celle dont elle alhk prendre la place. Madame de Montespan elle-même, malgré son caractère impérieux et inégal, sut se contenir et se montrer affable et même cordiale envers l'ancienne gouvernante de ses enfants, a Qui les aurait vues sans être au
1 C'est l'opinion de M. Lavnllée, qui a jeté sur celte obscure question autant de jour qu'il est possible d'en espérer. [Mit. de la Maison royale de Saint-Cyr.)
2 Voyez Dangeau, à la date du 15 août 1634
CHAH BORD
fait des intrigues de la cour, aurait cru qu'elles étaient les meilleures amies du monde » Ce fut là le grand intérêt du ' séjour à Chambord. On apprit bien, pendant qu'on y était, « la mort du bonhomme Corneille, fameux par ses comédies 1 ; » mais qu'était pour la cour la mort de l'auteur de Cmnfl, près de la grande question de rivalité qui s'agitail entre les deux amies du roi !
Des faits moins intéressants aux yeux des courtisans, mais bien autrement graves aux yeux de l'histoire, occupèrent la cour pendant le voyage de i 685. On était à la veille de la révocation de 1 edit de Nantes, signée dix-sept jours après le retour de ce voyage à Chambord. Les dragonnades étaient commencées. La terreur volait devant ces missionnaires bottés dont parle madame de Sévigné, et dont la seule apparition suffisait pour convertir les plus endurcis. Chaque jour apportait la nouvelle que des villes entières avaient abjuré en masse. Le roi, dont la bonne foi fut certainement trompée et les intentions dépassées, s'émerveillait de cette prompte réussite d'une entreprise jugée jusque-là si difficile. La veille de son départ pour Chambord (2 septembre 1685), il apprit que tous les huguenots de Montauban s'étaient convertis par une délibération prise en la maison de ville 5 . C était le chef-lieu de la Réforme en Guienne, et toute résistance collective cessait avec la sienne. Le jeudi 6, étant à Châteaudun, il apprit encore qu'il y avait eu plus de cinquante mille huguenots convertis dans la généralité de Bordeaux, « et, dit Dangeau, il nous annonça cette bonne nouvelle avec grand plaisir, espérant môme que beaucoup d'autres gens suivront un si bon exemple. » Plus clairvoyante ou mieux
1 Madame de Caylus.
5 Dangeau, t. 1", p. 59.
» Id., ibid., p. 210.
instruite que Louis XIV, madame deMaintenon ne s'illusionnait pas sur la sincérité de ces conversions : « Je crois bien, écrivait-elle, que toutes ces conversions ne sont pas sincères... Leurs enfants du moins seront catholiques. »
Madame de Maintenon, en effet, était encore de ce voyage; elle le fit, comme en 1684, dans le propre carrosse du roi. Comme Tannée précédente aussi, madame de Montespan suivait dans sa voiture avec ses enduits. Mais la haute faveur de la veuve de Scarron frappait alors tous les yeux. Le lendemain du départ, le roi s'arrêta à son château de Maintenon pour visiter l'aqueduc qui se construisait près de là, afin d'amener les eaux de l'Eure à Versailles, travaux gigantesques dont les ruines effrayent aujourd'hui l'imagination.
La cour arriva le 7 septembre à Chambord. « Nous trouvâmes là, dit Dangeau, beaucoup d'ouvrages commencés, mais il n'y avoit nul logement de plus que l'année passée. Le roi donne à manger à toutes les dames qui ont suivi la cour, et la table est de vingt-cinq couverts. » Louis XIV, selon son habitude, chassa tous les jours : c'était la principale et presque la seule distraction qu'on vînt chercher à Chambord. La chasse y était très-belle et gardée avec grand soin, a II n'est permis à personne de tirer dans le parc, dit encore Dangeau à ce sujet; mais le roi a trouvé bon que tous ceux qui le lui ont demandé tirassent à une demi-lieue des murailles du parc en dehors, et les fauconniers vont près des murailles pour rechasser dans le parc le gibier qui en est proche. » Chaque soir et alternativement il y eut comédie ou appartement : « un acteur nouveau, nommé Rochemaure, joua à la farce. Les comédiens l avoient voulu prendre en la place de Poisson qui a quitté ; mais Monseigneur et madame la dauphine l'ont trouvé mauvais bouffon, et ont ordonné aux comédiens de lui donner cent pistoles et de le
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renvoyer. » Voilà pour la comédie. Quant à l'appartement, cela signifiait que le roi recevait toute la cour, de six à dix heures du soir, dans son grand appartement, qu'il jouait au billard en public, et qu'il y avait musique, jeux de toutes sortes, collation, rafraîchissements et bal à la fin de la soirée.
Ainsi s'écoula le dernier séjour que Louis XIV ait fait à Chambord. Une fois seulement, depuis cette époque, il tourna les yeux vers cette lointaine résidence comme sur un asile central et inexpugnable.
C'était en 1712, après la perte de la bataille de Malplaquet, après les humiliantes conférences de Gertruidemberg. La guerre et la famine mettaient la France à deux doigts de sa perte. Louis XIV avait envoyé à la Monnaie tous ses
meubles d'argent et pour quatre cent mille francs de cette merveilleuse vaisselle d'or sculptée par Cellini. On servait du pain bis à sa table, et madame de Maintenon mangea du pain d'avoine. Les alliés refusaient de traiter avec les ministres du roi de France, et exigeaient, pour préliminaires, qu'il chassât d'Espagne son petit-fils dans un délai de deux mois. C'est dans cette périlleuse extrémité, quand Landrecies allait tomber au pouvoir du prince Eugène, quand les troupes coalisées poussaient des reconnaissances jusqu'aux portes de Reims, quand le deuil était dans toutes les âmes, quand des morts rapides et inexplicables frappaient autour de lui son fils, son petit-fils, son arrière-petit-fils, quand tout devenait abîme et précipice sous les pieds de cette royauté absolue qui s'était crue fondée pour l'éternité; c'est dans ce moment suprême, disons-nous, que Louis XIV, seul dans son conseil, repoussa les humiliantes conditions des puissances coalisées et se sentit l'âme assez haute pour mourir en roi. Il dit au maréchal d'Harcourt : a Je vais convoquer toute la noblesse de mon royaume. Je la conduirai à l'ennemi, malgré mes
soixante-quatorze ans, et je périrai à sa tête. » Il décidait en même temps qu'à la première nouvelle de la perte de Landrecies, la cour et ce qui restait de la famille royale se réfugieraient à Chambord et iraient attendre les événements au delà de la Loire, dernier rempart derrière lequel la nationalité française s'était déjà réfugiée sous Charles Vif.
Napoléon eut la même idée en 1814. Mais Louis XIV, plus heureux que Napoléon, garda, dans son malheur, un lieutenant fidèle et heureux. Un officier qu'on refusa d'abord de croire apporta un soir à Versailles un bulletin signé Villars. La victoire de Denain sauvait la monarchie, et Chambord échappait par là au triste honneur de devenir le pendant historique de Fontainebleau.