CI) A M BORD
l'avons dit, placée au second étage, dans la partie du donjon qui tient à la tour de l'est. On voit encore la porte à demi murée par laquelle les acteurs se rendaient de leur loge au théâtre. C'est là que, le 14 octobre 1670, fut représentée l'une des œuvres de Molière les plus éblouissantes de verve s alirique et de philosophique gaieté.
La mort de Madame, arrivée à Saint-Cloud trois mois auparavant, on sait dans quelles mystérieuses circonstances^ avait plongé la cour dans l'épouvante et la consternation. Mais l'esprit de Louis XIV s'arrangeait peu de ces tristesses qui troublaient ses félicités égoïstes. « Le roi, dit le chevalier d'Arvieux, ayant voulu faire un voyage à Chambord pour y prendre le divertissement de la chasse, voulut donner à sa cour celui d'un ballet; et, comme l'idée des Turcs qu'on venait de voir à Paris était encore toute récente, il crut qu'il serait bon de les faire paraître sur la scène. Sa Majesté m'ordonna de me joindre à MM. de Molière et de Lulli pour composer une pièce de théâtre où l'on pût faire entrer quelque chose des habillements et des manières des Turcs. Je me rendis, pour cet effet, au village d'Àuteuil, où M. de Molière avait une maison fort jolie. Ce fut là que nous travaillâmes à cette pièce, que l'on voit dans les œuvres de Molière sous le nom du Bourgeois gentilhomme 1 . »
Le nous travaillâmes du chevalier d'Arvieux ne manque pas de fatuité. 11 connaissait la Turquie; il avait séjourné douze ans dans les Échelles du Levant, et sa collaboration se borna sans doute à quelques indications sur les mœurs et costumes des Turcs. C'est sur cette trame un peu légère, fournie par le roi, que Molière dut travailler Louis XIV aimait assez à intervenir de la sorte dans le choix ou le déve
1 Mémoires de Laurent d'Arvieux, pubîi's par le P. LhIiaL
loppement des œuvres qui devaient contribuer à ses plaisirs. Il avait déjà indiqué à Molière le sujet de plusieurs pièces écrites pour les divertissements de la cour : les Fâcheux et les Amants magnifiques, par exemple. C'est à cette demicollaboration royale dans le Bourgeois gentilhomme que sont dus le ballet des garçons tailleurs, le pas des six cuisiniers, le concert des musiciens italiens, la cérémonie finale des mamamouchis, tous ces intermèdes, enfin, destinés à provoquer le gros rire des courtisans, et à désennuyer une cour que 1 esprit seul (celui de Molière! ) ne suffisait plus à dérider.
Malgré tous ces efforts et toutes ces concessions du poète, la pièce, qui le croirait! n'obtint d'abord aucun succès. Le roi, préoccupé peut-être de quelque grave affaire d'État, l'écouta d'un bout à l'autre sans le moindre mot d approbation. Même silence au souper qui suivit le spectacle; même silence encore au coucher, où Molière remplissait les fonctions de valet de chambre. Il fut clair bientôt pour tout le monde que le roi désapprouvait la pièce, et partageait la susceptibilité des courtisans à rencontre des personnages de Dorante et de Célimène.
Railler les ridicules de la bourgeoisie, c'était au mieux; mais s'en prendre aux vices de la noblesse, mais transformer un gentilhomme et une marquise en aigrefins, n'était-ce pas le comble de l'impertinence ! Encore si le tableau eût été de pure invention ! Mais ici l'auteur n'avait même pas l'excuse de l'invraisemblance. Les plus sensés, n'osant faire valoir cette raison, se rejetaient sur le divertissement, qu'ils traitaient de misérable farce, sans se douter que le roi lui-même en avait donné l'idée. « Molière nous prend assurément pour des grues, de croire nous divertir avec de pareilles pauvretés! disait M. le duc de Qu est-ce qu'il veut dire avec son flalaba Dalachou? Le pauvre homnre extwague, il est épuisé;
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si quelque autre auteur ne prend le théâtre, il va tomber dans la farce italienne. »
Ce bourdonnement railleur d'insectes mis en liberté d'enfoncer leurs piqûres, ce muet supplice dura cinq jours. Molière, retiré dans sa chambre, envoyait de temps en temps Baron à la découverte. Mais il arrivait ce qui arrive toujours dans le monde, où une opinion toute faite est si commode que chacun l'adopte sans contrôle, surtout quand elle tend à abaisser une supériorité. Ajoutez qu'ici- cette opinion paraissait être celle du roi. Aussi Baron ne rapportait-il que mauvaises nouvelles.
Enfin le jour de la seconde représentation arriva. Molière, plus mort que vif, parut sous le costume du Bourgeois. Le roi, à qui les bruits de la cour étaient sans doute parvenus, parut prêter à la pièce la plus sérieuse attention ; mais, comme la première fois, il ne donna aucun signe d'approbation. L'ouvrage, dans l'esprit des courtisans, était donc définitivement jugé et exécuté, lorsque Louis XIV, en se mettant à table, se tourna vers Molière et lui dit : « Je ne vous ai point parlé de votre pièce le premier jour, parce que j'ai appréhendé d'être séduit par la manière dont elle avait été représentée; mais, en vérité, Molière, vous n'avez encore rien fait qui m'ait plus diverti, et votre comédie est excellente. »
On voit d'ici la joie du poëte ; quant aux courtisans, on aurait tort de se figurer leur confusion. A peine l'approbation royale leur fut-elle annoncée, qu'ils entourèrent Molière et l'accablèrent de louanges * « Cet homme-là est inimitable, disait ce même duc, naguère si furieux. 11 y a, dans tout ce qu'il fait un vis comica que les anciens n'ont pas aussi heureusement rencontré 1 . »
1 Grimarest, p. 263 et 264.
A la dislance où nous sommes placés aujourd'hui des hommes et des mœurs de cette époque, la figure de Molière n'est guère moins considérable et moins rayonnante à nos yeux que celle de Louis XIV. Ils occupent tous deux, l'un dans son métier de poète, l'autre dans son métier de roi, une place suprême qui les fait presque égaux en gloire et en éclat. Aussi n'est-ce pas sans plaisir qu'on voit Louis XIV, dans la circonstance que nous venons d'indiquer, comme dans cette autre où il faisait asseoir le poète comique à sa table, venger Molière du mépris des courtisans, et maintenir, en face des droits de la naissance, les droits supérieurs du génie. Il est douteux, sans doute, que de telles réparations ne fussent pas, pour le fier outragé, presque aussi pénibles que l'insulte. Il répugne à nos idées modernes d'égalité qu'un aussi grand écrivain que Molière dût attendre l'appréciation et la confirmation de son talent du bon vouloir d'un seul homme, même quand cet homme s'appelle Louis XIV; mais il n'en est pas moins honorable pour ce dernier d'avoir fait preuve d'un jugement asseas élevé et assez ferme pour résister 5 l'entraînement de son entourage, et pour former, en l'imposant à son siècle, l'opinion de la postérité.
Apres deux cents ans écoulés, et malgré les progrès d'une bourgeoisie qui s'est trop complètement substituée à la noblesse pour rire franchement des travers qu'elle partage, la pièce de Molière est, encore aujourd'hui, en possession d'amuser et de faire réfléchir. Il faut reconnaître, toutefois, qu'elle avait, pour la cour de Louis XIV, des charmes de circonstance aujourd'hui perclus.
Chacun, par exemple^ connaissait le véritable auteur du fameux mot de M. Jourdain sur la prose; Madame de Sévignc nous a conservé l'anecdote : « J'ai fait un roman sans y penser, écrit-elle à madame de Grignan; j'en suis aussi étonnée
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que M. le comte de Soissons quand on lui découvrit qu'il faisait de la prose. »
Le portrait détaillé de Lucile et la scène où Cléonte peint son dépit à Covielle avaient aussi un intérêt tout de circonstance. On y voyait une preuve de l'amour extrême que Molière portait à sa femme et des tortures que la légèreté de celte dernière lui infligeait. Elle était alors éprise du comte de Guiche. La scène (la neuvième de l'acte III) est charmante, et le tableau d'autant plus délicat, qu'il est tracé comme à regret par un amant qui croit avoir à se plaindre de sa maîtresse. Ces rectifications forcées que la passion arrache au dépit, ces cris d'une âme torturée qui se complaît dans son martyre et ne demande à être éclairée que pour trouver occasion de combattre la lumière, tous ces témoignages d'un malheureux et invincible amour avaient, pour des spectateurs au courant des misères conjugales de l'auteur, le piquant d'une révélation.