L'ANCIEN CHATEAU DES COMTES DE BLOIS
Au-dessus de la ville de ftlois, sur un plateau triangulaire, d'où l'œil embrasse le vaste panorama que déroule la rive gauche de la Loire, s'élevait autrefois une forteresse dont l'origine se perd dans la nuit des temps. C'était un de ces formidables repaires derrière lesquels les hauts barons féodaux épiaient leur proie et abritaient leurs captures. Elle était redoutable entre toutes, et l'on remarque qu'elle ne fut jamais emportée ni même assiégée. Trois rampes étroites, assombries de chaque côté par de hautes murailles, y donnaient accès. Une double enceinte de fortifications précédait le donjon, dernier asile, en cas de siège, du maître de celte formidable demeure. La première enceinte, qu'on appelait la bassecour ou ravant-cour, forme aujourd'hui une place assez vaste au fond de laquelle se dresse la façade bâtie pir Louis XII. Des tours en ruine et d'épaisses murailles témoignent encore des précautions prises pour défendre cette première enceinte. De vastes communs, une église dont la fondation remontait au onzième siècle, et qu'il ne (aut pas confondre avec la chapelle qu'on voit dans la cour actuelle du château, des logements pour les chanoines, desservants de cette église, formaient un vaste cercle de bâtiments autour de cette première cour, où se voyaient aussi des habitations pour les principaux
74 LES RÉSIDEiNCES ROYALES DE LA LOIRE.
officiers du comte. C'est là que s'élevèrent depuis, successivement, la maison d'où Georges d'Atuboise, conseiller de Louis XII, causait de si fenêtre avec son maître, l'hôtel du duc d'Épernon, qui favoiisa la fuite de Marie de Médicis, et cet autre hôtel où, le 13 juin 1626, Louis XIII fît arrêter le prince de Vendôme, accusé d'avoir trempé dans la conspiration de Chalais.
Le château bâti par Louis XII s'élève aujourd'hui à la place où commençait la seconde enceinte. On y arrivait par un pont-levis jeté sur un fossé entre deux fortes tonrs. Près de ce pont était un passage étroit communiquant au chemin couvert appelé la Voûte du château, qui vient de disparaître et par lequel on descendait sur la place des Jésuites. Il serait téméraire de prétendre reconstruire avec exactitude la physionomie que cette seconde enceinte présentait au douzième ou au treizième siècle. Les bâtiments du fond, vastes constructions élevées par les comtes de Blois, de la maison de Chàtillon, ont complètement disparu et ne revivent plus aujourd'hui que dans les dessins de du Cerceau 1 . C'est sur l'emplacement de ces bâtiments que Gaston d'Orléans éleva, vers 1655, la froide et régulière construction qui porte son nom. Là aussi était la Perche aux Bretons, soit* déterrasse à balustres de fer, célèbre dans les fastes du château, et sur laquelle, les yeux tournés vers les fenêtres de leur maîtresse, perchaient les gentilshommes de la reine Anne. Brantôme, dans le panégyrique qu'il a écrit de cette princesse, peint ces fidèles gardiens « qui jamais ne failloient quand elle sortoit de sa chambre, fust pour aller à la messe ou s'aller promener, de l'attendre sur cette petite terrasse de Blois qu'on appelle encore la Perche aux Bretons, clle-mesme l'ayant ainsi nom-
' T. Il Des plus excellents bastiments de France.
niée. Quand elle les y voyoit : « Voilà mes Bretons qui sont, « disoit-elle, sur la Perche, qui m'attendent 1 . » M. Vitet, qui appelle ce lieu le Porche aux Bretons, et qui le place sous la colonnade de Louis XII, n'a évidemment pas connu ce passage de Brantôme. Ce n'est pas là, du reslc, la seule erreur topographique qu'on puisse reprocher à l'illustre auteur des Etats deBlois.
Une tour encore dehout formait la jonction angulaire de deux faces du château fort, celle de l'ouest et celle du sud. Cette tour, qui porte le nom de tour du Foix, et que le génie militaire a convertie en poudrière, n'a aucune valeur architecturale 8 . Elle ne se recommande que par le souvenir de Catherine de Médicis, qui avait établi là un observatoire, frère jumeau de celui de la halle au blé de Paris, et sur la porte duquel on lit encore ces mots : Vranix sacrum. Mais ce qui, plus que le souvenir de la mère de Henri III et de son astrologue Ruggieri, appelle le visiteur au sommet de celte médiocre construction, c'est la vue splendidc que l'œil embrasse de la plate-forme. Un paysage sans grande variété, mais d'une placidité et d'une pureté de lignes admirables, se déroule dans une étendue de plusieurs lieues, depuis la fleur de lis de Chambord, qu'un œil perçant peut découvrir en suivant la diagonale de la table où Catherine posait ses instruments cabalisiiques, jusqu'aux riches prairies qui fournissent la crème renommée de Saint-Gervais.
Le manoir proprement dit était contigu à celte tour et à la chapelle. C'est ce que prouve une charte citée par Bernier,
1 Vie des Dames illustres, t. V, p. 7.
2 La tour du Foix, ainsi appelée à caus.> de sa proximité d'un faubourg appartenant au Fisc [suburbium de Fisco), parait remonter au treizième siècle. M. de la Saussayc pense que son couronnent nt a été reconstruit par Catherine de Médicis.
donnée en 1 191 par le comte Louis, fils de Thibault le Bon, qui mourut au siège de Saint-Jean-d'Aere. On y voit que la chapelle de Saint-Calais touchait à la chambre à coucher du comte. Aucune trace ne reste de ce manoir féodal, remplacé depuis plusieurs siècles par d'insignifiantes constructions en brique, soutenues par une galerie à arcades, et dues, selon toute probabilité, à Charles d'Orléans, poète plus élégant qu'habile architecte. C'est derrière ce bâtiment à portique que se trouvait l'ancienne église de Saint-Calais, dont il est question dès le neuvième siècle, et sur l'emplacement de laquelle Louis XII édifia la chapelle, d'un style aussi simple qu'élégant, qu'on voit encore aujourd'hui, et qui fait l'admiration des connaisseurs pour la pureté de ses profils et de ses belles nervures. Celte chapelle, qui a vu tant de choses illustres: la paix jurée entre Louis XII et l'empereur Ma ximilien, les fiançailles d'Isabelle de France avec don Carlos, fils de Philippe II, celles de Henri IV avec Marguerite de Valois, la proclamation du traité d'alliance entre Charles IX et Elisabeth d'Angleterre, le corps de Catherine de Médicis déposé et comme oublié dans un coin, sans qu'on en fit, dit l'Estoile, plus de compte que d'une chèvre morte, cette chapelle est aujourd'hui un dépôt d'habillements. Le génie militaire lui a retranché deux travées, mais en revanche il l'a partagée en trois étages. Les capotes grises et les pantalons garance des fantassins brillent étalés sur des claies, à la place qu'illustraient les tableaux du Pérugin, la tribune en bois sculpté d'où le roi entendait l'office divin, et les tentures de velours chargées de l'hermine de Bretagne et du porc-épic d'Orléans l .
1 Une décision prise par M. le ministre d'État en 1855, sur la proposition de la Commission des monuments historiques, a prescrit la restauration de la salle des États et de l'aile de Louis XII; espérons que la
Pour compléter l'idée approximative qu'il est permis de se faire de l'ancienne forteresse des comtes de Blois, il faut, en sortant de la chapelle, traverser dans toute sa longueur la charmante galerie bâtie par Louis XII, et entrer par le pavillon du grand escalier dans la vaste salle qui occupe dans la cour le retour de l'angle à droite de la porte d'entrée. C'est dans cette salle que s'assemblaient les barons du comté. L'épaisseur de ses, murailles, sa double voûte, et les grosses colonnes peintes, surmontées d'arcs-ogives, qui la divisent par le milieu comme un réfectoire d'abbaye, indiquent le douzième ou le treizième siècle, bien que les fenêtres du nord ne remontent pas au delà du quinzième 1 .
On ne pénètre pas sans une certaine émotion curieuse dans cette vaste salle des États, qui a contenu dans ses murs tous les acteurs principaux du drame sanglant et bouffon de la Ligue. On cherche de suite sur la muraille du fond la trace encore apparente de ce petit escalier de bois par lequel Henri III descendait de ses appartements. C'est au centre de la salle, entre le troisième et le quatrième piliers, qu'était dressée l'estrade élevée de trois marches et surmontée d'un grand dais où était placé le fauteuil du roi, entre ceux de Catherine de Médicis et de la reine Louise. Les capitaines des gardes et les deux cents gentilshommes de la maison du roi, avec leurs haches ou leurs becs* de corbin, se tenaient debout sur
même sollicitude s'élendra à la chapelle, dès qu'une caserne, que la ville de Blois va bâtir, aura permis au génie militaire de l'abandonner.
1 Cette salle, jadis si sombre, vient de se métamorphoser sous 1rs mains de M. Duban. On a jeté bas le massif informe de maçonnerie qui la soutenait, et dans lequel était percé le passage appelé la Voûte du château; elle est aujourd'hui terminée par un pignon neuf soutenu par trois contre-forts (t dans lequel sont percées des fenêtres à lancettes et des rosaces qui jettent une vive lumière sur ses voûtes revêtues de fleurs de lis d'or sur fond d'azur.
cette estrade derrière le fauteuil royal. Dos tribunes avaient été ménagées pour les ambassadeurs et les dames de la cour. Les murailles étaient tendues de tapisseries à personnages, rehaussées de riches galons, et les piliers étaient entourés de tapis de velours vert semé de fleur de lis d or. L'homme sur qui se concentrait l'intérêt de la réunion, le duc de Guise, en sa qualité de grand maître de la maison du roi, occupait au bas de l'estrade un siège à bras sans dossier, couvert de velours violet. C'est de là qu'il entendit, pâlissant et la rage au cœur, le discours dans le.juel Henri III déclarait atteints et convaincus du crime de lèse-majesté ceux de ses sujets qui n'abandonneraient pas immédiatement la Ligue : paroles hardies que Guise eut le crédit de faire effacer dans le discours imprimé, mais qui présageaient la catastrophe qu'une autre partie du châleau devait voir accomplir deux mois plus tard.
C'est entre les épaisses murailles de cette salle et celles non inoins épaisses de la tour de Moulins que François I er enclava son château l . Si, partant de la salle des États, et, négligeant pour y revenir tout à l'heure 1 élégante construction élevée par ce prince, on se rend de suite à la tour qui la termine et qui unit le château de François I er à celui de Gaston d'Orléans, on aura parcouru tout ce qui reste debout aujourd'hui de l'ancien château fort des comtes de Blois.
M. de la Saussaye conjecture que cette tour de Moulins était l'ancien chef-lieu du fief des comtes de Blois, la tour féodale par excellence, celle qu'on appelait simplement la Tour ou le Donjon, et de laquelle relevaient les fiefs des autres seigneurs. 11 fonde son opinion sur le soin particulier que mit
1 Cette tour porte trois noms. On l'appelle indifféremment tour de Moulin* ou des Moulins, de Château-Begnault et des Oubliettes.
François I er à conserver cette tour quand il détruisit les constructions qui l'avoisinaient. « Il dérangea, dit-il, l'alignement de sa nouvelle façade pour envelopper la tour de galeries; il refit à neuf l'entablement, il la couvrit d'un toit décoré avec beaucoup de richesse, enfin il la déguisa complètement, mais il ne songea pas à la détruire; probablement à cause de son importance féodale. »
La tour de Moulins est en effet entourée à lous ses étages d'un couloir à jour, espèce de chemin de ronde qui l'enveloppe comme une carapace. Mais la protection que François I er étendit sur cette tour s'explique suffisamment par la nécessité de conserver à son château un lieu de détention puissamment fortifié. Une prison était encore à cette époque le complément indispensable d'un château royal, et ceux qui visiteront la tour de Moulins conviendront qu'aucun autre lieu n'eût été mieux approprié à cette destination. Au flanc de cette tour était appuyé le pont qui réunissait le château aux jardins hauts. Ce pont fut plus tard couvert d'une galerie nommée la galerie des Cerfs, reliée aux appartements royaux par un escalier qui joue un rôle dans l'assassinat du duc de Guise.
Le premier étage de la tour de Moulins est contigu aux appartements royaux et de plain-pièd avec le cabinet de Catherine de Médicis. C'est dans cette salle haute de la tour que le cardinal de Guise fut mis à mort le lendemain du meurtre de son frère. D'abord enfermé avec l'archevêque de Lyon dans un galetas, il fut conduit vers les quatre heures dans cette salle haute qu'on appelle particulièrement la salle des Oubliettes. C'est là qu'il fut mis à mort par le capitaine du Guast. L'endroit où il fut frappé paraît être le petit passage qui conduit de l'intérieur de la tour au couloir circulaire.
Un homme spécial, chargé de l'inspection des travaux de
restauration du château ! , a donné de la salle basse qui se trouve sous celle dont on vient de parler, une description que nous ne saurions mieux faire que de reproduire : « Peu de cachots, dit-il, offrent aux yeux un aspect plus redoutable : c'est là la merveille du genre et qui laisse bien loin les oubliettes de Coucy,du Vivier ou de Pierrefonds. Naguère encore, au lieu d'y pénétrer par une brèche dans le soubassement de la tour des Moulins, ainsi qu'il faut faire à présent, on y entrait plus simplement par la porte ancienne, que le génie militaire a fait boucher depuis quatre ans. On se trouvait alors dans un couloir étroit, bas et de peu d'étendue, pratiqué dans le mur même et fermé à l'autre bout par une seconde porlc, dont on présume l'épaisseur en examinant ses gonds. Le couloir aboutit à une salle circulaire du plus grand diamètre, voûtée en nervures d'ogives, sur un anneau scellé d'un tampon, à plus de trente pieds de hauteur. Cette salle, qui n'emprunte un jour insuffisant que d'une étroite barbacane, démesurément élevée, par conséquent inaccessible au prisonnier, porte dans sa construction le caractère du treizième siècle. Elle est froide, humide, fatale; ou y respire un air épais et lourd, et les chauves-souris y bruissent incessamment.
« Mais le lieu le plus sinistre de l'antre épouvantable que je décr is, c'est, dans un réduit de six pieds carrés, à côté du cacnot avec lequel il communique, un puits, un cul de bassefosse, les oubliettes, en un mot. Un trou de trappe, muni de gonds, s'ouvre béant, dans le sol, sous les pieds : c'est par là qu'il faut descendre pour en explorer l'intérieur. La forme de ce puits est un parallélogramme étroit, d'environ six pieds sur quinze; la différence de sa longueur et de sa largeur avec celle du réduit qui lui est superposé se rachète, par le haut,
1 M. Baillarg^.
avec des arcs de décharge ; les parois, en maçonnerie d'appareil, descendent à plomb jusqu'au fond, à quarante pieds pour le moins, excepté cependant sur les deux faces étroites, où la muraille est soutenue à hauteur d'homme par une arcade surbaissée, qui laisse à découvert, dans un petit enfoncement, le tuf de l'excavation de la fosse. Doit-on voir dans ce fait un calcul révoltant, qui consisterait à ne pas ôter tout espoir au séquestré, ou faut-il croire à un obstacle, que rien ne me fait supposer, dans la construction de ces deux murs ? Lequel est le vrai motif? Toujours est-il qu'on voit un commencement d'excavation creusé dans le tuf, à la main, avec les ongles peut-être, et il est bien évident, à la première inspection, que la pioche du curieux est étrangère à ce travail du désespoir. »
On a contesté très-sérieusement que la tour de Moulins ait jamais eu la destination funeste que la tradition lui attribue. Un érudit> dont nous avons déjà cité le nom, remarque que la fosse creusée près de la salle basse renferme beaucoup d'ossements d'animaux domestiques; il en conclut que c'était un endroit où Ton jetait les débris des cuisines du château, situées, selon l'usage, dans les dessous de l'édifice K
11 n'est pas impossible, en effet, que la fosse de la tour de Moulins ait reçu, dans les temps qui ont suivi la Renaissance, temps de mœurs adoucies et de légalité plus scrupuleuse, la destination pacifique dont parle M. de la Saussaye, mais cela n ote rien, pour les temps antérieurs, à l'autorité de la tradition. Comment soutenir, après y avoir réfléchi, qu'on ait pris tant de soin pour conduire celte fosse jusqu'à quarante pieds de profondeur, qu'on Tait revêtue sur toutes ses faces de pierre de taille, qu'on l'ait placée côte à côte du plus for-
1 M. de la Sauseaye, Château de Blois } p. 10, l re édition.
midable cachot de la forteresse, qu'on ait déployé cette recherche et ce luxe dans l'horrible, le tout pour recevoir la desserte de la table et les détritus de la cuisine 1 ! Non : la . cuisine a bien pu utiliser les oubliettes pour ses besoins, mais les oubliettes n'ont pas été faites pour la cuisine. À l'époque où la tour de Moulins fut construite, presque tous les châteaux forts et les monastères avaient leurs oubliettes. Ceux qui liront, dans l'excellent livre de M. Viollet-le-Duc, la description détaillée des oubliettes du château de Pierrefonds seront frappés de l'analogie qui existe entre cette description et celle que nous venons de reproduire 5 . Le donjon si remarquable tle Chàteaudun, qu'on attribue à Thibault le Tricheur, mais qui lui est postérieur de plus d'un siècle, possède aussi des oubliettes très-bien conservées. A l'extrémité d'un couloir souterrain, pavé de larges pierres, le dallage s'interrompt subitement, et l'on voit, ouvert sous les pieds à fleur de terre, un trou carré dont les parois en maçonnerie d'appareil montrent, perdues dans une ombre qui va s'épaississant, leurs assises verdàtres où croissent quelques herbes malsaines, amies de l'obscurité. Ce puits béant, sombre et mystérieux, communique à la rivière du Loir, qui coule aux pieds du château à une profondeur de plus de cent pieds. La tradition veut qu'il ait été autrefois recouvert d une trappe qui basculait sous les pieds du malheureux auquel on ordonnait de marcher jusqu'au fond de la galerie. Rien, certes, ne ressemble mieux que ces oubliettes de Chà-
1 II ne faut pas négliger do dire que M. de la Saussaye, qui fait des oubliettes le déchargeoir des cuisines, fait du cachot ou de la salle basse qui est à côté une ancienne chapelle, sans réfléchir à ce que cette singulière juxtaposition a d'étrange et d'invraisemblable. (Voyez p. 7*2 de la Kotice sur le cliàlc.u de Dlois, édition de 1840.)
2 Dictionnaire raisonné de 1 architecture française, t. III, p. 15 \.
teaudun à celles de la tour de Moulins, bâtie, elle aussi, par un des descendants de Thibault le Tricheur.
Pour nier qu'un château aussi important que celui de Blois eût ses oubliettes, il faut révoquer en doute, en thèse générale, l'existence de cet affreux appendice des grandes demeures féodales, et c'est en effet ce qu'ont fait, au cours du siècle dernier, des écrivains sérieux. La révolution française, qui a permis de visiter tant de prisons d'État, n'a pas complètement élucidé cette question. On a trouvé, dans un grand nombre de châteaux forts, des cachots mystérieux, enfouis et comme perdus dans les entrailles de la terre, des culs de basse-fosse sans lumière et presque sans air, où la victime eni haînée recevait une maigre nourriture, et finissait par mourir, oubliée même de ses bourreaux. C'est ainsi que quatre squelettes enchaînés furent trouvés dans les cachots souterrains de la Bastille. Mais nulle part on n'a découvert ces coutelas et ces faux aiguës destinés à déchiqueter la victime dans sa chute, dont la tradition avait doté les oubliettes. Il est donc permis de penser que les oubliettes n'étaient qu'une prison plus dure que les autres, plus dure surtout parce qu'une fois la victime enfermée dans ces catacombes, elle se savait retranchée du nombre des vivants, destinée à ne laisser après elle ni trace ni souvenir de sa mort. On sait que le règlement de la Bastille permettait au gouverneur de substituer de faux noms aux véritables sur le registre d'écïou et sur l'acte de décès de certains prisonniers. La fosse profonde qui, à Blois comme à Châteaudun, se trouve près du cachot, était sans doule destinée à recevoir après sa mort le corps du condamné 1 . Ces deux endroits redoutables, le cachot et les ou-
1 A Pierre fonds, la fosïc elle-même servait de cacliot, et la preuve, c'e^t qu'on y a trouvé mi tirge d'aisance pratiqué dans l'épaisseur du
bliettes, se complétaient l'un l'autre. C étaient deux tombeaux unis par un lien étroit, entre lesquels il n'y avait d'autre séparation que le court intervalle qui sépare la mort de l'agonie. L'un était la tombe du vivant, l'autre la tombe du mort. La fosse, toujours béante, attendait, sûre de sa proie, le moment qui devait lui livrer cette chose qui n'était plus un homme et n'était pas encore un cadavre. Mais rien n'indique qu'il fût d'usage d'y précipiter des vivants. L'histoire s'élève môme contre cette supposition, exagération naturelle de l'imagination populaire épouvantée, car on lit dans Froissait qu'en 1382, les Parisiens, après avoir enfoncé les portes du For-l'Évêque, y délivrèrent Hugues Aubriot, « lequel était condamné à la prison qu'on dit des Oubliettes. » (Chroniques françaises, L H, ch. exiv.)