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COTE DE LA COUR. — L'ESCALIER

Ce qui frappe d'abord, en entrant dans la cour du château, c'est le grand escalier*

Quand, aux premiers pas qu'on fait sur la place, on l'aperçoit de biais, encadré dans le cintre de la porte de Louis XII, coupé aux deux tiers de sa hauteur par l'arc surbaissé de celte porte; quand il se présente ainsi, éblouissant de blancheur au fond de ce sombre cadre, beau de cette beauté poétique que l'éloignement, le demi-joUr et les parties cachées aux^ quelles supplée l'imagination, ajoutent aux monuments, il semble moins une œuvre réelle et palpable sortie de la main des hommes qu'un caprice du pinceau dû à quelque habile décorateur de l'Opéra. On tremble en s'approebant de se heurter contre une toile peinte.

On raconte que Charles-Quint, examinant la flèche de la cathédrale d'Anvers qu'on venait d'achever, déclara qu'il faudrait la conserver dans une boîte. Si, comme l'assurent quelques historiens, il s'arrêta au château de Blois en 15ù9, il dut en dire autant de cet escalier. C'est la même abondance

fleurie, le même luxe de dentelles de pierre et de fines arabesques; moins une sculpture qu'un bijou.

Aux deux tiers à peu près d une façade à trois rangs de pilastres superposés, dont presque toute l'ornementation a été reportée vers les toits afin de ne pas écraser celle du morceau principal, se projette hors d'oeuvre une tour évidée dans les cinq pans de laquelle tourne une spirale de pierre. C'est là

cette tour octogone, Qui fait à ses huit pans hurler une gorgone 4 .

Seulement trois des huit pans sont noyés dans la muraille sur laquelle s'appuie la cage de l'escalier, de sorte qu'il n'y a en réalité que cinq côtés saillants, et que les huit gorgones du poète se réduisent à quatre.

Des pilastres ou contre-forts carrés montent du sol à la corniche : le rampant de l'escalier qui les coupe et les contourne dans son hélice ascendante dessine, par son intersection avec eux, quatre rangs superposés d'ouvertures en forme de trapèze. Celles qui sont percées au niveau du sol donnent accès à l'escalier. Les autres, s'étageant au-dessus des premières, forment autant de balcons précédés de riches balustrades dont l'ornementation, savamment ménagée, se compose de simples fuseaux pour la première rampe, de salamandres accostant des F pour les rampes supérieures. Des niches garnies de statues et surmontées de dais d'un dessin ingénieux sont appliquées sur les contre-forts à la hauteur intermédiaire entre la première et la seconde rampe, élévation habilement calculée pour que l'œil puisse en apprécier tous les détails. Du piédestal des contre-forts au socle de ces niches serpentent

1 Victor Hugo, Feuillet d'automne.

de gracieuses arabesques qui préparent le regard aux magnificences qu'il voit se développer à mesure qu'il s'élève. D'autres arabesques, courant entre plusieurs rangs de fines colonnettes, enlacent le noyau central de l'escalier et disputent l'attention aux curieux médaillons de la voûte dessinés à tous les points d'intersection des nervures qui s'y croisent. Sur ces médaillons se profilent en ronde-bosse, avec les chiffres couronnés de François 1 er et de la reine Claude, tous les emblèmes adoptés par cette princesse : l'hermine, le bouquet de lis naturel, le cygne percé d'un dard 1 .

Ce qui caractérise cette conception de génie, c'est l'unité dans la variété, c'est la régularité dans la fantaisie. Les ligues serpentantes et les encorbellements transversaux de ce magnifique escalier, rappelés à l'unité par les lignes verticales des hauts pilastres, viennent se marier sans effort à la corniche horizontale qui le couronne et qui s'allie à celle de la façade, dont elle reproduit les riches ornements. Cette corniche saillante constitue une sorte de plate-forme de laquelle s'élève, en retrait, un attique circulaire percé de jouis correspondant à ceux des rampes. L'art de la Renaissance a dit là son dernier mot, concentré et épuisé toutes ses richesses. En face de cet attique qui surgit du sein de la plate-forme comme d'une corbeille de filigrane, et où l'architecte a rappelé et comme entassé à plaisir, avec une prodigalité qui n'exclut pas l'harmonie, tous les motifs employés dans les parties inférieures, le visiteur, arrivé là à travers une progression toujours croissante de merveilles sculpturales, s'arrête ébloui et comme fasciné par les ressources sans nombre, par les délicatesses infinies de cette architec-

1 Ce dernier emblème avait pour devise : Candida candidis, blanche parmi les blanches ; allusion à la couleur du cygne et à la pureté de la chatte moitié de François I er .

turc qu'on ne peut comparer qu'aux sculptures abondantes cl profondément fouillées des ivoires de Chine ou de Dieppe.

Tel est l'ensemble de ce bel escalier. La façade qui l'encadre, la galerie qui couronne la façade, les lucarnes surmontées de niches qu'on aperçoit derrière cette galerie et sur lesquelles sont assises de charmantes figurines d'enfants, tous ces détails ingénieux et fins, malgré leur importance, ne semblent près de lui que des accessoires. Aucun château, du reste, ne montre mieux que celui de Blois le parti (pie les artistes du moyen âge et de la Renaissance savaient tirer de cette nécessité ingrate et si souvent disgracieuse dans nos bâtiments modernes qu'on appelle un escalier. Soit qu'ils aient enfermé ces longues spirales de pierre dans des tourelles saillantes placées à l'angle des bâtiments, partant du sol ou surgissant tout à coup à un certain point de l'édifice, soit qu'ils les aient dessinées dans le vide et hors d'oeuvre, appuyées à la façade comme à Blois, ou qu'ils en aient fait, comme àChambord, le point central, le noyau de tout l'édifice, ils s'y sont toujours appliques avec amour, faisant ainsi de l'obstacle môme sertir le triomphe de fart. ,

le second étage. — topographie des lieux ou fut accompli le meurtre du duc de guise

11 est temps de franchir ces degrés sur lesquels se sont développés tant de coitéges royaux, et de pousser cette petite porte brune dont le loquet fleurdelisé annonce déjà les intelligentes réparations de l'intérieur. Le concierge, en cicérone habile à graduer ses effets, conduit tout d'abord les

visiteurs aux appartements du second étage. Nous suivrons cette marche, qui a l'avantage de présenter immédiatement les parties historiques qu'on a le plus hâte de visiter, en réservant pour la fin les plus somptueuses, et, l'esprit satisfait, de garder aux yeux une dernière surprise. Ce second étage comprenait tout l'appartement du roi : cinq Valois, de François I er à Henri III, l'ont habité. Le premier étage, plus orné, élait réservé à la reine, et a reçu successivement Claude de France, Catherine de Médicis, Marie Stuart, Louise de Yaudemont et Marie de Médicis, cinq noms il'u?tres qui évoquent le souvenir de luttes sanglantes, de crimes ou de nobles infortunes, mais dont pas un ne rappelle une existence lieureuse.

L'appartement du roi, comme celui de la reine, est divisé, dans le sens de sa longueur, par l'épais mur de refend dont nous avons parlé, et sur lequel s'appuient les murailles transversales. Il résulte de cette disposition qu'au premier comme au second étage, les appartements offrent deux parties distinctes; l'une, éclairée sur la cour, au midi : celle-là était consacrée aux affaires publiques, aux conseils, aux festins, aux réceptions; l'autre, plus étroite et à l'exposition du nord, où se trouvaient les salles du service particulier : chambres à coucher, cabinets et oratoires.

On a décoré toutes les salles restaurées au moyen de peintures murales imitant des tentures de cuir de dessins variés, rehaussées d'or seulement dans les chambres qui servaient à l'habitation privée. Cette restauration n'est pas d'une exactitude irréprochable, mais elle a l'avantage de s'harmonier avec le caractère général de l'ensemble. Il est vraisemblable, en effet, que les murailles des appartements n'ont jamais reçu, sous les Valois et les premiers Bourbons, que des tentures mobiles qui suivaient la cour. C'est ce qui nous parait établi

par le passage suivant de Palma Cayet, relatif au duc de Guise : « Aussitôt qu'il fut mort, un tapissier qui estoit dans la mesme chambre, lequel destendoit la tapisserie pour aller appresler le logis du Roy à Clcry, par commandement, en mit une des pièces sur le corps mort du duc 1 . » La fonction de valet de chambre tapissier du roi, que Molière a exercée, n'a pas d'autre origine. Ces tapisseries se pendaient à la muraille par des clous à demeure et d une forme particulière : on en conserve quelques-uns dans le musée que la ville de Blois a établi au troisième étage du château.

On entre dans l'appartement royal par une salle des gardes d'un effet sombre et grandiose. La peinture qui couvre les murailles figure de larges rosaces rouges sur fond brun : elle se marie heureusement au ton roux des solives rehaussées de couleurs violentes, et prête un éclat extraordinaire aux salamandres dorées qui surmontent la porlc de la chambre à coucher du roi et l'une des deux cheminées de cette vaste salle. Celte pièce servait de salle du conseil lors des seconds États de Blois. Elle avait été, à cette époque, partagée en deux par une cloison : une moitié, celle de droite, formait antichambre et salle des gardes ; l'autre moitié servait à la fois de salle à manger et de salle du conseil 2 .

Le duc de Guise se tenait debout devant l'immense cheminée de cette dernière salle, mangeant quelques prunes de Brignolles que le premier valet de chambre du roi venait de lui apporter, quand, sur le seuil de l'antichambre, parut le conseiller d'État Révol, qui lui dit: « Monsieur, le roi vous demande; il est dans son cabinet Vieux. » Le duc, retroussant son manteau et tenant d'une main ses gants et son drageoir,

« T. XXXVIII, p. 470 de la Coll. Pditot.

- C'est ce qui résulte d'un passage du Discours sut la mort du duc et du cardinal de Guise, ap. Archives curieuses, t. XII, p. 149.

traversa l'antichambre et se dirigea vers la petite porte du fond qui ouvre sur l'appartement royal, et que l'huissier de la chambre ferma aussitôt derrière lui. Ce pas franchi, il était au pouvoir des meurtriers.

Nous étudierons, dans un livre spécial sur le château de Blois, toutes les circonstances de ce célèbre guet-apens qui devait avoir un si long retentissement dans l'histoire, et nous lâcherons de raviver l'intérêt de ce drame déjà tant de fois raconté, en précisant et en localisant toutes ses parties. Mais nous voulons, dès à présent, pour la parfaite intelligence des faits, décrire avec précision l'état des lieux qui en furent le théâtre.

Le roi avait alors deux cabinets : l'ancien, qui était à l'une des extrémités de sa chambre à coucher, mais en retour et faisant suite à la salle du Conseil. C'était dans ce cabinet, où il ne devait trouver que des assassins, que le duc était mandé. Cette vaste pièce, aujourd'hui englobée dans les travaux accomplis pour le casernement des troupes, avait vue sur la cour, et était desservie par un petit escalier au moyen duquel on descendait à la galerie des Cerfs, et qui a été détruit par Gaston d'Orléans. Le second cabinet du roi, celui qu'on appelait le cabinet Neuf, prenait jour sur les jardins qui forment aujourd'hui la place des Jésuites ; il était à l'autre extrémilé de la chambre du roi, et on le trouve à sa droite quand on entre dans cette chambre par la salle des gardes. C'était là que Henri 111 se tenait, en compagnie de deux familiers chargés d'endormir ses terreurs et de surexciter son énergie momentanée.

On arrivait ordinairement au cabinet Vieux par une porle percée dans la muraille qui séparait ce cabinet de la salle du Conseil, à gauche de la cheminée, porte qu'on voit parfaitement dans le plan de du Cerceau, publié neuf ans après la mort du

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duc de Guise. Mais le roi avait fait boucher cette porte, par laquelle les cris de sa victime fussent aisément arrivés jusqu'aux seigneurs réunis dans la salle du Conseil. Décidé à éloigner le duc de tout secours, il avait voulu qu'il ne pût arriver dans le cabinet Vieux, choisi pour théâtre de l'exécution, que par une porte qui s'ouvrait à la suite de la chambre à coucher, dans un étroit couloir qu'il avait fait faire tout exprès. Dans ce ^couloir, pratiqué au moyen d'une cloison, on trouvait à la fois, et l'une en face de l'autre, la porte de l'Oratoire et la seule qui restât au cabinet Vieux. C'est ainsi, selon nous, que doit être entendu le passage suivant de la relation du médecin Miron, la plus circonstanciée et la plus autorisée de toutes celles qu'on possède sur le meurtre des Guises : « Cependant les seigneurs et autres du conseil commençoient d'arriver au cabinet où il falloit passer de costé pur y entrer, le passage étant étroit et de ligne oblique, que le roy avoit fait faire exprès au coin de sa chambre et lait boucher la porte ordinaire. ), Cette porte ordinaire était celle qui donnait dans la salle du Conseil. Henri III, en créant le passage ou couloir étroit dont il s'agit dans les lignes qu'on vient de lire, ne faisait autre chose que de reproduire la distribution de l'étage inférieur, celle que Ton voit dans le plan de du Cerceau, qui ne Rapplique qu'au premier étage 1 .

1 Cette remarque, que du Cerceau n'a donné que le plan du premier étage, qui sans doute diiïérait du second par certains détails, a ici une certaine importance. C'est faute de l'avoir faite que nombre d'écrivains qui ont cherché à établir la topographie du château de Blois au moment du meurtre des Guises et à concilier le récit de Miron avec la disposition des lieux, ont été conduits à toutes sortes de suppositions contradictoires et erronées. Voyant sur le plan de du Cerceau une porte conduisant de la chambre du roi au cabinet Vieux (en passant dans le corridor de l'Oratoire), et lisant dans le récit de M iron que le roi avait fait faire exprès, pour aller de sa chambre à ce cabinet, un passage étroit

La chambre à coucher du roi, que Guise devait traverser dans toute sa longueur pour se rendre au cabinet Vieux, est éclairée par trois fenêtres *. En face de celle du milieu était placé le lit du roi, la tôle appuyée au mur, comme celui de Louis XIV à Versailles.

et oblique, ils ont imaginé qu'il avait bouché la porte indiquée par du Cerceau, celle du corridor, pour en ouvrir une un peu plus loin dans l' arrière-cabinet où se tenait Montsery. A quoi cela eût-il servi? Le duc était, aussi bien dans le premier endroit que dans le second, dans l'impossibilité d'appeler utilement à son secours, et même il aurait eu, dans l'arrière-cabinet où Montsery se tenait en sentinelle, plus de place pour dégainer et se mettre en garde que dans l'étroit passage où était la porte du cabinet Vieux, celle qu'indique du Cerceau et qui avait sa correspondante au premier étage. L'idée qu'aurait eue le roi de clore d'abord la porte qui donnait dans la salle du Conseil, puis de murer ensuite la seule qui restât à son cabinet, pour en ouvrir une plus petite à deux pas plus loin, cette idée bigarre n'eût-elle pas immédiatement donné l'éveil sur ses projets? tous pensons donc que ces mots de Miron : « le passage étroit et de ligne oblique que le roi avait fait faire exprès au coin de sa chambre, » doivent s'entendre du couloir étroit que le roi avait fait faire pour isoler l'oratoire, conformément à la disposition du premier étage, disposition aujourd'hui détruite aussi bien au second qu'au premier; l'obliquité résultait surtout de ce qu'une fois engagé dans ce couloir, il fallait tourner à gauche pour passer sous la voûte au fond de laquelle est la porte du vieux cabinet, aujourd'hui murée par le génie militaire. Deux prêtres enfermés, comme nous allons le dire, dans l'oratoire, virent de là, à travers la tapisserie qui fermait l'entrée de cet oratoire, ce qui se passait dans le cabinet Vieux, preuve frappante que les deux portes, celle de l'oratoire et celle du cabinet Vieux, étaient libres et se faisaient vis-à-vis.

1 M. de la Saussaye conjecture qu'elle en avait quatre au moment où Henri III l'habitait et que le mur de refend qui la sépare aujourd'hui d° la pièce suivante et qui touche à une jolie niche fleurdelisée où était sans doute le prie-Dieu du roi, aurait été fait à une époque postérieure. I a différence de niveau qu'on remarque entre le sol de la chambre à coucher et celui de la pièce qui la suit est un argument contre celte opinion. Cette dernière pièce ne pouvait être que l'oratoire du roi, puisqu'elle est juste au-deseus de l'offloirc de la reine, situé au premier,

A la suite de cette chambre venait l'oratoire, suivi d'un arrière-cabinet communiquant à la galerie qui ceint la tour des Oubliettes, et dans lequel il y avait alors une cheminée qu'on a négligé de rétablir lors des travaux de restauration K C'est sur cette cheminée qu'était appuyé Montsery, qui porta le premier coup au duc de Guise.

L'oratoire, qui suit la chambre à coucher, était moins profond que les deux pièces entre lesquelles il se trouve : la chambre du roi et l'arrière-cabinet où veillait Montsery. Une cloison, bâtie par le roi, le séparait du mur du fond et créait un couloir étroit, celui dont parle Miron, et dans lequel il fallait passer en sortant de la chambre royale. C'est dans ce couloir qu'ouvrait la porte du cabinet Vieux, à l'extrémité d'un enfoncement créé par le percement de l'épaisse muraille qui coupe en deux le château dans toute sa longueur. Le duc, engagé dans cet étroit passage et obligé de tourner ensuite à gauche \>our entrer dans le cabinet Vieux, se trouvait gêné dans ses mouvements et à peu près dans l'impossibilité de tirer l'épée pour se mettre en défense. Montsery, de l'angle de la cheminée où il se tenait, surveillait toutes les péripéties

étage, à côté de la chambre à coucher qui n'a, comme celle du roi, que trois fenêtres, et M. de la Saussaye remarque lui-môme que l'oratoire du second étage était juste au-dessus de celui du premier, lequel, certes, n'a pas changé de place. Yoy. Hist. du château de Blois, 5* édit., p 567 et le plan y annexé.

1 Le récit de Miron donnerait lieu de croire que; Montsery était dans la chambre même du roi lorsqu'il frappa le duc. Mais, d'après ce récit, il se tenait appuyé sur une cheminée au moment où il s'élança sur ce dernier; or la cheminée de la chambre du roi est adossée à la muraille qui sépare cette chambre du cabinet Neuf, bien loin de l'endroit où le meurtre s'accomplissait. 11 ne pouvait donc se trouver que dans la pièce qui suit l'oratoire, laquelle devait avoir une cheminée, puisqu'elle est jusle au-dessus du cabinet de Catherine de Médicis, où il s'en trouve une dont le conduit passe dans le mur de cette pièce.

du drame qui allait se passer dans le corridor dont son regard embrassait toute la longueur. Disons enfin, pour compléter cette description difficile à bien comprendre ailleurs que sur les lieux, qu'on pénétrait dans l'oratoire par une large baie recouverte d'une tapisserie et ouverte juste en faceie renfoncement où est la porte du cabinet Vieux.

Cette position relative de l'oratoire et de l'entrée de ce cabinet, nous semble clairement établie par la déposition d'fitienne d'Orguyn. C'était un des deux religieux que Henri III, dans la matinée du jour où il médilait d'accomplir ce qu'il appelait sa justice (25 décembre 1588), avait fait enfermer dans son oratoire, en leur recommandant de prier pour que le roi « pût venir à bout d'une entreprise qu'il désirait faire pour le repos de son royaume. » Ce cbapelain, entendu dans l'enquête faite à la requête de la duchesse de Guise, déposa que, « regardant au travers d'un tapis qui estoit au devant de la porte proche du cabinet, il aperçut Loignac et le Guast qui dançoient ensemble, iceluy Guast tenant en sa main un poignard tout nud, lequel il laissa tomber, puis le ramassa ; et disoient ensembfement que, sitost qu'il seroit entré, il se falloit ruer sur luy, le poignarder, puis le jetter par la fenestre. . . Tost après, luy et son compagnon ouvrent un fort grand bruict en la chambre du roy et fort proche du cabinet, et ouyrent comme un homme qui s'cscrioit haut en ces mots : Ha! ha ! et, incontinent après, ne sçait qui leur vint dire que le sieur de Guise était mort l . »

Cette déposition est claire : elle montre que, de la porte de l'oratoire, recouverte par une tapisserie, on voyait ce qui se passait dans le cabinet Vieux, où Loignac et du Guast se livraient aux ignobles manifestations de leur joie; elle précise

1 Archives curieuses de l'Histoire de France, t. XII, p. 205.

de plus l'endroit où le meurtre fut accompli: ce n'était, comme on le voit, ni dans le cabinet Vieux, ni dans la pièce gardée par Montsery; c'était dans le couloir d'abord, puis ensuite (quand le duc eut entamé la lutte), dans la ebambre même et fort proche du cabinet. Voici en effet ce qui s'était passé.

Dans le programme dont Loignac, l'exécuteur en cbef, avait réglé avec soin tous les détail*, c'était aux Ordinaires, cacbés dans le cabinet Vieux, à frapper d abord le duc par devant, au moment où il lèverait la tapisserie qui couvrait la porle de cette pièce; ceux qui étaient dispersés dans la chambre devaient le suivre dans le corridor et le frapper par derrière, et Montsery, surveillant toute l'action de l'endroit où il était placé dans l'arrière-cabinet, à l'autre bout du corridor, était chargé de le prendre en flanc et de l'empêcher de se réfugier dans ce dernier lieu. Guise, en entrant, salua les gardes qu'il vit dans la ebambre à coucher, lesquels lui rendirent son salut et le suivirent comme par déférence. En armant à l'extrémité de la chambre et ayant déjà fait deux pas dans le corridor, le duc, inquiet sans dpute de se voir ainsi accompagné, s'arrête, prend sa barbe de la main droite par un geste d'hésitation et se retourne pour regarder ceux qui le suivent. Il était alors à l'entrée du renfoncement où est la porte du vieux cabinet, et de Thou aflirme même qu'il tendait déjà la main vers la portière. Le geste empreint d'hésitation qu'on lui vit faire et le mouvement de demi-conversion qu'il accomplit en même temps, modifièrent subitement le plan des meurtriers : ils renoncèrent à le mettre à mort dans le cabinet Vieux. Montsery, qui de l'arrière-cabinet surveillait ce qui se passait dans le corridor, s'élance aussitôt, atteint le duc d'un bond, lui saisit le bras droit et le frappe d'un poignard, en criant : « Ah ! traître ! tu en mourras ! » Au même moment, desEffrenats se jette dans ses jambes ? Saint-Malines

passe derrière lui et, allongeant la main par-dessus son épaule, lui porte un coup de stylet qui glisse de la gorge jusqu'à la poitrine : Loignac enfin lui enfonce son érée dans les reins.

Il y eut alors un moment de lutte confuse et d'horrible pêle-mêle. Chaque Ordinaire voulut prendre part à cette boucherie et gagner consciencieusement le prix du sang. Les uns frappèrent la victime à la tête, les autres au bas-ventre, afin que rien ne pût parer les coups. A chaque blessure nouvelle le mourant s'écriait : « Eh ! mes amis ! Eh ! mes amis ! » Frappé par Sariac.d'un coup de stylet sur le croupion, il cria d'une voix plus haute : « Miséricorde ! » En ce moment, déjà percé de dix blessures mortelles, son épée engagée dans son manteau, les j a mbes serrées parles bras de ses assassins rampant à ses pieds et dont il meurtrissait la lète avec un drageoir resté dans sa main droite, il eut la force encore de chercher à fuir. Il était rentre dans la chambre du roi; il y fit quelques pas, traînant après lui cette grappe d'hommes, et il y eut un moment où il se débarrassa d eux. L'intelligence et la vie s'enfuirent dans ce suprême effort. Loignac qui était alors à Tau* Ire bout de la chambre avec Bcllcgardc et.qui avait un genou sur une cassette, le vit venir à lui, la bouche ouverte, les pings fermés, les bras tendus. Il lui présenta dans la po> triue le fourreau de son épée. Ce faible coup arrêta le mouvement presque automatique qui animait encore ce cadavre. Le duc battit l'air de ses deux mains et 's affaissa aux pieds du lit du roi.

Ce dernier, l'oreille collée à la porte du cabinet Neuf, avait recueilli avec anxiété tous les incidents de la lutte. Quand le dernier bruit eut cessé, quand le son sourd d'un corps qui tombe sur le plancher fut arrivé jusqu'à lui, il ouvrit la porte avec précaution* cl, glissant sa tête paie sous la portière, il embrassa d'un coup d'oeil le théâtre de la catastrophe. Le

corps du duc était étendu sans mouvement sur le tapis du pied dulit. — « Te semble-t-il qu'il soit mort, Loignac? demanda Valois au chef des meurtriers. — Je crois qu'oui, sire, dit I^oignac en soulevant la tête de la victime, car il a la couleur de la mort. » Alors seulement Henri osa s approcher du cadavre et se repaître à Taise du spectacle de son ennemi expiré. 11 le contempla longuement en disant : « Mon Dieu ! qu'il est grand ! Il parait plus grand encore mort que vivant. » Puis il le poussa du pied, et l'Estoile assure même qu'il lui donna un coup de pied au visage, insulte que Guise avait faite, seize ans auparavant, à l'amiral de Coligny massacré. Michel Marteau, arrêté un moment après et amené sur le théâtre de l'événement par le grand prévôt de l'hôtel, vit devant la porte du cabinet « deux grands tas de sang fumant 4 , » ce qui achève de préciser l'endroit où le commencement du meurtre avait eu lieu.

Telle est, selon nous, la topographie exacte des lieux où fut consommé le guet-apens fameux qui débarrassa le dernier des Valois d'un compétiteur moins perfide mais plus audacieux que lui, ettrès-dispo é à prendre sa place s'il n'eût élé devancé. Ce coup d'Etat fut complété le lendemain par l'assassinat du cardinal de Guise, accompli par le frère de du Guast, non dans le cachot de la tour des Oubliettes, comme on le croit généralement, mais dans l'étroit et obscur passage qui conduit de ce cachot à la galerie circulaire de la tour.

La restauration des diverses pièces que nous venons de passer en re\uc, et qui composent l'appartement royal, fait le plus grand honneur à M. Duban. La vaste chambre à c jucher, avec ses larges fenêtres, qui forment autant de

1 D5po-ition de Marteau dans l'enquête faite après la mort du duc de Guise

tribunes sur la place, avec ses carreaux de faïence, sa niche ileurdelisée, ses solives chargées d'H couronnées, ses murailles couvertes de peintures éblouissantes, cette chambre, disons-nous, a été restituée avec une science, un goût et une patience infinis. Peut-être tout cet ensemble de choses brillantes revêtu d'or et de couleurs crues et violentes, papillote-t-il un peu à l'œil. Mais tel était le goût de la Renaissance; il faudrait d'ailleurs, pour bien apprécier l'effet véritable, rendre à ces salles les meubles de ton brun qu'elles étaient destinées à encadrer, les lits de brocart armorié, les bahuts d'ébène aux mille tiroirs, les hautes chaires de chêne, les portières de velours, tout le sombre ameublement qui se détachait sur le fond éblouissant de la tenture et du plafond, comme d'un cadre lumineux; il faudrait surtout, dépense devant laquelle on a reculé, rétablir les vitraux coloriés qui tamisaient la lumière, éteignaient la vivacité des tons et baignaient les couleurs excessives d'un demi-jour harmonieux.

A la suite du cabinet du roi s étend une galerie destinée sans doute à servir de salle d'attente aux courtisans, et qui ouvre sur une vaste salle de gardes, parallèle à la salle du Conseil, dont elle forme la continuation. Près de l'une des deux cheminées qui ornent cette salle des gardes, les travaux de restauration ont fait découvrir un petit escalier de pierre, noyé dans la muraille, et qui communiquait aux cellules de capucins que Henri III avait fait construire au troisième étage. C'est sans nul doute par ce petit escalier que descendirent les Ordinaiics qu'il avait enfermés dans ces cellules, le matin du 23 décembre 1588. Ces sbires pouvaient ainsi, en passant par la salle d'attente dont nous venons de parler, pénétrer dans son cabinet sans être entendus, avantage que ne présentait pas l'escalier noir, de forme ronde, qu'on

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trouve près de la chambre a coucher de Henri M, et qui, communiquant directement à celle de Catherine de Médicis, eût trahi le secret du roi en transmettant le bruit des pas.

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