‹ Les résidences royales de la LoireChapitre 21 sur 68 · COUP 0»ŒIL RÉTROSPECTIF · texte numérisé non relu

COUP 0»ŒIL RÉTROSPECTIF

Tel est l'aspect que présente aujourd'hui l'intérieur de l'aile de François I er .

Ceux-là seulement comprendront le mérite de l'œuvre et les dilficultés vaincues qui ont, comme nous, visité ce château avant sa restauration.

Eli bien ! faut-il le dire? en présence de cette restitution si consciencieuse et si bien réussie, un sentiment s'élève en nous, sentiment injuste à un certain point de vue et que cependant nous ne pouvons taire. Ces salles nues et froides, ces plafonds effondrés, ces lambris arrachés, ces ornements mutilés, toutes ces dégradations du temps et des hommes, avaient un charme sévère et mélancolique. Dans ces murailles désolées, où le châtiment des crimes passés se pouvait lire, l'historien, le poëte, l'archéologue se livraient à l'aise à leurs spéculations et faisaient parfois de charmantes trouvailles.

rendant à ces salles leur éclat primitif, en précisant les contours, en fixant les souvenirs, on a ôté à ce théâtre de tant desombres événements le vaporeux, le lointain, l'indécis, ce charme vague qui s'attache aux faits qu'il faut reconstruire, aux hommes et aux choses qui s'en vont en poussière et qu'il faut disputer à l'oubli, second linceul des morts. Les palais abandonnés, ces ruines d'une architecture disparue, conviennent aux événements à demi oubliés, ces mines de l'histoire. « Bien n'est plus grand que ce qui est tombé, » a dit un poëte. Tel qu'il était, avec cette tache det sang que rien encore n'avait fait disparaître, ce château avai

des enseignements qu'il a perdus. Une grave et haute leçon sur la vanité des œuvres humaines, sur l'inanité des ambitions, des luttes et des vengeances des hommes, se dégageait de ses murs humiliés. La voix qui se lamente dans les ruines parlait là comme elle parle dans les solitudes de marbre de la ville éternelle. Elle se bit, aujourd'hui que de cette ruine on a fait un musée. Cela vaut mieux sans doute, et loin de s'en plaindre, il faudrait souhaiter qu'il se rencontrât pour tant d'autres châteaux historiques un roi comme Louis-Philippe, pour en ordonner la restauration, et un artiste comme M. Duban pour l'accomplir. Mais le sentiment que nous exprimons sera partagé par tous les esprits qu'une tendance mélancolique attache aux choses orgueilleuses qui croulent, comme au plus grand spectacle qui puisse enseigner l'homme et lui montrer Dieu.

Nous n'avons rien dit du château élevé par Gaston d'Orléans, non que cette construcl ion soit sans mérite, mais sa froide régularité contraste désagréablement avec l'architecture étincelante et prodigue en caprices de la Renaissance. C'est jiour compléter ce correct et ennuyeux monument que Gaston voulait détruire ce qui reste de l'aile de François 1 er . Il eût dit volontiers comme Louis XIV : « Olez de là ces magots. » Car, chose singulière ! le bon goût confondait alors dans un même anathèmc le moyen âge, dont les merveilles étaient traitét s de barbarie, et la Renaissance, qui pourtant ramenait les arts aux formes plus pures de l'antiquité. Partout des

pierres nues et des lignes droites, quelque chose de la majestueuse gravité de Louis XIV, rapetissée toutefois à la taille de Gaston, son oncle. Pour que la ligne droite arrive à de grands effets, il faut qu'elle se développe sur l'immense surface du Louvre ou de Versailles. A Blois, elle n'est qu'insignifiante. Ce château peut convenir à tout : à un musée, à une bibliothèque, à un tribunal, aussi bien qu'au logement d'un prince. Pour le moment, c'est une caserne. En 1855, il s en fallut de peu qu'il devint une préfecture. On aurait jeté par terre ce qu'on appelait les masures de Louis XII, qu'on aurait remplacées par une belle grille en fer. L'aile de François 1" trouvait grâce devant les démolisseurs, à la condition d'abriter les communs : il faut bien placer les cuisines quelque part. Cela, il est vrai, se passait en 1823, à peu d'années encore de Y Empire.

Une nouvelle Renaissance est venue depuis, grâce à la paix apportée par la Restauration, grâce à la libre génération née de l'explosion de 1830, grâce au\ fortes études historiques, fruit d'un règne long et paisible, grâce enfin à la protection éclairée que le Gouvernement actuel accorde aux arts comme aux lettres. Peu à peu cette vérité s'est fait jour dans les esprits : c'est que tous les arts qui ont fortement empreint leur trace sur la terre, ont par cela même un mérite qui leur est propre, ont par cela môme droit au respect et à l'étude des générations nouvelles.

Le château de Gaston, à ce titre,asa place et son importance dans l'histoire de l'art. 11 est, comme on sait, l'œuvre de François Mansart, qu'il ne faut pas confondre avec son neveu, le célèbre auteur du château de Versailles et du dôme des Invalides. Tous deux toutefois, l'oncle et le neveu, se ressemblent par un point : le culte du correct, l'horreur de l'originalité. Il y a dans leurs manières, pour emprunter les

expressions d'un excellent juge, M. Quat remère de Quincy, « une certaine insignifiance de formes, une certaine médiocrité de goût qui ne peut se définir que négativement, en tant qu'absence de caractère et de physionomie. » Cette insignifiance de formes, cette médiocrité de goût, cette absence de physionomie, sont autant de traits qui s appliquent au palais de Gaston. Mais ces défauts mêmes, qu'il ne faut pas toutefois exagérer et qui sont ceux de l'époque, lui assignent son rang et son heure dans l'histoire de l'architecture. Œuvre d'une période de transition où le calme succédait à l'agitation, ce palais du chef de la Fronde n'a pas la puissance sereine et sûre d'elle-même des monuments qui l'ont suivie, mais on y sent vivre déjà quelque chose de l'imposante unité et du majestueux ennui du grand règne.

L'histoire complète et détaillée du château de Blois ne pouvait trouver place dans ce livre qu'elle eût démesurément grossi. Toute publication a ses proportions et ses exigences. Cette histoire, qui pendant une assez longue période est celle même des Valois, et par suite celle de la France, l'auteur • compte la publier un jour avec les développements qu'elle comporte. Il se borne pour le moment à joindre à la description qu'on vient de lire et dans laquelle il a eu soin de mentionner brièvement les événements auxquels ce château doit sa célébrité, une chronologie de ses possesseurs et des principaux faits qui s'y sont accomplis. On la trouvera à la fin de ce volume.

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