LE CHATEAU
Ceux qui aiment à ménager les eTets, à ne pas embrasser les monuments d'un seul coup d'œil, mais à leur laisser en quelque sorte le temps de se présenter eux-mêmes et de dévoiler successivement les traits divers de leur physionomie, ceux-là feront bien de négliger le rude escalier de pierre creusé dans le roc, et de préférer l'avenue verdoyante qui part de la route et conduit par une pente adoucie, quoique rude encore, jusqu'à la plate-forme qui porte le château. Ils le verront ainsi surgir progressivement à travers les éclaircies d'un bouquet d'ormes centenaires appelé le Mail de la Reine.
ALordé de ce côté, Cbaumont se présente à angle et se déploie en forme d'éventail. A l'extrémité de chacune des branches de cet éventail se dressent deux grosses tours, et la base, qui a la forme d'un pan coupé, est gardée par deux tours un peu moindres entre lesquelles s'ouvre la porte d'entrée.
11 résulte de cette disposition que le visiteur, de l'angle qu'occupe celte porte, peut embrasser d'un coup d'œil les quatre tours du château : à sa gauche il a celle d'Amboisc, la plus haute et la mieux conservée; à sa droite celle de Catherine de Médieis, dont les créneaux sont encore empreints de signes cabalistiques ; devant lui les deux tours du portail. Sur ces tours et sur les murs qui les réunissent, se déploie, au tiers environ de 1 élévation, un cordon sculpté encadrant alternativement une montagne dont le sommet laisse échap*
CIIAUMONT-SUR-LOIUE.
per des flammes et deux C adossés, 3G. Ces sculptures présentent un problème archéologique assez curieux. '. Suivant Dernier l , elles offrent simplement la devise de la maison d'Amboise, qui est, dit-il, un Montgibel avec des doubles C qui signifient Chaumont. Les flammes qui sortent du monticule seraient alors une allusion au nom du château : Chaud mont ou Mont chaud. On sait combien les artistes de la Renaissance affectionnaient ces sortes de rébus.
Cette explication était trop simple pour satisfaire tout le monde. On a fouillé les recueils de devises ; on a interrogé le père Menestrier et ses devanciers, et Ton a fini par conclure que les monticules de Chaumont n'étaient autre chose que l'emblème adopté par Catherine de Médicis après la mort de Henri II *, Cet emblème, que la reine, en signe d'un deuil plus fastueux que sincère, avait fait placer sur les tentures noires de ses appartements, représentait une montagne de chaux vive sur laquelle tombait une pluie de larmes, avec la devise :
Ardorem extinctâ testantur vivere flnmnm 5 .
c Par ainsi, dit Brantôme, nostre Reyne monlroitson ar- « deur et son affection par ses larmes, encore que sa flamme, « qui estoit le roy son mary, fût esteinte *. »
Pour notre part, nous repoussons cette ingénieuse interprétation, et nous nous en tenons à la vieille explication de Dernier; et cela, par deux raisons, dont la dernière au moins paraîtra concluante,
1 Histoire de Mois, première partie, p. 98.
8 Voyez Notice sur Chaumont, par M. Du pré, au tome V des Mémoires de la Société des sciences et lettres de Mois, p. 298. 5 Son ardeur survit à sa flamme.
4 Vies des Dames illustres, p. 39.
D abord, les sculptures qui dominent les monticules de Chaumont sont bien des flammes, et non des larmes.
La devise adoptée par Catherine après la mort de son mari a été reproduite dans les Devises royales d'Adrien d'Amboise ! , qu'on trouve à la suite de l'ouvrage de Claude Pa radin. Dans cette devise, les larmes tombent du ciel sur la montagne de chaux, pareilles à de longues gouttes de pluie séparées par de larges intervalles : elles ressemblent à ces larmes d'argent qu'on voit sur les tentures de deuil. Dans la devise de Chaumont, au contraire, les flammes sortent de la montagne; elles forment un foyer enveloppant le sommet du monticule, auquel elles adhèrent absolument, sans séparation ni entre elles ni avec lui.
L'autre raison est plus déterminante encore. La montagne enflammée, avec son accompagnement de C adossés se retrouve sur la grande porte du château de Meillant dont nous aurons occasion de parler tout à l'heure, et qui ne fut jamais la propriété de Catherine de Médicis. Meillant, comme Chaumont, est l'œuvre du maréchal d'Aniboise *.
Il demeure établi par là que le cordon sculpté sur les murs de Chaumont ne présente rien autre chose que la devise de la maison d'Amboise. Les deux C s'appliquaient sans doute tout à la fois au nom du château et à celui du constructeur, Charles de Chaumont.
Disons toutefois, pour être complet, qu'en certains endroits du château les deux C sont réunis dans un H, à la manière de ceux qu'on voit au Louvre, à Chambord, à Chenonceaux et sur le tombeau de Henri H. On sait que les deux
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* Voyez le dessin très- exact dos ornements de la porte de la tour de Meillant dans le Magasin pittoresque, année 1850, p. 196. L'article est de M. Quicherat.
C réunis aux jambages de L'H forment deux D, en sorte qu'on peut voir à volonté, dans le monogramme du roi, celui de Catherine ou celui de Diane de Poitiers, le chiffre de la femme légitime ou de la maîtresse. Chaumont ayant appartenu à Catherine avant d'appartenir à sa rivale, qui n eut jamais un vif attachement pour un domaine dont elle avait subi plutôt qu'accepté la propriété, nous supposons que c'est à la reine et non à la favorite qu'il faut attribuer ces doubles monogrammes. Mais nous supposons aussi que Diane, devenue un peu à contre-cœur châtelaine de Chaumont, aura respecté les doubles C encadrés dans l'H, lesquels pouvaient à la rigueur présenter son initiale aussi bien que celle de son ennemie, et se sera contentée, pour marquer sa possession, d'empreindre les créneaux des carquois et des cors de chasse qui étaient ses emblèmes et qu'on y voit encore en grand nombre.
Les fossés d'enceinte, aujourd'hui comblés en grande partie et remplacés par une pelouse fleurie, ôtent un peu de caractère au lourd pont-levis et à la herse qui défendent rentrée du château. Il faut s'arrêter sur ce pont-levis pour examiner les' détails de l'épaisse porte de chêne où sont sculptés les douze apôtres, et le médaillon de pierre qui décore le porche. Ce médaillon, qu'on vient de restaurer, présente une exception remarquable à la règle généralement suivie aux xiv e et xv e siècles, où il était d'usage de sculpter au-dessus de la porte principale les armoiries de la famille à laquelle le château appartenait, et quelquefois la statue de son constructeur. On y voit, encadrées par de délicats ornements, les lettres initiales de Louis XI 1 et d'Anne de Bretagne, seconde épouse de ce prince : l' L sur un semé de fleurs de lis et l'A au milieu des hermines de Bretagne. A la hauteur de ce médaillon, des armoiries sont incrustées sur les tours qui gardent le porche : sur celle de droite
sont les armes de Georges d'Amboise surmontées du chapeau
m LES RESIDENCES ROYALES DE LA LOIRE.
de cardinal; sur la tour de gauche celles de son neveu Charles de Chaumont, amiral et grand-maître de France, lequel avait pour armes un pallé d'or et de gueules de six pièces, et pour supports deux sauvages nus, une masse ou un glaive à la main. C'est à ce dernier sans doute qu'il faut attribuer toutes ces sculptures. Elles ne peuvent être l'œuvre du cardinal d'Amboise qui, bien que né à Chaumont, ne fut jamais propriétaire de ce château. Mais il est présumable que Louis XII, à son retour de Nantes, où il venait d'épouser la veuve de Charles VIII, s'est arrêté à Chaumont en compagnie de sa nouvelle épouse et de son minisire, et que le maréchal de Chaumont, pour faire honneur à son oncle et au couple royal, a fait sculpter sur le porche et sur les tours ce médaillon et ces armoiries, qui remonteraient alors à l'année 1499.