‹ Les résidences royales de la LoireChapitre 24 sur 68 · SUITE · texte numérisé non relu

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On franchit le pont-levis et le porche; on laisse à sa gauche une galerie peinte pleine d'une ombre lumineuse, et l'on se trouve dans une cour d'honneur, vasle quadrilatère* dont trois côtés sont entourés de corps de logis et dont le* quatrième ouvre sur l'immensité. Ce quatrième côté était jadis, comme les trois autres, clos de bâtiments et flanqué do deux tours qui commandaient la Loire. Ces constructions furent abattues, il y a quelque cent ans, par un conseiller au parlement de Paris, qui se nommait Berlin de Vaugien, et qui se trouvait alors propriétaire du château. Cet homme fit là, sans s'en douter probablement, une chose intelligente :

une lois par hasard le vandalisme eut du goût.

Appuyé sur la grille de fer qui a remplacé ce quatrième corps de logis, le visiteur embrasse un horizon immense, un paysage « fait à souhait pour le plaisir des yeux. » Au premier plan, des terrasses chargées de fleurs; un peu plus bas, à travers les arbres rabougris poussés entre les fentes du rocher, les toits aigus et symétriques du petit village de Chaumont ; derrière ce village, la Loire ; derrière la Loire, le petit hameau d'Escures ; plus loin, le chemin de fer dont les bandes noires et ennuyeuses s'allongent sur leur lit de sable; au fond du tableau, l'église du gros bourg d'Onzain et les ruines du vieux château où Voltaire écrivit la Pucelle 1 . Il n'y a pas de monuments, si féeriques qu'on les suppose, qui ne fussent écrasés par un pareil cadre. Aussi Chaumont perd-il à être vu de près, du haut de ce balcon magique d'où l'œuvre divine se montre avec une splendeur faite pour effacer les plus belles conceptions de l'homme.

Il n'y a de vraiment remarquable dans ce vaste parallélogramme de pierre que la galerie qui en occupe le fond, et qui rappelle celle qu'on admire au château de Blois, dans la partie bâtie par Louis XII. Elle est composée d'arcades à jour formées de piliers carrés et trapus que couronnent d'élégants chapiteaux. Le balcon en saillie qui coupe l'angle du porche et les contre-forts sculptés qui soutiennent le grand escalier présentent aussi de gracieux détails. La galerie, le balcon et l'escalier ont été récemment restaurés par M. de la Morandière, disciple intelligent de M. Duban. C'est lui aussi qui a restitué les sculptures et les armoiries du porche, et décoré le pignon du corps de logis opposé à la chapelle de deux jolies tourelles en encorbellement qui font, vues de la Loire, le plus charmant effet.

1 Le château d'Onzain, dont il ne reste plus que de larges fossés remplis d'une eau verdâtre, appartenait alors au comte de Varax.

L'honneur et le mérite de ces heureuses restaurations appartiennent pour partie à M. le comte d'Aramon, qui les avait commandées. Ce dernier maître de Chaumont, homme de goût et de cœur, est mort avant d'avoir vu terminer ce travail ; il est mort au milieu des reliques précieuses et des curiosités archéologiques qu'il était parvenu à rassembler à Chaumont, dans cette sombre salle qu'il habitait, au premier étage de la tour de Catherine de Médicis, derrière la chambre à coucher de cette reine. La veuve de M. d'Aramon a continué son œuvre, aidée du goût et des lumières de son second mari, M. le vicomte Walsh, écrivain dont la plume fut longtemps une des armes du parti légitimiste.

C'est au premier étage du château, dans le corps de logis qui se lie à la chapelle, que M. et madame d'Aramon ont établi ce curieux musée, image réduite de celui de Cluny. On y arrive par le bel escalier de pierre qui ouvre sous la galerie du rez-de-chaussée, et l'on entre d'abord dans une antichambre pleine de peintures, dont bon nombre ont le tort d'être d'une époque bien postérieure à l'édifice. Les portraits de Diane de Poitiers et du cardinal d'Amboise sont là tout à , fait à leur place; mais ils doivent grandement s'étonner de faire pendant à ceux de Franklin et de Washington, placés là sans doute en souvenir du long séjour que fit en Amérique M. Leray fils, l'un des derniers possesseurs de Chaumont.

Une petite porte brune, à peine visible dans un angle de cette antichambre, donne accès à une tourelle où le fils aîné de M. d'Aramon s'est fait un réduit mélancolique et plein d'un charme triste. Tout y retrace le deuil du maître et du père que ce château et ce lils ont perdu. La lumière y arrive tamisée par une gaze noire; des pertuisanes dressées sur le sol soutiennent le baldaquin d'un lit d'où tombent des ri-

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deaux de velours noir. Tous les autres accessoires de l'ameublement ont le même cachet sévère. Des tables et des bahuts de vieux chêne supportent des émaux, des faïences, des manuscrits sur vélin, des écritoires du seizième siècle. Si l'ombre de M. d'Àramou se promène la nuit dans ces longues salles, elle doit s'arrêter avec complaisance dans cette cellule, monument de science archéologique et de piélé filiale.

La grande salle qui suit l'antichambre n'offre de vraiment remarquable qu'un long coffre de bois sculpté adossé à la muraille, et une niche autour de laquelle on a reproduit le nom ou le blason de tous les seigneurs de Chaumont, depuis le comte de Blois, Eudes I er , qui vivait à la fin du dixième siècle et qui, par conséquent, n'avait pas d'armoiries, jusqu'au vicomte Walsh, qui a pour armes trois fers de lance.

Une portière se soulève : on est dans la chambre à coucher de Catherine de Médicis. Ici, la restauration est heureuse et assez complète. Voici le lit de l'ambitieuse Florentine, lit à colonnes torses, dont le chevet sculpté supporte une couronne royale : d'un colé le prie-dieu de la reine et ses Heures ouvertes; de l'autre sa toilette avec ses boîtes à opiat : tout cela encadré dans des tapisseries de haute lisse qui donnent à cette chambre le caractère sombre et un peu sinistre qui lui convient. Ces curieuses tapisseries ont certainement été faites exprès pour Chaumont, puisqu'on voit le château reproduit dans un de leurs panneaux. Nous supposons qu'elles remontent à Charles d'Àmboise, qui rebâtit Chaumont vers la fin du règne de Louis XI, ou tout au moins à son fils, le maréchal de Chaumont, ami et compagnon de Louis XII. •

Catherine a possédé Chaumont pendant neuf ans, de 1 550 à 1559, c'est-à-dire pendant presque tout le règne de son mari. C'est la période difficile et humiliée de sa vie, celle de sa lutte avec le connétable de Montmorencv et Diane de Poi*

tiers. Le curieux bahut qu'où admire dans cette chambre ai du recéler dans ses innombrables tiroirs bien des secrets d'État, bien des pièges déjoués ou préparés, bien des projets redoutables. Cette chambre où Catherine a promené ses ennuis de reine et de femme outragée avait pour elle un avantage inappréciable. Elle avait là sous la main ses deux guides, ses deux consolateurs ordinaires, l'astrologie et la religion. Par cette porte, elle pénétrait dans la tour où, en compagnie de Ruggieri, elle dressait des horoscopes; par cette autre,elle entrait de plain-pied dans la tribune de la chapelle.

Cette jolie chapelle forme avec la tour sa voisine un contraste saisissant. Autant la chambre de la tour est sourde, froide, muette, sinistrement éclairée par une seule fenêtre percée dans des murs de plus de trois mètres d'épaisseur, autant la chapelle est élégante, coquette et souriante. Des vitraux à vives couleurs versent abondamment une lumière rosée sur les dalles du chœur, dalles de faïence blanche semées de croix bleues d'un effet charmant. De jolis bas-reliefs en chêne sur fond d'or forment le soubassement de l'autel. Une haute et belle chaise de chêne, sculptée et blasonnée, qu'on dit être celle de Georges d'Amboise, se dresse près du sanctuaire. Un chapeau rouge de cardinal, attaché à la voûte, pend au-dessus de ce fauteuil.

Cette chapelle termine heureusement l'édifice. Les appartements qui la précèdent ont vu passer bien des maîtres ; ils ont reçu grand nombre d'hôtes célèbres ; ils rappellent bieiï des perfidies, des luttes, des existences illustres et malheureuses. A la suite de tout ce tumulte de souvenirs glorieux ou flétris, l'esprit, comme les yeux, se repose agréablement dans ce sanctuaire si souriant et si calme. 11 arrive à Dieu par une loi de contraste insensible et naturelle, comme au seul maître qui n'ait pas changé dans cette demeure, comme

eu au mont -s un -lui m:.

nu seul hôte qui n'y ait jamais laissé que bon souvenir et consolation.

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