‹ Les résidences royales de la LoireChapitre 25 sur 68 · LA C A T A S T A · texte numérisé non relu

LA C A T A S T A

Le château de Chaumont, tel qu'il nous est parvenu, est une construction du quinzième siècle. Il fut élevé par Charles d'Amboisc, sur les ruines d'une forteresse plus ancienne, rasée p ir ordre de Louis XI, construite elle-même vers 1159 sur les débris d'un château fort détruit par Thibault V, comte de Blois et de Champagne.

La première, la plus ancienne en date de ces constructions, avait été bâtie, vers 980, par le comte de Blois, Kudes I er , fils aîné du célèbre Thibault le Tricheur. Eudes II, son frère et son successeur, concéda, en Fan 1016, la terre de Chaumont à Gilduin, seigneur de Pontlevoy, pour le dédommager de celle de Saumur que Gilduin tenait 5 fief et que venait de lui enlever le comte d'Anjou, Foulques Nerra, ce terrible faucon noir qui fut l'aïeul de Richard Cœur de Lion. Chaumont, situé aux confins du Blaisois, était un rempart naturel contre les excursions des comtes d'Anjou qui possédaient, à six lieues de là, le château d'Amboise. C'est ce Gilduin qui fonda la célèbre abbaye de Pontlevoy, sépulture ordinaire des premiers seigneurs de Chaumont. Il avait reçu ce fief pour lui et ses hoirs à perpétuité, à condition de le tenir en foi et hommage du comté de Blois.

, Un de ses successeurs, Stilpice II, eut la témérité de refuser cet hommage au comte Thibault V, et cet acte d'audace amena la ruine de Chaumont; Cet événement» si commun à cette

époque, paraîtrait digne à peine du regard de l'histoire, sans les détails qui lui servent de cadre et d'explication. Dans cette histoire de la féodalité, si riche en scènes de froide et atroce barbarie, il en est peu qui donnent une idée plus juste des mœurs brutales, de l'avidité, de la cynique déloyauté des barons du douzième siècle.

Sulpice était fils de Hugues d'Amboise, l'un des héros de la première croisade. Il avait hérité de son père la seigneurie de Chaumout, qiû relevait du Comte de Blois, et celle d'Amboise, dont la suzeraineté appartenait au comte d'Anjou. Placé sur la frontière de l'un et de l'autre, et profitant habilement de leurs divisions, il se montrait également arrogant envers ses deux suzerains. C'était un homme avide, entêté, brutal, querelleur, l'un des types les plus parfaits de cette féroce chevalerie encore mal assouplie par le christianisme. Ses forteresses de Chaumont, de Montrichard, d'Amboise, de Pontlevoy, étaient autant de repaires d'où il épiait les voyageurs et les marchands. Tous ceux qui avaient maille à partir avec leurs seigneu rs étaient sûrs de trouver là un refuge et un appui. A la têt e des bandes qu'il commandait, il pillait les terres du voisinage, enlevait les habitants, jetait au fond de cachots sans air et sans lumière tous ceux qu'il supposait en mesure de se racheter. Du reste, cette vie de brigandages n'était nullement un fait anormal et isolé dans cette époque : c'était celle de la majeure partie des barons de France et d'Angleterre. On frémit en lisant, dans la Chronique saxonne ! , l'effroyable liste des tortures inventées par ces petits tyrans pour obtenir de leurs prisonniers une énorme rançon ou l'aveu de l'endroit qui recélait leurs richesses. La faim, la soif, les cordes hérissées de nœuds fortement serrées autour des tempes,

Chromcon Saxomcum, p. '238„

la pression dans un grand coffre semé de cailloux pointus, le sachentége, licou de fer garni de pointes aiguës qui serrait le cou et la poitrine de toutes parts, c'étaient là des tortures vulgaires et usuelles. Il y en avait d'autres qu'on appliquait aux récalcitrants et à ceux dont on avait à se venger. On pendait alors le patient par les pieds au-dessus d'un brasier ardent, ou bien on le tenait suspendu par les pouces, en laissant pour seul point d'appui à ses pieds une plaque de fer rougie au feu. Nous dirons, quand nous arriverons à la mort de Sulpice, en quoi consistait le supplice de la catasta. Le sire de Chaumont ne se bornait pas à piller ses voisins; il se donnait parfois le plaisir sauvage de brûler les villages qu'il avait pillés. Il ravagea ainsi, l'épée et la torclie à la main, les terres du comte de Blois, depuis Génillé jusqu'à Locbes. Une autre fois, il s'avança jusqu'aux portes de Blois, et brûla le fort château de Bury, dont la grosse tour seule résista aux flammes ».

Les comtes d'Anjou et de Blois, Geoffroy le Bel et Thibault IV, quoique divisés par d'anciennes et profondes inimitiés, se coalisèrent pour mettre un terme à ces brigandages : ils réunirent chacun une armée, et vinrent camper, l'un près de Tours, en avant d'Amboise, l'autre, derrière cette place, près de Cangcy, bourg que Sulpice venait d'incendier. Ainsi pressé des deux côtés à la fois et menacé d'être écrasé dans son terrier, l'animal féroce se fit petit et suppliant. Tel était l'effroi qu'il inspirait, que les deux puissants alliés prêtèrent l'oreille aux premières ouvertures qu'il leur fit faire. On oublia ses méfaits, et, sur la parole qu'il donna solennellement de ne construire à l'avenir aucune forteresse entre Blois et

1 liber de Castro Ambasix et i psi us Domino rum gestit, au t. III, in-f°, du Spicilége de dom d'Achery, p. 283.

Cliaumont, Tliibuull, de son coté, prit le même engagement. Fort de celte promesse, Sulpice fit le mort et attendit.

Geoffroy et Thibault IV moururent à quelques mois l'un de l'autre, et leurs États furent partagés entre leurs enfants (1 151-1152). Le fils aîné du comte d'Anjou était cet Henri tlantagenet, qui, possesseur déjà du tiers de la France, allait peu de temps après hériter encore de la couronne d'Angleterre. C'était pour Sulpice un voisin bien autrement redoutable que le nouveau comte de Blois, Thibault V, qui. pour sa part dans la succession de son père, n'avait eu que les comtés de Blois et de Chartres. Résolu à armer ses deux suzerains l'un contre l'autre, afin de profiter de leur affaiblissement, Sulpice commença naturellement par la ruine du plus faible. Henri II prétendait des droits sur la seigneurie de Fréteval, située dans le pays Dunois, terre qu'un de ses aïeux avait autrefois enlevée à un certain Ursion, et qui relevait du comté de Blois. Ce n'était pas chose rare dans le système féodal que ces sortes d'enclaves pour lesquelles de puissants princes étaient tenus de rendre hommage à des feudataires bien inférieurs en puissance, quelquefois même à leurs propres vas3aux Sulpice persuada au comte d'Anjou de refuser 1 hommage qu'il devait pour raison de Fréteval 1 . Croyant alors qu'à l'abri du conflit qui allait naître, il pouvait

1 C'est ce qui résulte du rapprochement de deux passages de la chronique intitulée : IJber de Castro Ambdsix. On lit page 284 : « Henricus, consilio Sulpicii, Theobaudo Blesis hominium sibi jure dcbitum fncerc recusavit. » Et page 285: « llenricus, consilio cum Paribus habilo, commodum duxit contra Thcobaudum, qui sibi feodum do Fracta-Valle auferebat, arma erigit. » Les savants auteurs de VArt de vérifier les dates (t. II, p. 619), indiquent au contraire que ce fut Thibault qui refusa au comte d'Anjou l'hommage de Fréteval. Nous pensons que le rapprochement des deux passages que nous tenons de ci'er dément icttc interprétation.

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tout oser, lui-même refusa à Thibault Y de lui faire hommage île Chaumont.

Il fit plus : au mépris de l'engagement solennel qu'il avait pris quelques années auparavant, il fortifia la Molte-Mindré, sentinelle avancée de Chaumont.

Thibault n'était pas homme à reculer devant ses deux adversaires. A l'injure qu'il recevait de Henri, il répondit en mettant garnison dans Fréteval ; il répliqua aux provocations du sire de Chaumont en essayant de le faire assassiner par un certain Crespin de Mindfé, familier de Sulpice. Ce dernier éventa la trame et son audace s'accrut de l'impuissance de son ennemi. Thibault alors réunit tous les vassaux qui lui doivent le service, et s'assure l'appui de Robert de France, comte de Dreux, et frère du roi, et de nombre d'autres puissants seigneurs. Mais, jugeant sage de réserver ses forces pour un plus digne adversaire, il entreprend d'avoir raison de Sulpice par la ruse. Il lui lait proposer une entrevue qui est acceptée.

Cette entrevue eut lieu près de la Motte-Mindré. Sulpice y vint accompagné de ses meilleurs capitaines. Le plan du comte était des plus simples. Pendant qu'il amuserait son ennemi par des paroles, ses gens d'armes devaient passer le Beuvron, près des Montils, et, par des chemins couverts, se glisser jusqu'aux environs du lieu de l'entrevue. Ce projet, habilement conduit, ne rencontra aucun obstacle. Averti par lin message, Thibault prend congé du sire de Chaumont, rejoint les siens, entre a leur tête dans Ifindré, où sa présence inattendue terrifie la garnison. En un instant il est maître de la place, dont tous les défenseurs s'enfuient et se cachent dans les bois.

Sulpice revenait tranquillement du Heu de l'entrevue. Stupéfait des clameurs qu'il entend, il tire 1 epée du fourreau; mais, avant même d'avoir pu se mettre en défense, il est

m LES RÉSIDENCES ROYALES DE LA LOIRE.

reucontré par Thibault qui poursuivait les fuyards. Le sire de Chaumont est aussitôt enchaîné, ainsi que ses deux fils, Hugues et Hervé, et presque tous ses compagnons. Toutefois, quelques-uns de ses meilleurs capitaines, Jacquelinde Maillé, Thibault des Roches, Rideau de Rillé et plusieurs autres, par. viennent à s échapper. Us gravissent les pentes escarpées de Chaumont, et se retirent dans le château, où ils s'enferment.

Ici se place un détail qui peint au vif la façon dont on entendait la guerre à cette époque et les péripéties quelle entraînait. Thibault avait détaché quelques-uns des siens à la poursuite des fuyards. Au lieu d'accomplir leur mission jusqu'au bout, ces gens perdirent leur temps à piller le bourg de Chaumont. Le soir, comme ils revenaient, courbés sous leur butin, ils tombèrent au milieu de leurs adversaires du matin, les fugitifs de Mindré, qui, cachés dans un bois, attendaient la nuit pour gagner Amboise. Ces derniers se comptent, reconnaissent leur supériorité numérique, et tombent sur leurs vainqueurs. L'ombre, l'effroi de l'inconnu, les dépouilles qui les chargent, paralysent les forces des pillards, qui sont faits prisonniers et conduits à Amboise. Thibault, à cette nouvelle, fut saisi de fureur, et décida que, tant que le dernier de ses hommes n'aurait pas été mis en liberté, Sulpice et ses enfants seraient privés de toute nourriture. Cette terrible menace eut son effet. La femme de Sulpice, Agnès, fit relâcher tous les prisonniers d' Amboise.

Quelques jours après, le comte, en personne, vint investir Chaumont. Le frère de Sulpice, Oudin de Jaligny, était venu se mettre à la tete des braves qui s'y étaient réfugiés. On se battit dans l'enceinte extérieure. Le désespoir, la certitude du sort qui les attendait en cas de défaite, doublèrent les forces des assiégés. Assaillis par un ennemi supérieur en nombre, criblés de traits et de projectiles de toute sorte, écrasés sous

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les roches que les gens du comte faisaient rouler du haut des maisons dont ils s étaient emparés, à demi asphixiés par la fumée qui s échappait des maisons en flammes, ils n'en contraignirent pas moins l'ennemi à se retirer honteusement, sans autre trophée que l'incendie de toute la partie ouest du bourg de Chaumont. ,

Thibault se vengea de son impuissance sur son ennemi prisonnier. Par son ordre, Sulpice fut conduit dans la grosse tour de Châteaudun, et remis à la garde d'un certain Barthélémy Guyne, nature basse et féroce, qui voulut plaire à son maître en outrant les rigueurs qu'il commandait. Les amis de Sulpice se refusaient à rendre Chaumont : le comte avait juré qu'il n'accepterait pas d'autre rançon. Le malheureux prisonnier fut appliqué à la mtasta f supplice que les Espagnols, si savants dans l'art de la torture, renouvelèrent depuis pour le dernier des Incas. Le patient était étendu sur un lit de fer, au-dessus d'un brasier, de façon qu'il brûlât longtemps à petit feu avant de mourir. Tel était Fart infernal qui présidait à ces tortures que la catasta pouvait être appliquée plusieurs fois. Sulpice expira enfin le 24 août 4154. Son corps fut refusé aux moines de Pontlevoy, qui voulaient l'ensevelir près de ses ancêtres, et Thibault le fit pendre à un gibet. 11 y demeura jusqu'au jour où ces religieux lui donnèrent une sépulture décente, dans l'église de Saint-Valérien, à Châteaudun.

Débarrassé de ce redoutable voisin et puissamment secouru par le frère de Louis le Jeune, Thibault attendit de pied ferrtic l'expédition que le comte d'Anjou dirigeait contre lui, dans le double but de venger Sulpice et de revendiquer Fréteval La rencontre eut lieu entre ce bourg et Vendôme. Au plus

* liber de Castro Ainbasix, p. 285.

fort de la mêlée, la garnison de Fréteval fit une sortie, prit les Angevins par derrière, et décida la victoire en faveur de Thibault. Le jeune frère du comte d'Anjou, Geoffroy, fut fait prisonnier, et, pour sa rançon, Thibault exigea la démolition de Chaumont, que le frère de Sulpice continuait toujours de défendre. Henri, cédant aux larmes de sa mère, se vit contraint de contribuer lui-même à la ruine de la malheureuse famille qu'il s'était flatté de venger. Il obtint, toutefois, que bs deux fils du sire de Chaumont seraient rendus à leur mère ot échangés contre Geoffroy. Chaumont fut rasé; mais Henri garda bonne note de l'humiliation qu'il venait de subir.

Quatre ans après (H 58), devenu roi d'Angleterre, et plus puissant en France que le roi lui-même, il envahit le Blaisois, défit Thibault en bataille rangée et l'obligea de lui céder Fréteval et Amboise K L'année suivante, Thibault, devenu l'allié de Louis le Jeune, dont il allait épouser la fille, se crut assez fort pour prendre sa revanche. Il releva les fortifications de Chaumont, afin d^n faire une base d'opération pour les expéditions qu'il méditait. Mais les ouvrages étaient à peine achevés, que Henri vint assiéger la place, qu'il prit avec trente-cinq chevaliers et quatre-vingts sergents qui la défendaient ; après quoi il la rendit à son véritable propriétaire, Hugues, fils de Sulpice d'Amboise*.

Hugues II, ainsi rentré dans le domaine de ses pères, garda fidèlement la foi qu'il avait jurée au roi d'Angleterre. Il eut même l'habileté de se réconcilier avec Thibault, à l'une des filles duquel il maria son fils, Sulpice III 5 . C'est pendant

1 Robert du Mont et Nicolas Tri vet, dans l'ouvrage intitulé : Annales sex regum Anglix. . .

* Art de vérifier les dates, t. II, p. 620, d'après Robert du Mont.

3 De ce mariage naquit une fille unique, Mathilde d'Amboise, morte sans postérité. La seigneurie de Chaumont et celle d'Amboise passèrent

qu'il était propriétaire de Chaumont, qu'eut lieu, dans cette forteresse, une entrevue entre Henri II et Thomas Becket, entrevue que M. Augustin Thierry a racontée dans le troisième volume de son Histoire de la conquête d'Angleterre l .

L'illustre historien a commis dans ce récit plusieurs erreurs qu'il est d'autant plus intéressant de relever, qu'émanant d'un écrivain consciencieux et d'ordinaire si exact, elles sont généralement admises sans discussion et arrivent par là à prendre droit de cité dans l'histoire.

Voici le récit de M. Thierry :

« L'archevêque sollicita une seconde entrevue, ... et le rendez-vous eut heu à Chaumont, près d'Amboise, sous les auspi-

ces du comte de Blois. Il n'y eut, celte fois, que de la froideur dans les manières de Henri H, et les gens de sa suite affectèrent de ne pas regarder l'archevêque. La messe qu'on célébra dans la chapelle royale fut une messe de l'office des morts ; elle avait été choisie exprès, parce que, selon cet office, les assistants ne s'offraient point mutuellement le baiser de paix à l'évangile. L'archevêque et le roi, avant de se quitter, firent quelque temps route ensemble, et se chargèrent, à l'envi, de -propos amers et de reproches. Au moment de la séparation, Thomas fixa les yeux sur Henri d'une manière expressive, et lui dit avec une sorte de solennité : « Je crois bien que je ne « vous reverrai plus. — Me prenez- vous donc pour un traître? » répliqua vivement le roi, qui devina le sens de ces paroles. L'archevêque s'inclina et partit. »

Ce dramatique récit contient plusieurs erreurs. . L'entrevue dont M. Augustin Thierry raconte ici les particularités n'eut pas lieu à Chaumont, mais à Amboisc.

alors à un neveu de Sulpice III, Jean de Berrb. Les deux fiefs se divisèrent à la mort de Jean II, lils de ce dernier. 1 Tage 192 de la troisième édition.

Les détails de celle qui eut lieu à Chaumont sont tout différents.

Enlin, rien n'indique que le comte de Blois fût présent à

itrèrent.

La preuve que l'entrevue racontée par M. Thierry eut lieu à Amboise résulte du récit d'un écrivain anglais, Benoît, abbé de Pelerboroug, dont la chronique a été reproduite au tome XIII des Historiens des Gaules (p. 244). Cette chronique précise la date de cette rencontre, qui eut lieu en 1170, le 4 des ides d'octobre, circa festum sancti Dyonisii. Les # détails dans lesquels entre M. Thierry, et qu'il applique à tort à l'entrevue de Chaumont, sont empruntés à la Vie de saint Thomas de Cantorbéry, rédigée par quatre compagnons de son exil, et qui, à cause de cette quadruple collaboration est appelée : Vita quadripartita. Celui des quatre narrateurs qui tient la plume en cet endroit est Héribert de Bosaham.

Il raconte que l'archevêque ayant appris que le roi d'Angleterre et le comte de Blois devaient se rencontrer dans un lieu près de Tours (à Amboise, selon l'abbé Benoît), vint à Tours la veille du jour fixé pour cette entrevue. Henri 11 le reçut très-froidement. Le lendemain de son arrivée, le monarque fit célébrer dans la chapelle royale une messe pour les morts, craignant que si l'archevêque assistait à un office ordinaire, il ne lui offrit, pendant la messe, le baiser de paix, ce qu'il n'eût pas été chrétien au roi de refuser : Quoi ibi negare non esset Christiania sed plane inimici Christi. La messe terminée, le roi partit pour Amboise. L'archevêque le rejoignit en route. C'est en se dirigeant vers ce château (et non après l avoir quitté) qu'ils se chargèrent à l'envi de reproches pleins d'amertume. L'archevêque somma le roi, avec autant d'aigreur que d'insistance, de tenir la promesse qu'il lui avait faite solennellement, touchant la restitution des

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biens de l'Église de Cantorbéry. Les esprits s'animèrent : il fallut que le comte Thibault et les autres assistants s'inter- t posassent. De guerre lasse, le roi s'engagea de nouveau à faire opérer la restitution ; mais il y mit pour condition que l'archevêque reprendrait préalablement le chemin de son église, voulant d'abord, disait-il, savoir comment il se corn* porterait dans le royaume.

Ce récit, comme on le voit, difiere assez notablement de celui de M. Thierry, et les différences ont d'autant plus le droit de surprendre, que l'illustre écrivain a pris soin de relater en note le volume et la page des Historiens des Gaules auxquels nous empruntons nous-mêmes notre version \ *

C'est peu de jours après cette entrevue d' Amboise qu'eut lieu celle de Chaumont. C'était la troisième depuis moins de trois mois. La première, celle dont toutes les histoires de France ont conservé le récit, avait eu lieu le 22 juillet précédent dans le congrès solennel tenu près de la Ferté-Bernard, pour la double pacification de Thomas Becket avec Henri II et de ce dernier avec Louis VII. Dans ce congrès, avaient été faites par le roi d'Angleterre les solennelles promesses touchant la restitution des biens confisqués sur l'archevêque et sur ses partisans, dont Becket, lors du colloque d'Amboise, réclamait l'exécution avec tant d'insistance et d'aigreur.

À Chaumont, les choses se passèrent plus pacifiquement. Ayant appris que Henri était dans ce château, le prélat, dit Héribert de Bosaham s , vint l'y trouver, non dans le but de rien réclamer ni exiger de lui, mais uniquement pour le voir

* Tome XIV, p. 464. C'est par une erreur d'impression, sans doute que, dans l'histoire d'Augustin Thierry, on lit au bas de la page : tome XV V 11 n'y a rien de pareil à la page 16 i du tome XVI des Historiens de' s Gaules.

* Hist des Gaules, t. XIV, p. 405.

et tacher, avec l'aide de Dieu, de renouer l'ancienne intimité qui avait existé entre eux. Le roi reçut l'archevêque aveo convenance et même avec affection. Au milieu de propos familiers et même enjoués, il laissa échapper ces mots, a 0 Thomas! pourquoi ne pas faire ma volonté? Je te remettrais l'administration de mon royaume. Quid voluntatem meam non facis? Et certe omnia traderem in manus tuas. » En rapportant ce propos à maître Héribert de Bosaham, l'archevêque ajouta : « Pendant que le roi me parlait ainsi, je me rappelais celte parole de l'Évangile : Je te donnerai tout cela si tu te prosternes devant moi pour m'adorer. Hœc omnia tibi dabo y si cadens adoraveris me. »

Le lendemain, l'archevêque prit congé du roi, qu'il ne devait plus revoir, el, plein de noirs pressentiments, il s'embarqua pour l'Angleterre. L'entrevue de Chaumont dans laquelle les deux adversaires avaient manifesté, comme on l'a pu voir, l'un l'hésitation, pleine d'un repentir anticipé, qui retient un moment le malfaiteur sur le penchant de son crime, l'autre l'indomptable fierté de son caractère, cette entrevue, disons-nous, ne précéda que de six semaines la catastrophe dont l'église de Cantorbéry fut le théâtre.

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