‹ Les résidences royales de la LoireChapitre 27 sur 68 · C H ARLES, D'AM BOISE · texte numérisé non relu

C H ARLES, D'AM BOISE

Il paraît que Pierre d'Amboise rentra en grâce auprès de Louis XI, car on le trouve, en 1462, ambassadeur à Rome avec le cardinal d'Arras. Mais il ne rebâtit pas Chaumont. 11 passa le reste de ses jours dans sa terre de Meillant, en Berry, château que lui avait apporté en dot sa femme, Anne de Beuil. C'est lui qui commença la restauration de cet ancien manoir des comtes de Sancerre, restauration qu'acheva son petit-fils, Charles d'Amboise, et qui fit de ce château, bât 1 au fond d'un pays perdu, l'une des plus belles constructions de la première période de la Renaissance. Pierre d'Amboise mourut le 28 juin 1475, laissant, comme nous l'avons dit, dix-sept enfants destinés à répandre sur son nom et sur sa race un «clat immortel.

Le neuvième et le plus illustre de ses fils, celui qui devait être le cardinal d'Amboise, était né à Chaumont en I4G0.

L'aîné, qui avait nom Charles, succéda au domaine patrimonial. Ce fut, au dire de Comines, un très-vaillant homme, sage et diligent, aussi prudent dans le combat qu'habile dans le conseil *. Après la mort mystérieuse de Charles le Téméraire devant Nancy, le sire d'Amboise fut chargé d'appuyer par les armes les prétentions de Louis XI sur la Bourgogne. En compagnie du prince d'Orange et dusire de Craon,

1 Comines, liv. VI, chap. iv.

il arriva, suivi de sept cents lances, devant Dijon, où les États délibéraient. La mort du duc trouvait encore beaucoup d'incrédules : le menu peuple surtout refusait d'y croire. Amboise, devant les Etats, jura sur son honneur que le duc Charles avait réellement péri devant Nancy, assassiné par l'Italien Campo-Basso, que son corps, retrouve dans l'eau, avait été reconnu par ses serviteurs, publiquement enseveli, et inhumé dans l'église Saint-Georges de Nancy. Les esprits sages finirent par ajouter foi à cette nouvelle. Mais, de ce que le duc était mort, il n'en résultait pas que le roi de France dut hériter de son apanage. La coutume de Bourgogne admettait les tilles à succéder au fief. Amboise nia énergiquement les droits de Marie de Bourgogne, fille unique de Charles le Téméraire, et soutint que le fief était masculin en vertu d'une ordonnance de Charles V. Louis XI, pour appuyer cette thèse, lui adjoignit Louis d'Amboise, évèque d'Albi, son frère, dans les lumières duquel le roi avait grande confiance. Les deux frères, aidés de trois conseillers au parlement de Paris, négocièrent avec les États les conditions de la soumission du duché de Bourgogne.

En récompense de cet éminent service, Louis XI accorda au guerrier diplomate le comté de Brienne, et lui donna des sommes considérables pour la réédification de son château de Chaumont. Le V. Anselme, dans son Histoire généalogique et chronologique de la maison royale de France l , cite plusieurs quittances des sommes payées par le roi pour la réparation et reconstruction du chàtel et place de Chaumont. I;e souffle italien n'animait pas encore l'architecture. Chaumont fut rebâti sur le plan des grandes habitations féodales, plan qui du douzième au quinzième siècle est resté à peu près

* Tunic Vil, p. 123. • •

le même. Charles d'Amboise lui conserva la forme d'un rectangle flanqué de tours; mais, contrairement à l'usage, la tour principale, celle qu'on appelait le donjon, ne fut pas placée au centre. C'était sur le donjon que le seigneur plantait son étendard, ce qui plus tard donna naissance aux girouettes. L'architecte assigna ce rôle important à la tour de l'ouest, celle qui a retenu le nom de lour d'Amboise, bien que cette tour, qui donne immédiatement sur la campagne, > ne fût que médiocrement défendue. Mais, en 1475, les seigneurs féodaux, courbés sous la main ferme et absolue de LouisXl, n'étaient plus guère en état de s'assiéger entre eux, et encore moins de lutter contre l'autorité royale. Chaumont, tel que le reconstruisit Charles d'Amboise, eût difficilement soutenu un siège. Du reste, peu d'ornements et de recherches de détails. Le corps de logis, aujourd'hui détruit, et qui dominait la Loire, présentait seul quelques ornements du genre gothique fleuri. La jolie galerie qui forme le foild de la cour est, ainsi que l'escalier, postérieure de près d'un demisiècle aux constructions de Charles d'Amboise. Elle est l'œuvre de son fiïs, le maréchal de Chaumont, et sort peut-être des mêmes mains qui construisirent la tour hexagone de son château de Meillant, l'une des plus curieuses productions de ce genre d'architecture dû à la renaissance toute française qui précéda chez nous l'introduction du goût italien. Nous avons déjà dit qu'on trouve sur la porte de la tour de Meillant, comme sur les murs du château de Chaumont, les deux C entrelacés, la montagne enflammée et les deux sauvages nus qui soutiennent l'écusson delà maison d'Amboise.

Un ordre du roi vint surprendre Charles de Chaumont au milieu de ses constructions. Les affaires de Louis XI allaient assez mal en Bourgogne. Le sire de Craon, qui y commandait pour le roi, s'était laissé surprendre par une sortie nocturne

do la garnison de Dole, qui tenait pour Marie de Bourgogne: sou camp avait été forcé, son artillerie enlevée, son armée mise en déroute. Le roi, mécontent, s'était résolu à lui retirer son commandement et à lui donner le sire d'Amboise pour"* successeur. Il existe une lettre de Louis Xï aux,Ktats de Bourgogne, dans laquelle le monarque, pour apaiser les mécontentements qu'avaient fait naître l'orgueil, la rudesse et surtout les pillages excessifs du sire de Craon, annonce qu'il leur envoie pour gouverneur un homme connu par sa grande douceur, sa sagesse et sa probité, et leur promet que le sire d'Amlwise fera cesser toutes les pilleries et exactions.

Charles d'Amboise justifia ces promesses et la confiance de son maître. 11 se comporta avec sagesse et modération, sut gagner les Suisses qui avaient causé l'échec du sire de Craon, et, après s'être rendu maître de Verdun, de Semur et de Beaune, il vint, au printemps de 1479, mettre le siège devant Dole, résolu de venger l'affront que son prédécesseur avait reçu sous les murs de cette ville. Mais les étudiants et les bourgeois, animés par les émissaires du duc Maximilien, se défendirent avec un courage héroïque et repoussèrent tous les assauts. Il fallut recourir à la ruse. La garnison avait acheté le secours d'une troupe d'Allemands d'Alsace et du pays de Ferette. Les bourgeois de Dole n'avaient pas vu sans une certaine méfiance approcher ces auxiliaires dont la valeur mercantile appartenait au plus offrant. Le jour où ces Alsaciens arrivèrent, un autel fut dressé sous la porte de la ville : les chefs, en défilant devant cet autel, étendaient la main et juraient sur le saint ostensoir de défendre loyalement la cité. Chaque homme recevait ensuite un morceau de pain et un verre de vin. La moitié de la troupe était à peine entrée et rangée en bataille devant l'église Notre-Dame, qu'un cri terrible sortit de ses rangs : « Ville gagnée, France ! France ! »

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En même temps le sire de Cbaumont arrivait devant la porte. Une lutte terrible et désespérée s'engagea alors dans les rues : les habitants, vieillards, femmes, enfants, les prêtres même, furent massacrés ; toutes les maisons furent pillées, à l'exception de celle où d'Amboise avait pris logement. On mit ensuite le feu à la ville.

La part du général, dans cet immense pillage, paya l'achèvement de Cbaumont.

Cette sauvage exécution ravit pour jamais au sire d'Amboise la réputation de douceur et de probité qu'il s'était acquise. Son nom devint pour les Flamands un objet d'épouvante et d'horreur. Sa mort, arrivée peu de temps après (22 février 1481), parut un châtiment céleste, et l'imagination populaire entoura cette mort de circonstances terribles et mystérieuses.

D'Amboise était revenu sur les bords de la Loire et terminait Cbaumont, dont il ne restait plus à construire que le bâtiment du sud, lorsqu'il fut frappé d'un mal étrange et inconnu . Louis XI, alors atteint lui-même de la maladie qui remporta l'année suivante, avait réuni, à Tours, les plus célèbres mires et empiriques de l'époque : tous accoururent au chevet du célèbre guerrier; mais, contre toute attente, ce dernier refusa de suivre leurs ordonnances. Le premier médecin du roi, Coictier, ne fut pas plus heureux. Les deux frères du malade, les évêques de Maillezay et d'Alby, qui tous deux faisaient partie du conseil royal, échouèrent de même que les médecins. D'Amboise repoussa les secours de la religion comme il avait repoussé ceux de la médecine. Transporté à Tours au commencement d'une longue agonie, il y mourut dans d'atroces souffrances, accusant le ciel et reniant Dieu . Telle fut l'étrange version que publièrent ses ennemis. Le reste est plus étrange encore.

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Le roi, dont la vertu n'était pas pourtant la reconnaissance, avait ordonné qu'il fut inhumé dans l'église des Cordeliers d'Amboise, sépulture des aînés de sa famille, et que de solennelles prières fussent dites pour le repos de son âme. On publia qu'au moment où le prêtre montait à l'autel, le diable lui était apparu, l'engageant à ne pas perdre son temps à prier Dieu pour un homme qui était déjà dans l'enfer aussi bien de corps que d'àme. Le fait, annoncé tout haut par le cordelier qui célébrait la messe, avait paru assez curieux aux assistants pour mériter qu'on le vérifiât à l'instant même : on s'était donc hâté d'ouvrir le cercueil, qui, à la stupéfaction de toute la cour, s'était trouvé complètement vide. Louis XI, au récit de cette sinistre aventure, avait été frappé d'une attaque d'apoplexie.

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