LE MARÉCHAL DE CH AU MONT
L'héritier des vastes domaines du défunt avait embrassé la vie monastique et était alors prieur de Saint-Lazare. Il céda, moyennant six mille livres de rentes, son droit d'aînesse et son fief de Chaumonl à son jeune frère, Charles d'Amboise, deuxième du nom.
Ce Charles d'Amboise est, après le cardinal Georges, l'homme le plus illustre de cette race si féconde en illustrations. Il n'avait que huit ans quand il perdit son père, et il fut élevé par son oncle à la cour de Louis XII. Cet oncle, Georges d'Amboise, eut toute sa vie une idée fixe, arrivera la papauté. C'est cette idée qui lui fit protéger les Borgia, pardonner à Jules II, prodiguer inutilement le sang et les trésors de la
France. Charles de Cliaumont fut le souple et actif instrument de cette ambition. Après la seconde conquête du Milanais, le cardinal, rappelé à Blois par Louis XII, nomma son neveu gouverneur du duché de Milan en son lieu et place. Ce fut le début de la haute fortune militaire de Charles de Chaumont, qui devint successivement grand maître, maréchal et amiral de France. Il commandait lavant-garde de l'armée du roi à la bataille d'Aignadel, en 1509, et mourut denx ans après à Correggio, en Lombardie, du chagrin d'avoir été mystifié par Jules II, qui, assiégé dans Bologne par les troupes françaises, l'amusa par des négociations pour donner le temps aux Vénitiens d'accourir au secours de la place. Il entrait dans la destinée des Amboise d'être dupes de ce (in politique. Le cardinal était mort l'année précédente (25 mai 1510), honteux d'avoir manqué la tiare, qu'il laissa passer successivement sur la tète de Paul III et de Jules II, alors que son armée assiégeait Rome et qu'il n'avait qu'à mettre la main dessus pour la saisir.
Mais le long séjour du neveu et de l'oncle en Italie eut, sur les destinées de l'art en France, une influence qui recommande mieux leur mémoire que les conquêtes de l'un et les négociations diplomatiques de l'autre. Leur contact journalier avec les grands artistes de Rome et de Florence, la fréquentation des chefs-d'œuvre des Brunnelesco, des Orcagna, des Arnolfo di Lapo, des Giocondo, les initia peu à peu au génie brillant et sensuel de l'Italie, Ces somptueux palais qui abritèrent tour à tour les conquérants de Milan, de Naples et de Venise, et où resplendissaient toutes les merveilles de la civilisation ultramontaine, leur firent prendre en dégoût leurs vieux manoirs féodaux, si nus, si vastes et si froids. Il fallait d'ailleurs à toutes ces dépouilles splendides qu'ils rapportaient en France des cadres en harmonie avec leur magnificence. Aussi les deux Amboise pro liguèrent-ils des trésors aux grands artistes qu'ils
ravirent à Bologne, à Vérone et à Florence. Le cardinal, dont on a tant vanté le désintéressement parce qu'il se contenta toute sa vie d'un seul bénéfice, l'archevêché de Rouen, n'en laissa pas moinsà sa mort vingt-cinq millions, dont ses neveux héritèrent. Toule sa vie il reçut secrètement une grosse pension de Florence 1 . Le seul château de Gaillon, bâti par le Véronais Jean Joconde, lui coûta près de trois millions du temps. Pendant que Georges d'Amboise élevait ce splendide spécimen de la Renaissance italienne, son neveu complétait à grands frais, et peut-être sur les dessins du même artiste, ses châteaux de Meillant et de Chaumont. Les deux Amboise rendaient ainsi magnifiquement aux Italiens l'or dont ils avaient dépouillé l'Italie. De Chaumont, où il passa une partie de l'année 1510, le maréchal d' Amboise alla plus d'une fois visiter Ludovic Sforze, prisonnier à Loches, et puisa dans la pratique de l'ex-souverain de Milan l'intelligence raisonnée des arts dont il avait déjà le sentiment. Peu de temps avant sa mort, il eut occasion de voir Léonard de Vinci à Milan ; l'illustre Florentin était venu donner un dernier coup d'œil à son chef-d'œuvre, la sublime fresque de la Cène. Il consentit à peindre le gouverneur de Milan.
C'est le portrait qu'on admire au Louvre au fond de la galerie italienne. On a cru longtemps qu'il représentait Charles VIII ou Louis XII. Mais, en 1847, un employé du cabinet des estampes à la Bibliothèque impériale découvrit une reproduction gravée de ce chef-d'œuvre au bas de laquelle était le nom de Charles d'Amboise. L'auteur de cette découverte pu- Mii a celte époque 2 une notice dans laquelle il suppose que ce portrait, l'une des richesses du musée impérial, fut donné à
4 Miclielet, la Renaissance, p. 105.
* Dans le Magasin pittoresque, t mnêc 1847, p. 400.
Louis XII par un des membres de la famille d'Àmboise. Mais il est peu probable que Louis XII, mort moins de quatre ans après le maréchal de Chaumont, ait pu recevoir un tel présent du fils de ce dernier, enfant mineur qui avait à peine neuf ans à la mort de son père. Nous aimons mieux croire que ce chef-d'œuvre, envoyé à Chaumont après la mort du maréchal, fut compris dans l'acquisition que Catherine de Médicis fit de ce château, en 1 550 l , et que c'est ainsi qu'il arriva à faire partie du domaine de la couronne.
Le fils unique du maréchal, digne héritier des vertus militaires de son père, était mort, en effet, à Pavie, à 1 âge de vingt-deux ans, et les vastes domaines de la maison de Chauniont-Aml)oise étaient passés à sa cousine, Antoinette d'Amboise, mariée à un la Rochefoucauld, de la branche de Barbezieux. C'est elle qui vendit Chaumont à Catherine de Médicis au prix de cent vingt mille livres tournois.