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UNE SCÈNE DE MAGIE AU SEIZIEME SIÈCLE

Catherine de Médicis n'a laissé à Chaumont qu'un seul souvenir vivace : celui de sa passion pour l'astrologie judiciaire. La tour qui communique à sa chambre à coucher porte encore sur ses créneaux les trois 0 entrelacés et traversés du triangle égalitaire, emblèmes de la grande cabale. Elevée au milieu des grands bois, sur le sommet d'un rocher, cette tour solitaire était un lieu excellent pur les études

4 Devant Martin et Jacqurs Lesage, notaires à Amboise, par acle du 51 mars 1550.

astrologiques. Catherine la préféra sans doute à la tour du château de Blois, sur la porte de laquelle elle avait fait graver ces mots : Vrakije Sacrvm, et qui ne lui offrait pas les mêmes conditions de solitude et d'élévation. Peut-être même n'eutelle d'autre motif d'acheter Chaumont que le désir de donner par là a ses études favorites le mystère et le recueillement qui leur convenaient. Tout atteste, et le docte André Félibien le certifie l , qu'elle y logea quelques-uns des nombreux astrologues qu'elle avait amenés d'Italie et qu'elle vint souvent, ou leur compagnie, chercher dans les astres des révélations sur les projets de ses ennemis et des conseils pour sa tortueuse politique.

L'astrologie judiciaire était alors à l'apogée de sa gloire et de son développement. Les esprits les plus éminents se faisaient honneur de l'étudier : les rois étaient les disciples de ses adeptes. Charles V, tout sage qu'il était, avait fondé un collège où cette science était enseignée publiquement, et un pape, Urbain V, avait lancé l'anathème contre quiconque oserait soustraire de ce collège les instruments servant aux opérations astrologiques. Ainsi protégée par les rois et couverte du manteau de la religion, l'astrologie n'avait plus à craindre d'autre ennemi qu'elle-même. Elle fut pendant trois siècles la science universelle, embrassant dans son vaste cercle l'astronomie, la médecine et les mathématiques, s'arrogeant un empire absolu sur le monde terrestre, et n'abandonnant pas sans combat à la théologie le monde moral sur lequel elle risqua de dangereux empiétements. Elle eut son alphabet, sa langue, sa grammaire, ses signes particuliers empruntés aux Arabes, ses professeurs enfin, qui exigèrent des initiés de

1 Mémoires inédits sur les anciennes résidences royales, cités par M. Dupré, Tome I er des Mémoires de la Société des sciences et lettres de lilois.

longues et profondes études. Rien n'eût entravé son développement si elle eût séparé soigneusement sa cause de celle dé la magie, avec laquelle le vulgaire n'était que trop porté à la confondre.

Tandis que la magie enseignait à faire des choses surnaturelles par l'influence d'êtres également surnaturels, c'està-dire d'anges ou de démons, l'astrologie demandait ses enseignements à l'observation des corps célestes, aux positions respectives des constellations et des planètes. Le magicien traçait des cercles, y faisait plusieurs postures, dirigeait successivement une baguette vers les quatre points de l'horizon, accomplissait enfin toutes les cérémonies magiques dont Cyrano de Bergerac a donné, dans sa douzième lettre, la longue et curieuse nomenclature. L'astrologue, au contraire, empruntait sa science à des observations astronomiques, et prétendait tirer ses règles de la nature des choses et de la science des nombres. L'horoscope, ou figure de nativité, était dressé d'après des règles fixes, mais très-compliquées. L'astrologue établissait d'abord l'état du ciel à l'heure où était née la personne dont il s'agissait de dresser l'horoscope ; il dessinait ensuite deux carrés ou deux cercles concentriques, et, entre ces deux carrés ou ces deux cercles, douze triangles. Ces douze triangles formaient ce qu'on appelait les maisons du soleil. Chacune des sept planètes avait aussi les siennes. De ces maisons, les unes étaient consacrées à la vie, à la richesse, aux donations, aux dignités, au mariage; les autres à l'effroi, à l'emprisonnement, à la misère et à la mort. C'était en appliquant sur ces triangles ou maisons la figure de chaque planète auprès de la constellation avec laquelle elle se trouvait en conjonction au moment de la naissance, qu'on tirait de cette application les prophéties cherchées. Les conséquences variaient suivant que la planète se trouvait*, par rapport à* la

maison dont elle dépendait, en conjonction ou en opposition, à la distance de quatre signes ou d'un trine, de trois signes ou d'un quadrat, de deux signes ou d'un sextile, suivant qu'elle était en exaltation ou en décadence, c'est-à-dire au-dessus ou au-dessous du zodiaque. La bibliothèque grand-ducale de Weimar conserve l'horoscope de Wallenstein dressé d'après ces règles. L'illustre capitaine, qui avait dans les sciences occultes la foi la plus aveugle, portait cet horoscope sur la poitrine au moment où il fut assassiné à Eger par ordre de l'emj»ereur Ferdinand l . On raconte que, le soir même de sa mort, il eut avec son astrologue Seni une vive discussion : Wallenstein prétendant qu'un grand pérH qui le menaçait ce jourlà était passé, tandis que Seni assurait qu'il était imminent.

Les points de contact de la magie et de l'astrologie étaient trop nombreux pour que ces deux sciences n'arrivassent pas à se confondre. Le célèbre Corneille Agrippa éleva le premier ce mélange à la hauteur d'une doctrine, en attribuant à certains esprits une sorte de domination sur les planètes, lesquelles, à leur tour, dominaient le sort des hommes. C'était, par un détour indirect, accorder à ces esprits la direction des destinées humaines.

Ce système, bien antérieur du reste à Agrippa et qu'il n'eut que le mérite de formuler, réussit en proportion de son absurdité. Quelques prédictions heureuses et vérifiées par l'événement lui acquirent une autorité incontestée. La plus célèbre de ces prédictions est celle qui concerne la mort de Chai les le Téméraire, et qu'on trouve aux preuves de Comines.

C'était celte doctrine qu'on suivait généralement au temps de Catherine de Médicis, et à laquelle se livrait le plus connu des astrologues qu'elle amena en France, le fameux Cosmc

« 24 février 1634.

Ruggieri. Ruggieri fut impliqué dans l'affaire de la Mole et de Coconas, accusés, entre autres crimes, d'avoir employé des sortilèges contre la vie de Charles IX. Il avait fourni aux deux conjurés une figure représentant le roi piqué au cœur par deux aiguilles. C'était là ce qu'on appelait envoûter. La personne vouée à ce maléfice était censée souffrir les mêmes maux qu'on infligeait à la figure qui la représentait, qui élait faite à son image : in vultum, d'où vient le mot envoûtement. Ruggieri, envoyé aux galères, dut bientôt après sa liberté à Catherine ; il fut dès lors tout à elle et eut son appartement dans tous les châteaux qu'elle habitait. C'est lui qui fut le héros de la scène de magie dont Chaumont fut le théâtre, et dont Nicolas Pasquier et plusieurs autres nous ont transmis le récit 1 . -

On était à la fin d'octobre 1559 : le jeune François II, à çeine guéri d'une fièvre quarte qui l'avait tourmenté pendant plusieurs mois, venait d'être pris d'un mal mystérieux qui minait rapidement sa débile constitution. C'était, au dire de quelques-uns, ce mal de Naaman dont était mort Louis XI *. Des pustules couvraient le visage livide du malade. La reine mère, eu butte aux défiances des deux partis qui divisaient la cour, l'avait mené à Blois pour qu'il changeât d'air, et une foule de mires et d'astrologues étaient chaque jour appelés en consultation à son chevet. Le bruit courait que, pour régénérer ce sang vicié dans son principe, ils avaient ordonné les bains faits du sang de jeunes enfants.

La position de Catherine était alors des plus difficiles. Après de longues hésitations, elle s'était accommodée avec les Guise qui, par la jeune Marie Stuart, leur nièce, gouvernaient l'cs-

1 C'est aussi à Chaunicnt que Bayle place le théâtre de celte scène. * Abrogé de Mézeray, t. V, p. ICO.

prit du roi. Elle avait du alors, contrairement à sa politique constante, qui consistait à ménager tous les partis et à fonder sa force sur leurs luttes, elle avait dû éloigner du pouvoir les princes du sang, le roi de Navarre et le prince de Condé, et sacrifier le connétable de Montmorency et les Coligny. Un orage s'était aussitôt formé, grossi par les querelles de religion. Les Guise, représentants du parti catholique, venaient de faire instituer, dans tous les parlements, des chambres ardentes chargées de brûler sans miséricorde tous ceux qui se trouvaient emprisonnés pour le fait de religion. Le supplice du vertueux conseiller Anne du Bourg, qu'on préparait à cette époque, devait être le gage le plus éclatant donné par le roi au parti catholique et le signal de la conjuration dont la Renaudie fut le chef visible, et le prince de Condé l'âme réelle.

C'est dans ces circonstances sinistres que Catherine voulut demander à l'astrologie la révélation d'un avenir qui lui semblait si menaçant. Elle se rendit à Chaumont, où l'attendait Ruggieri.

La reine trouva l'astrologue établi dans une salle spacieuse qui, suivant Félibien, avait vue du côté de l'eau, mais que nous supposons plutôt être cette salle de la tour qui suit sa chambre à coucher. Les murs disparaissaient sous un assemblage incohérent d'animaux suspendus, de minéraux, de plantes desséchées, d'instruments difformes. Des cadrans, des planisphères, des parchemins bigarrés de figures de géométrie couvraient les tablés, instruments de sciences mêlés aux horoscopes, aux figures envoûtées, aux baguettes de coudrier, aux miroirs magiques, à tout l'attirail de la sorcellerie.

L'astrologue montra d'abord à la reine quatre thèmes de nativité dressés d'après ses ordres, et qui étaient ceux de ses quatre fils. De ces quatre enduits, deux devaient pé/irdi

mort violente ; tous quatre, chose étrange! devaient mourir jeunes et sans laisser de successeurs directs; tous quatre, chose plus étrange encore! devaient porter une couronne royale.

a — Sont-ils donc, dit douloureusement Catherine, destinés à se succéder sur le trône de France? »

Il ne paraît pas que le magicien fut en état de répondre à une question si précise. On peut même remarquer qu'il se trompait en ce qui concerne le duc d'Alençon, qui mourut sans avoir porté une couronne; mais il est juste d'ajouter que Brantôme, qui relate cette prophétie, en l'attribuant toutefois à Nostradamus l , et qui est bien loin d'en suspecter la sincérité, fait observer que si le duc d'Alençon ne fut pas roi, autant valait « estant, dit-il, seigneur absolu des Pays-Bas, s'il n'eût fait la feste saint Antoine à Anvers. »

Le duc d'Alençon mourut en effet avant Henri IH, après avoir par ses fautes, son impéi itie et ses débauches, perdu le Brabant qui s'offrait à lui. *

Catherine voulut savoir alors si la magie confirmerait le langage des astres et parviendrait a préciser leurs arrêts.

Ruggieri la conduisit devant un miroir magique, sans doute appliqué à la muraille qui fait face à la cheminée, à l'endroit où l'on voit maintenant un lit à colonnes torses, en sorte que la lumière, une pâle lumière d'un soir d'octobre, déjà tamisée et dénaturée par des vitraux de couleur, n'arrivait au miroir que grâce à l'insuffisante réfraction du côté opposé à l'épaisse muraille où est percée la fenêtre. Dans ce miroir enchanté, la reine vit une salle qui, sans doute, n'était pas celle où elle se trouvait, et le magicien l'avertit que ceux qu'ello allait voir passer dans cette salle régneraient autant d'années qu'ils y feraient de tours.

« Vies des Hommes illustres, t. ÏIÏ, p. 234, édit. Potiiot.

D'abord s'avança le roi régnant, figure triste et morne que la reine eut à peine le temps d'apercevoir, tant elle fut prompte à s'évanouir.

Catherine, pâle de terreur, connut ainsi qu'elle devait, avant qu'une année entière s'écoulât, voir mourir son fils aîné.

A la suite, vint le futur Charles IX, qui fit treize tours et demi et disparut, laissant dans la glace comme un nuage sanglant.

Ensuite le duc d'Anjou, qui devait être Henri III, fit quinze tours avant de s'arrêter.

« Et comme Henri troisième, dit Pasquier, eut fait quinze tours, voilà le feu roi (Henri IV) qui entre dans la carrière, gaillard et dispos, qui fit vingt tours entiers, et voulant achever le vingt-unième, il disparut. A la suite vint un petit prince de l'âge de huit à neuf ans, qui fit trente-sept ou trente-huit tours, et, après cela, loutes choses se rendirent invisibles, parce que la reine mère n'en voulut voir davantage l . »

André Favin, au leur d'une Histoire de Navarre, plus explicite que Pasquier, prétend que Ruggieri montra encore à la reine Henri de Guise, qui disparut avec la rapidité de l'éclair, ce qui, pur le dire eu passant, aurait du la rassurer sur las projets d'usurpation qu'on prêta depuis à la maison de Lorraine.

Il est digne de remarque, du reste, que Pasquier et Favin diffèrent en ce qui concerne les instruments de cette scène de sorcellerie ; Favin, dont nous avons suivi la version, prétendant qu'elle eut lieu au moyen d'une glace, et Pasquier au moyen d'un cercle magique.

1 Lettres de Nicolas Pasquier, fils d'Etienne, à la suite de celles de son père.

CHAtMORT. SUR-LOIRE. 161

Celte prophétie paraît avoir exercé sur l'esprit de Catherine une profonde et durable influence. Elle l'interpréta toutefois à sa guise et n'en accepta que ce qui lui convenait. Convaincue que tous ses fils devaient régner, elle voulut croire au moins que ce n'était pas l'un après l'autre, et quelle n'était pas condamnée à les voir se succéder sur le trône de France. Elle crut pouvoir ruser avec le sort comme elle était habituée à le faire avec ses ennemis, et se persuada qu'il serait content pourvu que tous ses enfants portassent une couronne, quelle qu'elle fût. Aussi la vit-on, dès que la fatale prophétie commença de s'accomplir et que Charles IX eût succédé à son frère, chercher des couronnes étrangères pour les deux fils qui lui restaient à pourvoir. « C'est clans cette vue, dit de Thou *, qu'elle fit agir auprès des ministres de la Porte François de Noailles, ambassadeur de Constantinople, pour procurer le royaume d'Alger à Henri, duc d'Anjou. Peu s'en fallut même que ce projet ne îcussît. S'il échoua, elle s'en dédommagea en le faisant élire dans la suite roi de Pologne. Ce fut dans le même dessin qu elle travailla à mettre la couronne d'Angleterre sur la tète de François, duc d'Alençon, en lui faisant épouser la reine Elisabeth. »

Ruggieri, qui fut l'auteur de la scène de fantasmagorie de Chaumont, était incontestab lement un homme de génie qui, appuyé tout à la ibis sur l'ignorance de son époque et sur Tatlrait que le merveilleux et le surhumain offrent dans tous les temps, essaya de faire un levier politique de l'astrologie e t de l'élever à la hauteur d'un moyen gouvernemental. Après le massacre de la Saint-Barthélemy, il sauva indirectement la vie du roi de Navarre. Accusé, en 1598, d'avoir attenté par des sortilèges à la vie du souverain, en donnant chaque jour

* Livre XCIV, note de la page 500.

des coups d'aiguille à une petite statue de cire faite à l'image de Henri IV, il fut dénoncé à ce prince, qui commit le président de Thou pour l'interroger. Il se justilia en racontant qu'après la Saint-Barthélémy, comme on délibérait à la cour sur ce qu'on ferait du roi de Navarre et du prince de Condé, Catherine de Médicis lui ayant demandé s'il n'avait point tiré leur horoscope, il répondit sans hésiter qu'il l avait fait et qu'il connaissait par là que ces deux princes ne causeraient aucun trouble dans le royaume. Cette assertion leur sauva la vie. Cette défense de Ruggieri, qu'on peut lire dans les Mémoires de de Thou, est surtout remarquable par le soin qu'il prend de distinguer l'astrologie judiciaire de la magie. Il se sait inattaquable sur le terrain de l'astrologie, et il avoue qu'il a prédit par ce moyen bon nombre d'événements à quantité de personnes ; mais sa science, empruntée à l'observation des phénomènes célestes, n'a rien que de naturel, et il nie avec indignation le commerce avec les mauvais esprits, qui seul constitue le crime de magie. Aussi fut- il mis en liberté, non toutefois sans avoir été admonesté par le président de Thou, qui lui reprocha son astrologie judiciaire comme une impiété défendue à tout chrétien et encore bien plus à un prêtre : Ruggieri venait d'entrer dans les ordres.

Il n'est pas inutile de remarquer ici que ce sentiment de 1'illuslre de Thou, sur l'astrologie, était loin d'être commun à ses contemporains même les plus éclairés. Henri IV ordonna à son premier médecin, Larivière, de tirer l'horoscope du jeune prince qui devait être Louis XIII. Plus tard, Richelieu et Mazarin eurent à leur solde un astrologue, Jean Morin, qu'ils consultaient sur toutes les grandes entreprises qui intéressaient l'État. Enfin, le Régent, qui ne croyait guère à Dieu, mais qui en revanche croyait pleinement au diable, interrogeait curieusement tous les sorciers et les astrologues

que l'Allemagne lui expédiait, et, mêlant sans scrupule la magie à l'astrologie, il passait des nuits entières dans les carrières de Vanves et de Vaugirard, occupé, dans cette illustre compagnie, à dresser des thèmes de nativité et à faire des invocations 1 . Ainsi, l'astrologie, qui remontait à l'antiquité la plus lointaine, ne vit s'évanouir son autorité que devant le flambeau de l'observation et de la philosophie expérimentale, allumé par le dix-huitième siècle. « C'est, dit Bailly, la maladie la plus longue qui ait affligé la raison humaine ; car on lui connaît une durée de cinquante siècles. »

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