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LA STATUE DE CHAUMONT

Ce voyage que fit Catherine de Médicis pour consulter Tiuggieri devait être sa dernière visite à Chaumont. Elle échangea, peu de temps après, cette terre contre celle de Chenonceaux, qui appartenait à Diane de Poitiers. Les circonstances dans lesquelles cet échange eut lieu, quoique très-connues, trouvent ici une place trop naturelle pour que nous n'en disions pas un mot.

Une des clauses de l'accord de Catherine avec les Guise avait été Téloignement et la disgrâce de la maîtresse du roi défunt. Ce n'était pas une médiocre affaire. La duchesse de Valentinois était depuis vingt ans 1 alliée et l'appui du parti catholique dont les Guise aspiraient à être les représentants. Elle avait pris ce rôle dès le règne de François 1 er , par opposition à la duchesse d'Étampes, qui protégeait assez ouverte-

1 Saint-Simon.

ment les calvinistes. Diane, de plus, avait eu l'habileté de marier une de ses filles au duc d'Aumale, l'un des quatre Guise. Les deux chefs de cette ambitieuse maison, le duc et le cardinal avaient donc, en servant les projets de vengeance de Catherine, à luttera la fois contre leur parti et contre leur frère. Ils opposèrent d'abord une certaine résistance. Aussi le jour où Henri II, blessé par Montgommery, fut rapporté sans connaissance au palais des Tournelle>, Catherine, irré-olue, pencha-t-elle un moment vers les princes du sang et les Chàlillon. Cette politique pouvait incliner la cour à la réforme et faire la France calviniste. Catherine fut retenue par la considération de sa belle-fille, nièce des Guise, dont le jeune roi était épris comme un enfant. Les Guise, de leur coté, n'hésitèrent pas : ils sacrifièrent Diane à leur ambition et à l'avenir de la maison de Lorraine.

Peu d'heures après la catastrophe, la duchesse reçut Tordre de quitter le Louvre et de se retirer dans son hôtel. Elle y élait a peine qu'un messager de la cour vint lui réclamer les bagues et joyaux qui appartenaient à la couronne.

i L'3 roi est-il mort? demanda fièrement Diane.

— Non, madame, répondit le messager, mais il ne peut larder.

— Tant qu'il lui restera un doigt de vie, reprit-elle, je veux que mes ennemis sachent que je ne les crains pas et que je ne leur obéirai point 1 . »

L'agonie du roi dura onze jours, pendant lesquels Catherine scella son union avec les Guise : le connétable fut éloigné de la cour, les princes de Condé et de la Roche-sur- Yon envoyés en Espagne. Il y eut un moment où Tavanncs offrit à la reine mère d'allrr couper le nez à la duchesse de Valent!-

1 B m ni ôme.

CIIAUMONT-SUR-LOIRE.

ÎG5

nois. Diane dut la vie à l'intervention de son gendre et aussi à son château de Chenonceaux, qu'elle eut l'habileté de faire offrir à la vindicative Florentine.

G elait aller au-devant des désirs les plus chers de la reine. Scipion Dupleix prétend même qu'elle n'avait acheté Chaumont que dans le but de l'échanger plus tard contre Chenonceaux 1 .

L'acquisition de Chaumont par Catherine eut lieu le 31 mars 1550, et l'échange est de la fin de 1559. Ce simple rapprochement fait tomber l'assertion de Dupleix, que nous n'aurions pas relevée si elle n'avait été copiée par des écrivains mieux autorisés, en particulier par le P. Anselme*. Nouvel exemple de l'aveugle complaisance avec laquelle les historiens, môme les plus consciencieux, copient les erreurs de leurs devanciers! 11 est par trop évident que Catherine ne pouvait, à neuf ans de distance, prévoir la mort de son mari et la possibilité qui en résulterait pour elle d'arriver à posséder Chenonceaux.

11 est certain, toutefois, qu'elle avait plus d'une fois jeté sur ce splendidc domaine un coup d'oiil de convoitise. Aussi accepla-t-elle l'offre de Diane. Ce ne fut pas toutefois sans hésitations et sans longs préliminaires. Plus fière que sa rivale, elle ne voulut pas de Chenonceaux à titre de don, mais seulement d'échange; elle fit offrir Chaumont en retour. L'acte d'échange fut dressé au château de Blois, vers la fin de 151)9 : il nous a été impossible de découvrir le quantième et le mois 5 . Nous savons seulement que la ratification de cet échange forcé eut lieu à Chinon, le 10 mai 1560; mais Diane

1 Histoire de France, ch. i" de François II, n° 10. * Tome II, p. 207. Généalogie de Saint-V allier . 3 On ne trouve cette date ni dans Dernier, ni dans Anselme, ni dans aucun des rares écrivains qui ont parlé de Chaumont.

avait, dès le 27 avril précédent, fait prendre possession de Chaumont par son secrétaire Canette, afin de rendre de suite irrévocable un événement qui scellait sa réconciliation avec sa puissante ennemie 1 .

Diane de Poitiers, dont 1 âge véritable, au moment de sa mort, a fourni à de graves historiens matière à disputes, mourut le 21 avril 1566, âgée de près de soixante-sept ans. C'est ce qui résulte de son épitaphe relevée dans la chapelle du château d'Anet. Elle avait donc près de soixante ans lorsque Catherine lui imposa l'échange dont nous venons de parler. A cet âge, elle avait encore assez de séductions et d'agréments pour captiver un roi plus jeune qu'elle de dixhuit ans et vivant dans une cour galante où Catherine, pour nuire à sa rivale, appelait à dessein les plus jeunes et les plus souriants visages, empruntés aux grandes familles de France, d'Ecosse et d'Ualie. Elle eût vécu cent ans, au dire de Brantôme, qu'elle n'eût jamais vieilli. Mais l'exil est pour les favorites ce qu'il est pour les rois : il en est peu qui le supportent longtemps, et la transition est comte du trône au tombeau. Diane mourut six ans après son amant, et pendant ces six dernières années de sa vie, elle ne quitta guère son château d'Anet et ne fit que de rares apparitions à Chaumont. Le sévère et mélancolique manoir était loin de posséder les charmes d'Anet, alors dans tout l'éclat de la nouveauté et tout étincelant des merveilles accumulées par Cellini, Philibert Delorme, Bullant, Goujon et Cousin. Chaumont, d'ailleurs, lui rappelait trop son humiliation et le triomphe de son ennemie. Toutefois, des attributs de chasse en assez grand

1 L'acte d'échange, dressé au château de Blois en 1559, fut reçu par les notaires Huguet et Àuhert. Le cardinal de Lorraine y représenta la reine; Diane avait confié ses pouvoirs au seigneur d'Avcrdon, conseiller du roi.

nombre, des cors, des carquois qu'on voit sur les créneaux de Chaumont, prouvent qu'elle fit faire à ce château quelques embellissements et qu'elle marqua ai nsi sa prise de possession.

Chaumont avait été cédé par Catherine avec tous les meubles et objets d'art qu'il renfermait. C'est ce qui résulte implicitement de la description que nous citerons plus loin, et que donne l'historien Bemicr, des meubles et des peintures ayant appartenu à Catherine, qui existaient encore à Chaumont vers 1660.

Cette observation n'était pas sans utilité pour l'intelligence de ce qui va suivre.

Il y a une vingtaine d'années, des ouvriers occupés à tirer du sable de la Loire, en face de Chaumont, découvrirent un bloc de marbre assez profondément enfoui dans le lit du fleuve. Ce bloc, débarrassé de sa gangue de gravois, laissa voir une telle statue représentant une femme nue, appuyée sur un rocher et levant au ciel des yeux pleins de larmes. * M. Dusommerard eut vent de celte découverte. Il acquit la statue pour sa collection de l'hôtel de Cluny, où elle figure aujourd'hui sous le numéro \ 04.

Suivant lui, cette statue n'est autre que celle de Diane de Poitiers, représentée en Ariane. Nous reproduisons ici l'explication dont il accompagne le dessin qu'il en donne dans la cinquième série de son Album:

« Figure en marbre de Diane de Poitiers représentée en Ariane, récemment trouvée enfouie dans les sables de la Loire, au pied du château de Chaumont que Catherine de Médicis força, à la mort de Henri II, la duchesse de Yalcntinois à échanger contre sa belle résidence de Chenonceaux.

« Allusion à l'entier délaissement qui succéda dès lors au brillant entourage de la favorite, l'enfouissement de cette

statue, qu'on peut attribuer à notre grande école de sculpture de Tours, s'expliquerait par l'intention de la soustraire aux vengeances d'autant plus actives de la reine mère, qu'elles avaient été longtemps comprimées. »

il est évident que M. Dusommerard ne dit pas ce qu'il veut dire. Ce n'est pas l'enfouissement de la statue qui est une allusion au délaissement de la favorite, c'est la représentation de la favorite sous les traits d'Ariane qui fait allusion â ce délaissement. Mais passons sur le style qui, comme on voit, n'est pas plus clair qu'il n'est correct. Admettons même que cette belle ligure soit en effet allégorique, et que l'allégorie s'applique à Diane de Poitiers, deux points, selon nous, fort contestables; il restera à deviner les motifs qui ont pu déterminer à l'enfouir; il restera à expliquer l'explication de M. Dusommerard.

Cette explication se comprendrait si Chaumont avait appartenu à la duchesse de Valcntinois avant d'appartenir à la reine, si Diane, en le livrant à sa rivale, avait pu craindre que celle-ci ne mutilât la figure allégorique qu'il renfermait. Mais c'est le contraire, justement, qui eut lieu. Diane, une fois propriétaire de Chaumont, qui non-seulement lui appartint jusqu'à sa mort, mais qui passa même à sa postérité, n'avait évidemment rien à redouter de la reine mère pour les objels d'art qui ornaient son château.

L'enfouissement de ce marbre s'expliquerait beaucoup mieux en retournant l'explication de M. Dusommerard, et en supposant (pic cette Ariane abandonnée symbolise, non pas Diane, mais Catherine elle-même, Catherine qui, pendant tint d'années délaissée par son mari, avait alors au moins autant de raisons qu'en eut plus tard la duchesse, de prêter ses^tiaits à l'amante infortunée de Thésée. On comprendrait alors qu'après avoir cédé Chaumont, et sur le point de le li-

-vreravec toutes les œuvres d'art qu'il renfermait, Catherine ait voulu soustraire à dé légitimes rancunes une image que la nouvelle propriétaire de Chaumont n'eût peut-être pas respectée.

Ou bien encore, en admettant notre version et en admettant aussi que Catherine ait livré son image à la duchesse, ne -pourrait-on pas supposer que l'enfouissement provient du fait de celte dernière, intéressée à faire disparaître une œuvre qui était une salire frappante de sa conduite passée?

Après tout, la méprise de l'habile fondateur du musée de Cluny ne serait pas sans précédents. Il existe au musée de Versailles, sous le numéro 1785, un portrait du seizième siècle, unanimement reconnu aujourd'hui pour être celui de l'épouse de Henri 11, et que le catalogue et les livrets ont donné pendant plus de quinze ans pour celui de Diane de Poitiers.

Toutefois il est juste de remarquer que l'allégorie d'Ariane abandonnée n'a pu être appliquée à cette dernière qu'après la mort de son amant, époque où, comme nous l'avons dit, elle avait près de soixante ans, et où la reine en avait à peine quarante. •

Or, la statue du musée de Cluny est celle d'une femme encore jeune et plus rapprochée du printemps que de l'automne. Le nez long et droit est fermement accusé; le menton, sans méplats, se perd dans les rondeurs de la face; le masque, surtout vers le bas, est d'une ampleur un peu grasse; le col, long et très-noble, se soude par de belles attaches à de larges épaules : c'est la figure d'une femme de trente ans, d une beauté robuste et plutôt grecque que française.

Quoi qu'ait dit Brantôme de l'art avec lequel la favorite sut se conserver, Diane, à soixante ans, ressemblait-elle à ce modèle? Y a-t-elle jamais ressemblé?

Il n'existe de la maîtresse de Henri II que trois représentations certaines et d'une authenticité incontestable.

La première est le profil qu'on trouve sur une médaille attribuée à Jean Goujon, et reproduite dans le Trésor de numismatique et de glyptique.

La seconde est la statue qui surmontait le tombeau de la duchesse à Anet, et dont une moulure en plâtre existe aujourd'hui à Versailles.

La troisième enfin est le crayon appartenant à la Bibliothèque impériale, et qui a été reproduit dans la belle collection de Niel, à laquelle nous empruntons cette énumeration 1 .

Ces trois images ont ce grand mérite qu'elles se ressemblent et se prêtent ainsi une mutuelle garantie de fidélité. Dans ces trois figures, le nez est retroussé, un peu gros par le bout et nullement grec; les lèvres sont fines et serrées, le menton plutôt pointu qu'arrondi; l'ensemble, en un mot, est assez vulgaire, et la beauté, essentiellement gauloise, résulte plutôt de la puissance des formes que de leur noblesse et de leur distinction.

On voit assez qu'à part le large développement du toi se, il n'existe aucune similitude entre ces figures et la statue trouvée à Chaumonl.

Mais les images connues de Catherine de Médicis offrentelles plus de ressemblance avec cette figure?

On n'a de Catherine dans sa jeunesse qu'un très-petit nombre de portraits. Les nombreuses reproductions que la peinture et la sculpture ont données de ses traits ont presque toutes été faites pendant son veuvage, à l'époque où, devenue maîtresse de l'État, elle jouait vis-à-vis les artistes le rôle de

1 Portraits des personnage* français les plus illustres du seizième siècle, 10° livraison.

Mécène et de divinité inspiratrice que Diane avait autrefois rempli. Toutefois, nous avons sous les yeux un beau portrait grave par Niel, d'après un dessin conservé à la bibliothèque Sainte-Geneviève, et qui représente la reine dans l'éclat de ses jeunes années. La ligure pleine, le nez long et droit, présentent une certaine analogie avec les parties correspondantes de la statue trouvée devant Chaumont; mais à cela se bornent les ressemblances. On chercherait vainement dans ce marbre le front élevé, le menton pointu, l'ensemble plutôt fier que noble qui distinguent le crayon de la bibliothèque Sainte-Geneviève.

Aussi conclurons-nous que, selon toute probabilité, ce beau marbre ne représente ni Diane ni la reine. Peut-élre même n'est-il point allégorique.

C'est une opinion trop accréditée que celle qui veut voir des personnages historiques dans toutes les figures mythologiques peintes ou sculptées par les artistes du seizième siècle. Toute Diane est nécessairement Diane de Poitiers, toute Junon nécessairement Catherine de Médicis. Cette opinion flatte l'amour-propre des collectionneurs, et c'est pourquoi elle continue à subsister. Elle devrait pourtant s'évanouir devant cette simple remarque : que la plupart de toutes ces Diancs et de toutes ces Junons ne se ressemblent point entre elles et ne ressemblent pas surtout aux images, parfaitement authentiques, qu'on trouve soit sur les médailles soit sur les tombeaux.

Pour nous donc, PAriane de Chaumont est simplement une Ariane. Reste, il est vrai, à expliquer pourquoi elle a été enfouie sous les sables de la Loire. C'est un problème que nous livrons à de plus habiles, satisfait d'avoir seulement signalé la question, risqué une hypothèse et déblayé le terrain de l'art d'une erreur.

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